Tranche de vie

"Tous ces mots terribles", album hommage à François Béranger

jeudi 10 avril 2008 - Bellaciao

1968-2008 Le vrai changement c’est quand ?

Tranche de vie , la première chanson de Béranger sort en 1969, un an après les événements qui auront été un élément déclencheur pour l’avenir de ce "gratouilleur" qui embrassera après cela la carrière de chanteur.

François Béranger ne chantait pas pour plaire, mais pour ne pas se taire. Rarement joué par les radios, il n’a pratiquement pas fait de télé ; jugé trop insurgé, simplement parce qu’en commentant l’actualité, il savait pointer le manque d’humanité, le besoin de résister. On ne citera certainement pas son nom lors de ce quarantième anniversaire qui s’annonce déjà comme un enterrement de première classe.

Tous ces mots terribles
 
Loïc Lantoine - Y’a Dix Ans
Raoul Petite - Mamadou M’a Dit
Tryo - Ma Fleur
Les Blaireaux - Antonio
Jeanne Cherhal - Rachel
Jamait - Le Monument Aux Oiseaux
Marcel Et Son Orchestre - Magouilles Blues
Michel Bühler - Le Vieux
La Rue Kétanou - La Fille Que J’aime
H.F. Thiefaine - Tranche De Vie
Sansévérino - Bresils
Mell - Manifeste
Les Szgaboonistes - En Avant
Gérard Blanchard - Tous Ces Mots Terribles
Edgard Ravahatra - Dans Les Arbres
Tony Truant - La Gigue De La Reine
Emmanuelle Béranger - Dure Mere

Tranche de vie

Je suis né dans un p'tit village
qu'a un nom pas du tout commun,
bien sûr entouré de bocages
c'est le village de Saint Martin.
A peine j'ai cinq ans qu'on m'emmène
avec ma mère et mes frangins.
Mon père pense qu'y aura du turbin
dans la ville où coule la Seine

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

La capitale c'est bien joli
surtout quand on la voit d'Passy,
mais de Nanterre ou d ‘ Charenton,
c'est déjà beaucoup moins folichon.
J'ai pas d ‘ mal à imaginer
par ou c ‘ que mon père est passé
car j'ai connu quinze ans plus tard
le mêmes tracas, le même bazar

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

L'matin faut aller piétiner
devant les guichets d ‘ la main d'œuvre.
L'après-midi solliciter
l ‘ bon cœur des punaises des bonnes œuvres.
Ma mère, elle était toute paumée
sans ses lapins et ses couvées.
Et puis, pour voir, essayez donc
sans fric de nourrir cinq lardons

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

Pour parfaire mon éducation
y'a la communale on béton.
La on fait d ‘ la pédagogie
devant soixante mômes en furie.
En plus d ‘ l'alphabet, du calcul,
j'ai pris beaucoup d ‘ coup d ‘ pied au cul
et sans qu'on me l'ait demandé
j'appris l'arabe et l ‘ portugais

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

A quinze ans finie la belle vie,
t'es plus un môme, t'es plus un p'tit.
J ‘ me retrouve les deux mains dans l ‘ pétrole
à frotter des pièces de bagnole.
Huit-neuf heures dans un atelier,
ça vous épanouit la jeunesse.
Ca vous arrange même la santé
pour le monde on a d ‘ la tendresse.

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né
C'est pas fini…

Quand on en a un peu là-dedans,
on y reste pas bien longtemps
On s'arrange tout naturellement
pour faire des trucs moins fatigants.
J'me faufile dans une méchante bande
qui voyoute la nuit sur la lande.
J'apprends des chansons de Bruant
en faisant des croche-pattes aux agents

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

Bien sûr la maison poulaga
m'agrippe a mon premier faux pas
Ca tombe bien, mon pote, t'as d ‘ la veine
faut du monde pour le FLN
J'me farcis trois ans de casse-pipe
Aurès, Kabylie, Mitidja.
Y'a d ‘ quoi prendre toute l'Afrique en grippe.
Mais faut servir l ‘ pays ou pas.

