Lila Downs, la diva engagée mexicaine

Lila Downs incarne le renouveau de la chanson engagée latino-américaine. Cette artiste est répertoriée au rayon « musique du monde » depuis plus de dix ans et s’est fait connaître entre autres en raison de sa voix de mezzo-soprano, qui se décline sur trois octaves comme l’aiment à rappeler les journalistes.

Métisse fille d’une chanteuse mexicaine et d’un cinéaste activiste américain, Allen Downs. "Je dois ma vocation à mon enfance à leurs côtés. Ma mère est d’une génération où les Indiens, les Totonaques, Aztèques et Mixtèques, n’avaient pas le droit de parler leur langue natale. Je n’ai appris le mixtèque que sur le tard. Mon père était très engagé pour la cause des Indiens."

Si elle a toujours vécu entre New York et le Mexique, Lila Downs, née en 1968, se sent désormais complètement intégrée au groupe mixtèque d’Oaxaca, région où elle prévoit de se stabiliser dans les années à venir avec son mari, le musicien américain Paul Cohen, et l’enfant qu’ils vont adopter cet été. "Contrairement au Chiapas, qui est un coin assez dur, Oaxaca est une région très ouverte au monde, à la fois progressiste et très indienne. Les gens se fichent qu’on soit moitié ceci ou moitié cela du moment qu’on est avec eux."La stérilité de son couple a été un grand tourment, elle ne s’en cache pas. « A cause de cela, à l’époque de l’album La Cantina, en 2006, je suis passée par une phase alcoolique qui a abîmé ma voix. J’ai guéri avec l’aide d’un chaman mais ma voix a évolué… » Cette voix, riche de ses graves intenses, est aussi la somme d’un parcours éclectique, passé par le jazz avec des accents africains. Mais son style de base reste l’interprétation des rancheras, ces chansons paysannes nées de la révolution zapatiste de 1910, très critiques à l’égard des pouvoirs et des nantis, hantées aussi par les amours perdues et la souffrance.Avec leurs solos enjoués de harpe et d’accordéon, les concerts de Lila sont pourtant festifs et dansants. "Au Mexique, on passe du rire aux larmes en une seconde. La mélancolie est si profonde, la joie et la célébration de la vie sont cruciales."

 

Album - Shake Away / Ojo de Culebra ” 2008

Dans cet album Shake Away / Ojo de Culebra, présenté à l'Alhambra de Paris le 21 novembre 2008, Lila Downs devient « curandera », guérisseuse traditionnelle qui soigne par la musique et les mots ses propres blessures intimes ou sociales et celles de ses congénères. Ses paroles, chantées en espagnol ou en anglais, appellent à plus de sensualité et d’engagement

Le premier morceau, « Ojo de culebra » (« Œil de couleuvre »), dont s’inspire le titre de l’album, fait référence à cet état de mutation "reptile-humain" par lequel la chanteuse est passée pour pouvoir "digérer", entre autres, la crise d’Oaxaca en 2006 et la répression policière qui a touché les siens. L’animisme indigène particularise la perception de Downs. 

Ce système polythéiste, qui réunit des opposés sans contradiction, s’inscrit dans des images et des mythes. Il se définit par la notion indigène de tonalisme, soit la croyance en un double, avec qui l’on communique selon un principe de réciprocité, et par celle de nahualisme, qui désigne la capacité surnaturelle à se transformer.  

Cet album se présente plus que jamais comme un travail d’équipe international, illustré par de nombreuses chansons en duo comme « Ojo de culebra » avec La Mari, chanteuse du groupe andalou Chambao, « Justicia », aux côtés du rocker espagnol Enrique Bunbury, « El perro negro », avec Ruben Albarran du groupe mexicain Cafe Tacuba ou « Tierra de Luz » un hymne nostalgique interprété avec la diva argentine Mercedes Sosa. Downs reprend également des classiques comme « Yo envidio el viento » de Lucinda Williams et « Black magic woman » de Peter Green joué par le Fleetwood Mac et repris par Santana dans les années soixante-dix. Pour adapter et/ou composer, Downs s’est entourée de musiciens mexicains, vénézuéliens, chiliens, cubains, étatsuniens et autres, qui proposent un docte mélange d’instruments (vihuela, charango, piano, timbales, accordéon…), de rythmes et de chansons traditionnelles, modernes et contemporaines.

