La pensée politique de Che Guevara

La révolution

Pour le Che, le marxisme était avant tout une théorie de l’action révolutionnaire. Il reprit à son compte l’idée de Marx : il ne suffit pas d’interpréter le monde, il faut le transformer. Se référant à Lénine, il considérait que le rôle des marxistes étaient de contribuer à créer les conditions de la prise de pouvoir révolutionnaire, c’est cette idée que l’on retrouve chez le Che à propos du rôle de la guérilla. Pour lui on ne pouvait passer son temps à attendre que les conditions soient réunies pour prendre le pouvoir comme le faisaient la plupart des partis communistes en Amérique latine, mais on devait aider à créer les conditions de la révolution. Cela ne signifie nullement que le Che avait une conception purement volontariste de l’action révolutionnaire qui ne tiendrait pas compte des conditions sociales, économiques, politiques dans la société, mais il développa le fait que la révolution ne pourrait se développer sans une action des organisations révolutionnaires et des masses. Cette conception rompait radicalement avec celle de la plupart des organisations de la gauche traditionnelle d’Amé-rique latine de l’époque, et notamment celle des partis communistes qui avaient une conception d’une révolution par étape et qui attendaient que les conditions soient un jour réunis pour poser le problème de la prise de pouvoir révolutionnaire. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la phrase du Che : “le devoir d’un révolutionnaire est de faire la révolution”. Le Che reprend à son compte l’idée de Marx comme quoi l’histoire de l’humanité a ceci de particulier que ce sont les hommes eux-mêmes qui la font, et que c’est par la révolution socialiste qu’ils commencent à la faire consciemment. D’autre part pour le Che, la révolution et le socialisme ne peuvent être réalisés que par une mobilisation populaire, et pas seulement par une avant-garde révolutionnaire qui prendrait le pouvoir et construirait une société plus humaine. Pour lui sans l’intervention des masses aucune transformation réelle de la société n’est possible et il reprend la for-mule : l’émancipation des trvail-leurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Toute l’activité révolutionnaire du Che sera guidée par cette pensée politique qui constitue une rupture avec les conceptions présentes dans le mouvement ouvrier latino-américain de l’époque.

L’évolution de la pensée politique du Che s’explique entre autre par les voyages qu’il a fait en Amérique latine entre 1951 et 1956. Son séjour au Guatémala sera de ce point de vue important. Il y verra comment le gouvernement de ce pays qui essayait de développer une réforme agraire sera renversé par une intervention militaire soutenue par les Etats-Unis et l’armée guatémaltèque. Cela confirme pour lui que l’arrivée au pouvoir sans aller jusqu’au bout dans le renversement de l’ancienne société est vouée à l’échec. Pour lui la conception d’une transformation réformiste de la so-ciété capitaliste est une conception illusoire, seule une rupture complète, nécessairement révolutionnaire, avec l’ordre social ancien, rend possible une transformation réelle de la société. Quelques années après la mort du Che, l’exemple chilien est lui aussi éclairant. Le gouvernement Allende, arrivé au pouvoir par la voie électorale, en essayant de mener des réformes sociales importantes, mais sans s’appuyer réellement sur les masses populaires et sans détruire l’ancien appareil d’Etat, sera renversé par le coup d’état de Pinochet en 1973, coup d’Etat soutenu, financé et armé par les grands trusts américains et la CIA.