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

Quand on m ‘ relâche je suis vidé,
j ‘ suis comme un p'tit sac en papier.
Y'a plus rien dedans. Tout est cassé
J'ai même plus envie d'une mémé.
Quand ‘ai cru qu ‘ j'allais m ‘ réveiller
les flics m'ont vachement tabassé.
faut dire que j ‘ m'étais amusé
à leur balancer des pavés

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

Les flics, pour c ‘ qui est d ‘ la monnaie,
Ils la rendent avec intérêt
le crâne, le ventre et les roustons,
enfin quoi vive la Nation !
Le juge m'a file trois ans d ‘ caisse
rapport à mes antécédents
Moi, j ‘ peux pas dire que j ‘ sois en liesse.
Mais enfin, qu'est-ce que c'est qu ‘ trois ans.

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

En taule, j ‘ vais pouvoir m'épanouir
dans une société structurée.
J ‘ ferai des chaussons et des balais.
Et je pourrai me remettre à lire.
Je suis né dans un p'tit village
qu'a un nom pas du tout commun,
bien sûr entouré de bocages
c'est le village de Saint Martin.

J'en suis encore à m‘demander
après tant et tant d'années,
a quoi ça sert de vivre et tout,
à quoi ça sert, en bref, d'être né

François Béranger

Autodidacte tendre et libertaire: François Béranger, disparu en octobre 2003, était un des symboles de l’après Mai 68. Longtemps mis à l’index par les médias, il a su mener une carrière parallèle en ralliant un public fidèle et sensible à ses révoltes contre les injustices.

François Marie Béranger voit le jour le 28 août 1937 à Amilly, un village où vivent ses grands-parents maternels près de Montargis, dans le Loiret. Les parents de François habitent Suresnes, dans la banlieue Ouest de Paris, pas très loin des usines Renault de Billancourt. André, le père, y est tourneur et militant syndicaliste; Jeanne, la mère, couturière à la maison. Durant la guerre, les usines sont bombardées et André, quand il est démobilisé, emménage en famille dans un hôtel particulier de Boulogne où il dirige un centre de jeunesse et participe activement à la Résistance. Une ascension sociale consacrée à la Libération quand il est élu député à l’Assemblée Nationale. La scolarité de François Béranger se situe dans la bonne moyenne jusqu’à sa première dans un lycée parisien. Ressentant le besoin de se confronter à la vraie vie, il arrête brutalement ses études et devient ouvrier chez Renault, où son père, las de la carrière politique, est retourné, mais à la direction générale cette fois.

Les tortures de l’âme

Mais on ne s’improvise pas prolétarien quand on a étudié le grec et le latin. François Béranger le comprend vite et il rejoint une troupe de théâtre amateur, La Roulotte, où il chante pour la première fois en s’accompagnant à la guitare. Ils tournent en France et, dès que la troupe a réuni assez d’argent, voyagent en Europe. Au retour d’un périple en Grèce en 1958, François doit rejoindre les drapeaux et, comme la plupart des jeunes hommes de sa génération, fait son service militaire en Algérie. Affecté aux transmissions, il est profondément marqué par les dix-neuf mois passés là-bas, n’ignorant rien des sévices longtemps cachés commis par l’armée française. Seule joie dans cette difficile période, il profite d’une permission pour épouser Martine, enceinte de leur premier enfant. De retour au foyer fin 1960 pour assister à la naissance de sa fille Emmanuelle, il souffre du retour à la vie civile. Grâce à des rencontres, il entre à la toute puissante ORTF de l’époque, où il est tour à tout régisseur, chef de production et réalisateur. François Béranger semble avoir trouvé sa voie, son fils Stéphane agrandit le cercle familial, mais bientôt l’heure de la contestation va sonner.

Un grand enfant de Mai 68

Plus âgé que la moyenne des contestataires (il a 31 ans), François Béranger se retrouve dans l’esprit de liberté qui règne alors dans les rues de Paris. Il ressort sa vieille guitare de La Roulotte et compose des chansons dans l’air du temps qu’il fait écouter à ses amis. L’un deux donne une cassette à la directrice artistique de CBS qui décide de signer l’inconnu pour cinq ans. En 1969 paraît un 45 tours atypique, composé d’une seule longue chanson sur les deux faces, Tranches de vie, un réquisitoire contre la censure et le manque de liberté ressenti par la jeunesse de l’époque. Un premier album sort l’année suivante, avec un de ses plus grands succès Natacha et d’autres titres qui évoquent le printemps de Prague, ses années à La Roulotte et d’autres cris de révolte. L’accueil est excellent, tant par les médias que chez le public.