 

Album  - LA CANTINA “entre copa y copa...” 2006

La pochette de l’album, qui représente Lila Downs avec sa guitare en image infographique couleur, pourrait amener à une réflexion sur le « cyborg », cet art de la déformation et de la simulation qui invite à relier réel et virtuel. La pochette comporte des photos des musiciens en noir et blanc ainsi que des vers composés par des poètes mexicains, Guadalupe Galván et Raúl Gatica. Au niveau musical, les influences de plus en plus modernes et métissées sont le fruit des séjours de Downs dans les villes cosmopolites de New York, Austin et México. Downs réhabilite les chansons rancheras mexicaines familiales, festives et/ou nationalistes, que l’on entend dans les « cantinas » de México et qui constituent, selon elle, sa première influence musicale.

Ce répertoire « ranchero » comprend quatre classiques composés par José Alfredo Jiménez dans les années cinquante et soixante (« Tu recuerdo y yo », « Pa’todo el año », « La noche de mi mal » et « Amarga navidad »), ainsi que les chansons « La cama de piedra », un corrido de la révolution mexicaine popularisé par le « ranchero » Cuco Sánchez, « Penas del alma » de Felipe Valdés Leal et « La Tequilera ». d’Alfredo D’Orsay Sotelo, une chanson ranchera rendue célèbre par Lucha Reyes dans les années quarante. Downs joue sur différents rythmes et manières d’expression : cordes, métaux de la « banda », accordéon... Elle reprend aussi des chansons mexicaines traditionnelles et rurales qui chantent la fertilité de la terre et de l’amour : « El relámpago », interprétée selon le vieux style mariachi de Michoacán ; « Árboles de la barranca », accompagnée par un orchestre de « banda » et « Yo ya me voy », une chanson polyphonique « cardenche » de la Région de La Laguna, dans les Etats de Durango et Coahuila. La chanteuse interprète également un narcocorrido, « El Centenario», composé par Mario Quintero Lara et rendu populaire par Los Tucanes de Tijuana. 

Elle offre enfin quatre compositions en hommage aux femmes mexicaines. La version espagnole « La cumbia del mole » et la version anglaise « La cumbia del mole (English version) » reprennent la recette du « mole » d’Oaxaca, une sauce que les gens dégustent au cours des fêtes patronales. « El corrido de Tacha "la teibolera" » se penche sur l’histoire d’une parente de Downs qui a dû fuir sa communauté rurale pour la ville et vivre de son chant, de sa danse et de son charme. « Agua de rosas » retrace le rituel du bain de roses que les « curanderas » de Juchitán ont proposé à Downs pour effacer sa tristesse.

 La cantina s’inscrit dans une ambiance assez nationaliste. Dans « La cumbia del mole » et « La cumbia del mole (English version) », la recette du « mole » d’Oaxaca prend une importance symbolique : comme la musique, elle image à la fois une histoire ancienne, voire millénaire, et une réalité fuyante en état de mue perpétuelle, qui illustre d’une certaine façon la mobilité des identités. « El corrido de Tacha "la teibolera" » porte sur un message du même type mais à partir d’un autre trait culturel, le sexe ; Downs montre que le « table dance » s’inscrit dans la continuité des « ficheras » et qu’artistes et spectateurs peuvent y trouver du plaisir bien que toute forme d’exploitation des corps par le pouvoir masculin soit condamnable. « Agua de rosas » qui s’inspire de la poésie magique et érotique de Macario Matus est un peu comme un dialogue avec Idalia Linares de Juchitán depuis le royaume des morts ; la musique populaire prend une valeur sacrée ou rituelle, comme un appel à la protection.  

 

Album Una sangre / One blood 2004 :

Selon Lila Downs , l’album vise à rechercher ce qui unit l’humanité, sur le modèle de l’association « Esperanza Unida » dont le slogan a inspiré le titre de l’album (paratexte d’Una sangre).