Enfin pour comprendre la conception que le Che a développé de leur révolution, il faut savoir qu’il avait une vision claire du rôle et de la place de la bourgeoisie dans les pays d’Amérique latine. Les partis communistes à l’époque expliquaient qu’il fallait attendre que la bourgeoisie nationale ait fait la révolution et développé le pays, comme la bourgeoisie française en 1789, pour mettre à l’ordre du jour la révolution socialiste. Le Che avait compris qu’il n’était pas possible de développer cette vision mécaniste de la révolution. Cette bourgeoisie des pays dominés a préféré systématiquement se rallier aux intérêts de l’impérialisme, qui s’opposait à toute révolution, par crainte d’une révolution populaire qui entreprendrait une réforme agraire et s’attaquerait aux intérêts économiques de l’impérialisme par des nationalisations. Incapable de développer une révolution démocratique car elle est dominée, craignant toute révolution populaire qui remettrait en cause ses intérêts, la bourgeoisie des pays dominés, non seulement ne joue aucun rôle révolutionnaire, mais s’oppose à la révolution. C’est pourquoi pour le Che, pour arriver à une réforme agraire radicale, à lutter efficacement contre l’impérialisme et son ingérence en Amérique latine, pour sortir du sous-développement, on ne peut s’appuyer que sur les masses populaires, et notamment la paysannerie pauvre, et avancer vers une révolution socialiste. Là encore c’est l’exemple de la révolution cubaine qui nourrit la pensée du Che. Cette révolution se trouve en effet confrontée à l’ensemble de ces questions entre la prise du pouvoir en 1959 par les révolutionnaires, la politique de transformations sociales qui est menée par la suite, et la proclamation du caractère socialiste de la révolution en 1961. A partir de là, la nécessité d’une révolution à caractère socialiste se pose pour le Che à l’échelle du continent latino-américain tout entier, et plus généralement à l’ensemble du Tiers-monde. Cette conception rejoint pour une bonne part celle que développaient Trotski et les trotskistes, expliquant que les tâches de la révolution démocratique dans les pays dominés incombaient aux masses ouvrières et paysannes elles-mêmes parce que la bourgeoisie, adossée à l’impérialisme, ne pourrait la mener à bien. Ainsi, la révolution devait être permanente et non pas par étape, la révolution démocratique et la révolution socialiste constitue un même processus.

Une théorie de la guérilla

Le Che était convaincu que la lutte armée était inéluctable. Il savait qu’une révolution socialiste, c’est à dire une révolution qui remet en cause les intérêts et le pouvoir des classes dirigeantes, ne pourrait aboutir qu’en s’opposant et en détruisant l’ancien appareil d’Etat. Il serait illusoire de penser que les classes dirigeantes laisserait le pouvoir leur échapper sans réagir. La révolution doit donc être capable de triompher aussi sur le terrain militaire. De plus, l’histoire a montré à plusieurs reprises en Amérique Latine que l’armée nationale et les puissances impérialistes pouvaient intervenir pour réprimer les mouvements populaires, allant même parfois jusqu’à imposer une dictature militaire.Guevara en a d’ailleurs directement fait l’expérience lors du débarquement d’un contingent de partisans de l’ex-dictateur Batista, armé, entraîné et encadré par les Américains, à Playa Gijon pour renverser le gouvernement de Castro en avril 1961. L’expérience que le Che avait acquise lors de ses voyages sur tout le continent latino-américain fut déterminante et lui servit à penser la lutte révolutionnaire aussi comme une lutte armée.

A partir de ses conceptions politiques, et de l’étude des autres mouvements de guérilla dans le monde, le Che va élaborer sa propre théorie de la guérilla. Elle se base sur l’idée que ce sont les masses paysannes par leur situation d’exploités qui constituent à la fois le maillon faible de la société et le secteur de la population sur lequel les mouvements révolutionnaires doivent s’appuyer. Par ailleurs du point de vue de la stratégie militaire, il considère que les campagnes offrent aux révolutionnaires un terrain favorable (possibilité de trouver des cachettes, de se replier hors d’atteinte des forces de répression...) Pour lui la révolution ne peut avoir lieu que si plusieurs conditions sont réunies : un contexte politique et social favorable, et une conscience chez les masses que le changement révolutionnaire est souhaitable et possible. C’est à dire qu’il ne considère pas que seule la guérilla peut permettre le triomphe de la révolution. Pour le Che, la guérilla qui se développe dans un milieu favorable permet de faire surgir les conditions pour la victoire révolutionnaire. Elle joue le rôle de catalyseur des contradictions de la société en montrant la nature réelle du pouvoir et la possibilité de lutter efficacement contre lui.

Cette guérilla n’est pas conçue par le Che comme une avant-garde qui lutterait coupée des masses. Au contraire elle doit s’appuyer sur celles-ci, apparaître comme l’expression de leur lutte de classe, y recruter des combattants. Elle est la continuation par les armes d’un conflit qui est avant tout politique. Son rôle est donc autant politique que militaire, en plus du travail de propagande classique, elle fait de la propagande par les faits en montrant la vulnérabilité du pouvoir en place et en prenant des mesures révolutionnaires dans les zones qu’elle contrôle (expropriations, distributions des terres aux paysans, organisation de coopératives, mise en place d’un autre pouvoir...) Petit à petit, elle instaure une situation de double pouvoir en apparaissant comme un pouvoir alternatif à celui existant. Le lien qu’elle établit avec les paysans est à double sens car elle apprend et s’adapte à la situation réelle et aux revendications paysannes. Ainsi elle tend de plus en plus à ne faire qu’un avec les masses paysannes.