En 1971, François Béranger apparaît en première partie de Gilles Vigneault à Bobino, puis il surprend tout le monde avec Ça doit être bien, un album déconcertant où il est accompagné par un groupe de musiciens expérimentaux américains, Mormos. Sa maison de disques n’apprécie guère et les deux parties décident de divorcer à l’amiable. Si ce deuxième disque ne connaît pas un grand succès, François Béranger est pourtant très sollicité pour ses spectacles. Un nouveau groupe, Electrogène, l’accompagne désormais pour ces prestations dans toute la France.

Une carrière construite sur les routes

Sous le label Escargot, il sort son troisième album en 1974 où les folklores du monde l’inspirent, comme le Tango de l’ennui ou Rachel, sur une musique tzigane. François Béranger rencontre le guitariste Jean-Pierre Alarçen qui ne le quittera plus pendant cinq ans. Avec Gérard Cohen à la basse et Michel Bonnet à la batterie, le quatrième album sort avec les photos et les noms des quatre nouveaux compères sur la pochette, Le Monde bouge. Avec eux, il a trouvé l’équipe musicale dont il rêvait. Plus d’une centaine de dates par ans, les tournées de François Béranger font salle comble, malgré l’absence de l’artiste à la radio et à la télévision. Ses chansons ont un goût trop protestataire pour les programmateurs de l’époque.

Alternative est le titre du cinquième album de François Béranger, avec la chanson Paris-Lumière qui occupe les 19 minutes de la face B. La collaboration avec Jean-Pierre Alarçen fonctionne à merveille, avec un album en public enregistré en 1977 où les plus anciennes chansons sonnent beaucoup plus électriques, et un nouveau 33 tours en 1978, Participe Présent. Pourtant, après une dernière série de concerts à l’Elysée-Montmartre, le guitariste part bientôt fonder sa propre formation et de nombreux admirateurs de François Béranger le regretteront.

Avec des arrangements de Bertrand Lajudie, Joue pas avec mes nerfs, l’album de 1979, contient une chanson qui devient son plus grand succès populaire, Mamadou m’a dit. Dans la foulée, il participe à la création d’une association soutenant l’aide au retour créatif des travailleurs africains. L’intérêt des médias retombe l’année suivante avec un album aux titres-fleuves, Article sans suite. L’arrivée de François Mitterrand au pouvoir le déçoit bien vite et il le chante dès 1982, Le changement c’est quand, dans un album sorti en catimini par sa nouvelle et éphémère maison de production, RCA.

Un septennat sabbatique

Après le Printemps de Bourges en 1982, fatigué par les tournées qu’il a enchaînées pendant douze ans, François Béranger quitte le devant de la scène et traverse le désert à sa façon. Grand amateur d’aviation, il obtient le brevet de pilote qui lui permet de voler au même titre qu’un professionnel. Il ne revient qu’en 1989, avec son dixième album en studio Dure Mère, suivi par sa première tournée depuis sept ans. François Béranger reste toujours un chanteur marginal, jamais dans le système qu’il a toujours dénoncé dans ses chansons. Il connaît d’autres désillusions avec sa nouvelle maison de production rachetée par un grand groupe, quand il rencontre Antoine Crespin, du label Futur Acoustic, qui lui offre l’opportunité de rééditer l’ensemble de sa discographie, introuvable depuis longtemps, et de produire un nouveau CD reprenant quatre chansons de l’album Da capo, passé inaperçu en 82.

Dernières tranches de vie

En 1997, François Béranger s’entoure d’une nouvelle équipe sous la conduite du pianiste et arrangeur argentin Lalo Zanelli. Il fait sa rentrée parisienne au Trianon en novembre, après la sortie d’un nouvel album et reprend la route pour une nouvelle tournée qui donnera lieu à un enregistrement en public l’année suivante.

Souvent féroce (Canal 19, Je ne veux pas le savoir, Combien ça coûte), François Béranger sait aussi être tendre (Pour ma grand-mère, Natacha, Départementale 26). En 2002, il enregistre Profiter du temps, son dernier album composé de chansons personnelles et se produit pour la dernière fois à Paris au Limonaire. En 2003, il enregistre un disque, 19 chansons de Félix (Leclerc), qui sortira après sa mort. Aujourd’hui, tous les albums de François Béranger ont été réédités et la jeune génération lui rend hommage, tel Sanseverino qui reprend son Tango de l’ennui. Une œuvre qui témoigne d’un artiste à part, rebelle et tendre, qui s’est éteint le 14octobre 2003, à la suite d’un cancer, à son domicile de Sauve dans le Gard.

3 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×