La modernité de Downs la pousse une nouvelle fois à expérimenter en s’entourant d’une équipe musicale interculturelle, dont les performances musicales, entre folk mexicain, pop, jazz, blues, funk, reggae, gospel, rythmes latinos, brésiliens, afro-cubains ou flamenco, sont très variées. L’artiste reprend de nombreuses chansons régionales : « Cielo rojo » des frères Záizar Torres et « Paloma negra » de Tomás Méndez Sosa, deux chansons « bravías » - ranchera ; « La bamba », un « son » jarocho anonyme, fusionné à partir de musiques africaines, cubaines et mexicaines ; « Tirineni tsïtsïki », transcrite et traduite du p’urhépecha par Jorge Vázquez, en offrande à la Déesse du Jour des Morts ; « La Cucaracha », chanson révolutionnaire mexicaine de Rafael Sánchez Escobar arrangée selon des rythmes de guaracha et de hip hop  « Yanahuari nïn », un air triqui en hommage au promoteur biculturel Fausto Sandoval Cruz et à la communauté de San Andrés Chicahuaxtla (Oaxaca). « Viborita » constitue l’adaptation d’une chilena anonyme de la Costa Chica.

           Quant aux compositions, elles chantent les femmes et l’union mexicaine ou latine. « Brown paper people » parle de la colonisation et de ses conséquences, des gens à la rue. « Dignificada », qui reprend le refrain du boléro d’Armando Villareal, « Morenita mía », est une ballade en hommage à la chaman mazatèque María Sabina (1894-1985) d’Oaxaca ainsi qu’à l’avocate mexicaine Digna Ochoa (1964-2001), assassinée sous des conditions étranges. « Malinche » représente une dédicace à l’Indienne Malinalli (1502-1529) qui donna son nom, Malinche, au conquistador Hernán Cortés ; Downs y incruste une chilena de huit vers. Le blues « Mother Jones » constitue une offrande à la diaspora afro-caribéennne et à l’Irlandaise Mary Harris Jones (1837-1930), syndicaliste et féministe convaincue. Enfin, « One blood » et « Una sangre » représentent deux versions jumelles d’un texte composé par Downs à partir de chansons d’Arcadio Hidalgo, en hommage au poète aussi soldat, indépendantiste et héros national de Cuba, José Martí (1853-1895) ; « Una sangre » bénéficie du rythme de la cumbia du nord du Chili.  

L’album Una sangre se tourne plus vers la recherche de ressemblances que des différences. Downs s’entoure de femmes courageuses, différentes, à la vie édifiante, souvent tragique et menée par la passion. « Viborita » s’ancre dans le décor de la Costa Chica et appelle au respect du corps féminin, à plus d’harmonie au sein des relations amoureuses. Dans « Dignificada », Downs développe l’idée selon laquelle rien ni personne ne pourra faire que Digna Ochoa ainsi que les femmes de Ciudad Juárez, les Chicanas, les « curanderas », et les disparus des années soixante-dix soient oubliés parce qu’il existera toujours une résistance face au destin, au temps, à la distance, à l’absence et surtout à l’ordre social sexiste et criminel qui impose le silence et l’invisibilité. 

Dans « Malinche », Downs fait de Marina une autre idole parce qu’elle traduit la rencontre du Vieux Monde et du Nouveau Monde, parce que comme María Sabina par exemple, elle s’interpose entre deux mondes opposés, avec l’idée d’un échange, d’une négociation, d’un jeu. « Mother Jones », qui s’appuie sur les histoires de Mary Harris Jones et de Jeanne d’Arc, révèle que la distribution inégale du pouvoir prend racine dans la sexualité et que ce phénomène est légitimé par le pouvoir, y dans les sociétés modernes. «Brown paper people » s’inspire du hip-hop pour dessiner les contours d’un monde dangereux, qui prend racine dans la colonisation et le machisme ; par le biais du rap, Downs appelle à la création de l’homme nouveau. Dans « One blood » et « Una sangre », les discours de José Martí et d’Arcadio Hidalgo ainsi que le symbole du sang viennent représenter la vie et la force des travailleurs en lutte contre le néo-libéralisme et le matérialisme.  

 

Album du film Frida 2003 : 

Lila Downs intervient notamment en tant qu’actrice dans le film Frida, réalisé par Julie Taymor, qui retrace la biographie d’une des figures les plus demandées en Amérique Latine depuis l’après-guerre, la peintre Frida Kahlo; à cette occasion, l’artiste signe quelques chansons. Le rôle de Khalo est endossé par l’actrice libano-mexicaine Salma Hayek.

 La rencontre imaginaire de Downs et Kahlo est décisive : elle consacre le dévolu que porte la chanteuse à une autre artiste qui a su créer comme elle un univers pictural tourmenté par la mort et animé du goût de la mise en scène, du double, de la métaphore, du paradoxe, de l’humour, entre réalité et utopie, vie et œuvre, une alliance ironique d’avant-garde et de culture officielle.

 L’intérêt de certains contemporains pour cette peintre dérange parce qu’il existe une forme d’exploitation commerciale et politique, baptisée "fridamania", née autour de l’image de Kahlo (vêtements, accessoires, parfums, peintures…). Parallèlement, les institutions ont resitué Kahlo dans l’histoire du féminisme patriotique mexicain et cette récupération semble s’orienter vers la gloire de la culture institutionnalisée, l’occultation de la misère sociale et le développement du tourisme de masse.

 

A ce "kitsch" officiel s’oppose une récupération subalterne et c’est en ce sens que Downs semble partager avec la peintre une humilité incontestable. Cette ressemblance intellectuelle, et même physique, renvoie à l’idée indigène de réciprocité liée à l’âme double ou tonale. En transcendant l’unicité de sa propre personne, en répétant qu’elle n’est pas la seule à ressembler à Frida Kahlo et à porter le costume traditionnel de l’Isthme de Tehuantepec, Downs fait aussi de Kahlo un « exemple agi », un modèle de fierté et de résistance pour ses contemporains. Kahlo représente une artiste irrévérencieuse qui a cherché à dramatiser sa vie. Elle s’est emparée du mythe identitaire révolutionnaire et de sa contrepartie, le mythe de l’autre ; cette démarche a déclenché un grand intérêt pour son œuvre à l’étranger. Il est comique, voire tragique, qu’elle n’ait pas pu échapper aux schémas consuméristes qu’elle-même critiquait. La « Fridamania » qui s’en est suivie semble pourtant inévitable si l’on pense à l’étroite relation dans l’histoire de l’art populaire entre mythe et culte. Malgré toute cette mercantilisation, le spectateur peut encore voir en Kahlo une résistante du « Tiers-monde », un exemple à suivre.

 La bande originale composée par Taymor et son époux Elliot Goldenthal regroupe cinq morceaux musicaux interprétés par Downs, un mélange oxymorique sans mesure : « Benediction and dream » et « Estrella oscura », deux airs cosmiques contemporains qui se font écho, «Alcoba azul », un tango d’Hernán Bravo Varela, une version de « La Llorona », enregistrée avec la participation de l’orchestre Mariachi Juvenil de Tecalitlan de México, « Burn it blue », un duo en espagnol et en anglais entre Lila Downs et le Brésilien Caetano Veloso - une chanson qui constitue le générique du film et dont les paroles reviennent à J. Taymor – et enfin un morceau non reproduit dans le support audio, « La Borrachita », une valse mexicaine traditionnelle d’Ignacio Fernández Esperón. « Benediction and dream », « Alcoba azul », « Estrella oscura » et « Burn it blue » ont en commun quelques paroles ainsi qu’une musique obsédante, mystérieuse, religieuse presque. Les textes proposent un monde sens dessus dessous où la normalité telle qu’elle existe habituellement n’occupe plus la même place ; le bas se renverse dans le haut, le blanc est noir, le jour est nuit, le ciel devient l’enfer et vice-versa. Dans le cadre de cette problématique des différences et des transformations, le texte et la musique sont artifice, interrogation sur l’être, sur la culture, quête et finalement religion du vide, du néant et du Big-bang. Le chaos éclate à son paroxysme, si bien que l’on pourrait qualifier ces morceaux d’« apocalyptiques ». 

 

Album Border - La Línea 2001:

Le titre est une dédicace aux migrants gravitant dans l’espace militarisé ou désertique entre Mexique et U.S.A. et une référence plus large à tous les types de lignes. La frontière constitue une notion-clé. Elle a une réalité empirique : en tant que limite, elle sépare les territoires, les nations, les langues, les classes sociales et politiques, les genres et les individus. Des personnes gravitent autour de la ligne, la traversent ou sont confrontées à son caractère infranchissable : elle sépare comme elle unit. La frontière crée aussi de l’altérité, de nouvelles identités et des échanges symboliques. Elle sera pour Downs le lieu du refuge quand elle cherche à s’éloigner des discours et des pratiques de genre trop marqués. L’existence de régions frontalières et d’interactions incite en effet à recréer et non pas à figer le sens pour lui donner une seule vérité.

Dans l’album, plus de chanson en mixtèque, mais de l’espagnol, de l’anglais, du zapotèque et du maya, des textes et des rythmes fragmentés : une œuvre du désordre à son paroxysme. Downs propose quelques compositions (« Sale sobrando », « La niña », « La línea », « Tránsito », « Smoke (Acteal) ») et des reprises d’artistes mexicains : une chanson zapotèque de Demetrio López (« El feo »), une ranchera tex-mex de Cuco Sánchez (« Corazoncito tirano »), une autre version de la cumbia maya « Hanal weech », une chilena de la Costa Chica (« Soy pescador »), une norteña d’Ernesto Pesqueda (« El bracero fracasado »), une valse zapotèque d’Andrés Henestrosa (« La Martiniana »), un boléro du Cubain Osvaldo Farres et de l’Américain Joe Davis pour la version anglaise (« Perhaps, perhaps, perhaps »), une adaptation du poème « Mi corazón me recuerda » de Jaime Sabines et de « La Llorona », sans oublier « Medley.  Pastures of plenty / This land is your land / Land », qui combine l’arrangement de deux airs folks de Woody Guthrie et une chanson écrite par Downs sur des accents de hip-hop. Au niveau musical, les instruments préhispaniques et mexicains se combinent avec le jazz. Le choix des musiciens s’oriente de plus en plus vers l’ouverture continentale, avec la participation de Ken Basman, guitariste du Canada, et de Carlos « Pelusa » Rivarola, percussionniste argentin par exemple. Cuba est amplement représenté (Gabriel Hernández, pianiste ; Alfredo Pino, trompette ; Aneiro Taño, piano ; Memo Díaz, chœurs ; Tony Taño, arrangements).

 La politique de la différence prend une tournure plus transnationale, au service de la lutte des migrants. Avec « Sale sobrando », Downs revient sur le conflit de la frontière mexico-américaine et questionne les problèmes d’identité, les images sur lesquelles reposent les sociétés mexicaine et états-unienne, par le biais d’une énumération de tropes et de symboles culturels et nationaux. « La niña » est une dénonciation du travail des enfants et de l’exploitation néo-libérale des Mexicaines dans les « maquilas », ces fabriques de montage et d’assemblage apparues à la frontière Mexique-U .S.A. en 1965, qui bénéficient d’une détaxation à l’exportation et d’avantages en matière de coûts salariaux. « Land », qui est interprété dans « Medley » (Border), évoque le déplacement, la transculturation. Downs tente par feinte de faire se rejoindre les cercles de l’espace et du temps. 

        Elle injecte cependant une forte dose d’ironie qui n’existait pas dans la démarche de Woody Guthrie dans les années trente. Dans « La línea », l’héroïsation de l’enfant indigène transnational, prophète, symbole de pureté et d’espérance, figure de l’origine, permet d’amplifier et de condenser le message de Downs. « Tránsito » est une autre chanson d’espoir qui dénonce la fracturation du tissu collectif et appelle à la reconstruction d’un espace d’habitat urbain viable et non corrompu, au sein duquel circulent les expériences. « Smoke » reprend la trame d’Acteal (1997) : les genres et les identités indigènes ont été troublés, les femmes et les enfants sont devenus objets et objectifs de guerre. 

 

Album Tree of Life /. Árbol de la Vida. Yutu Tata 1999 :

Il est dédié au peuple mixtèque, « ñuu savi » ou « pueblo de la lluvia ». Lila Downs a pour sources d’inspiration les codex mixtèques, leurs pictogrammes qui narrent la mythologie et l’histoire mixtèques, ainsi que l’histoire orale contenue dans les légendes que lui contait sa grand-mère maternelle. Dans cet album, l’Arbre de la Vie associé au mythe de fondation mixtèque est un leitmotiv : c’est à la fois le titre de l’album, une illustration et une chanson (« Árbol de la vida  »). 

L’œuvre regroupe treize morceaux, dont « Yunu yucu ninu », un poème mixtèque qui exalte un arbre originaire de la région d’Oaxaca, composé par Juan de Dios Ortiz Cruz et déjà chanté dans La Sandunga (1997), une poésie en náhuatl de Natalio Hernández (« Icnocuicatl »), ainsi que des chansons régionales : des airs zapotèques de Manuel Reyes Cabrera (« Simuna », «Xquenda »), deux huapangos anonymes (« Arenita azul », en hommage au peuple noir de la Costa Chica , et « La iguana »). Sept morceaux chantés en espagnol et mixtèque proviennent de la plume de Downs (« Nueve viento Koó sau», « Nueve hierba Lin yuku kuii », « Tres pedernal Yuu yuchi-ri », « Luna, del ombligo enterrado, Jiti koó, ja chinduji-yo ja'a yau », « Semilla de piedra Ntikin nuyúu », « Árbol de la vida  », « Uno muerte Iin añu kuu ia ni knatii »). On constate un élargissement musical vers l’ailleurs : certains musiciens d’Amérique du Sud ont rejoint le groupe et le recours aux instruments traditionnels métis (jarana mexicaine, charango andin, cajón péruvien…) ou primitifs (tambours tarahumaras ou africains, graines de coyolli, pots en terre cuite, carapaces de tortue…)  signale une préoccupation pour la recherche de sonorités pensées comme « naturelles ».

 Downs actualise et politise le mythe de fondation mixtèque pour s’ancrer dans une perspective de continuité tout en invitant à la fois à juger le présent à partir de nouvelles valeurs. Le mythe de l’Arbre de la Vie est réinterprété non pas comme un récit d’acculturation mais plutôt comme un exemple harmonieux de transculturation. « Nueve viento Koó sau » évoque l’histoire du dieu-serpent Quetzalcóatl descendu du ciel pour mourir et créer le temps historique. « Nueve hierba Lin yuku kuii » traite des rituels du pulque, des champignons, du copal et du feu. « Tres pedernal Yuu yuchi-ri » rappelle la naissance du soleil et du temps ainsi que le rituel du bain de vapeur, entre autres. Les déesses mixtèques « Nueve Hierba » et « Tres Pedernal » viennent illustrer un rêve nationaliste alternatif – féminin et ethnique. « Luna, del ombligo enterrado, Jiti koó, ja chinduji-yo ja'a yau » consiste en une sorte d’appropriation de l’espace et des cinq directions du monde (les quatre points cardinaux et le centre, la grotte sacrée). « Semilla de piedra Ntikin nuyúu » est une auto-analyse « semi-biographique » du chemin parcouru. «Árbol de la vida  » fait référence à la naissance des ancêtres de l’Arbre d’Apoala. « Uno muerte Iin añu kuu ia ni knatii » est un hommage au soleil « Uno Muerte » dont la possible disparition effraie Downs. Ces images divines sont mises au service de la « bonne gouvernance », du développement « juste » et de la démocratie.    

 

Album la Sanduga 1997 :

Dans La Sandunga, Lila Downs prône un retour aux racines et aux traditions populaires nationales ou régionales, qu’elle fusionne avec du jazz ou d’autres genres musicaux latino-américains

Son corpus comprend un corrido (« El venadito »), une chanson romantique régionale - aussi hymne des Mexicains expatriés - de José López Alavez (« Canción mixteca »), une ranchera composée par Manuel R. Piña (« Pobre changuita »), un son jarocho devenu fameux dans l’Isthme de Tehuantepec et ailleurs (« La Llorona »), une valse rituelle zapotèque de Máximo Ramón Ortiz, (« La Sandunga »), un poème en hommage à l’arbre source de vie du poète contemporain Juan de Dios Ortiz Cruz (« Yunu yucu ninu »), une chilena de la Costa Chica d’Álvaro Carrillo (« Pinotepa »), des boléros du même auteur (« Sabor a mí », «Un poco más ») ou de Downs et Cohen (« Tengo miedo de quererte ») adaptés en jazz lent ainsi qu’en bossa-nova, en soulignant les rythmes africains. 

La chanteuse présente également une reprise de la chanson zapotèque « Naila » et de son corrido « Ofrenda ». 

Dans l’édition de 2003, Downs ajoute à sa sélection trois morceaux tirés de l’album Trazos (1999) : une autre version du huapango « La Malagueña », ainsi que deux boléros, « Perfume de gardenias », du Portoricain Rafael Hernández Marín, et « Bésame mucho » de Consuelo Velásquez – une voix de femme

L’ensemble musical de La Sandunga (piano, clarinette, saxophones ténor et baryton, guitare, basse, percussions) regroupe des Mexicains ; seul Paul Cohen fait exception. Plus d’anglais comme dans ses premiers enregistrements : Downs chante essentiellement en espagnol et un peu en mixtèque.  

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Date de dernière mise à jour : 14/01/2012

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