Par ailleurs le Che était aussi conscient du rôle que devait jouer les autres secteurs de la société. Il savait notamment que la classe ouvrière devait jouer un rôle centrale dans la lutte révolutionnaire. Ainsi une coordination de la lutte entre la guérilla et la classe ouvrière était nécessaire et permettrait à la fois de renverser le régime et d’unir l’ensemble des couches populaires dans la lutte révolutionnaire (exemple du Vietnam). La grève générale joue de ce point de vue un rôle central. L’exemple de la révolution cubaine est évidemment déterminant, ce fût la grève générale du 1er janvier 1959 qui porta le coup de grâce au régime de Batista.

L’internationalisme

L’internationalisme du Che ne peut se comprendre qu’à la lumière de son humanisme révolutionnaire. Pour lui la communauté d’intérêt des exploités sur l’ensemble de la planète était une réalité qui avait des conséquences politiques concrètes. Il définissait le véritable internationaliste comme celui qui est capable “de ressentir de l’angoisse quand on assassine un homme quelquepart dans le monde et d’être exalté quand se lève quelquepart un nouveau drapeau de la liberté”, celui qui ressent “comme un affront personnel toute agression, tout affront à la dignité et au bonheur de l’homme, n’importe où dans le monde”. Cet internationalisme doit être pratiqué, développé par une solidarité concrète entre les peuples qui luttent contre l’impérialisme et par une aide économique et militaire des pays socialistes aux peuples qui s’engagent sur la voie de leur libération. Il développa dans son “discours d’Alger” (février 1965) le fait que les pays socialistes industrialisés ne devaient pas développer des relations économiques avec les pays du Tiers-monde sur la base des rapports d’échange inégal instaurés par la loi de la valeur. C’était pourtant ce qui était de mise, notamment à Cuba, dans le cadre de la “division socialiste du travail” organisée par le COMECON. Les pays socialistes industrialisés, tout particulièrement l’URSS, établissaient des relations de dépendance économique forte vis à vis de leurs partenaires. Cette politique voulue par Staline servait essentiellement à développer la dépendance des pays socialistes par rapport au “grand frère” soviétique. Aujourd’hui, Cuba paye au prix fort les conséquences d’une telle politique.

C’est surtout à partir de la crise des fusées en 1962, où l’on craint une intervention américaine à Cuba, que le Che est convaincu que les Etats-unis interviendront contre toutes révolutions en Amérique latine. Il développe donc à partir de là l’idée d’une solidarité internationaliste et d’une riposte organisée à l’échelle du continent latino-américain contre l’impérialisme américain. C’est le sens de son engagement dans la guérilla en Bolivie en 1967 qui devait être le point de départ d’une révolution continentale. Mais très vite sa conception de l’internationalisme s’étend à l’échelle de la planète avec notamment la question du soutien à la lutte du peuple vietnamien contre l’impérialisme américain, surtout à partir du moment où celui-ci intensifie son intervention militaire. Il développera son analyse en 1967 dans son message à la Tricontinentale où il explique que face à l’impérialisme qui intervient partout dans le monde une riposte à la même échelle s’impose pour les révolutionnaires non seulement par une aide des pays socialistes aux peuples en lutte, mais aussi par une solidarité internationaliste des peuples qui doivent combattre partout l’impérialisme pour l’affaiblir. Il faut d’après lui aider efficacement le Vietnam qui est à l’avant-garde de la lutte anti-impérialiste. A l’intercontinentale de 1967, il déclare : “Un, deux, trois Vietnams... de nombreux Vietnams, voilà ce qu’il faut pour le monde !” La perspective est d’obliger l’impérialisme à diviser ses forces et ainsi d’aider concrètement la lutte du peuple vietnamien. Le Che renouait par cette conception internationaliste avec les objectifs premiers de l’Internationale communiste avant qu’elle ne devienne un instrument au service de la politique extérieure de l’Union soviétique. Il mettra sa conception en application en impulsant et participant à la guérilla en Bolivie dont l’un des objectifs était d’ouvrir un nouveau front contre l’impérialisme.

Loin d’avoir une vision purement tiers-mondiste de l’internationalisme, le Che avait une conception liée à celle de la lutte des classes à l’échelle mondiale, c’est à dire que pour lui c’est l’affrontement entre le prolétariat et la bourgeoisie à l’échelle internationale qui était déterminant et qu’une solidarité entre le prolétariat des différents pays était nécessaire, y compris entre le prolétariat des métropoles impérialistes et celui des pays du Tiers-monde. C’est de cette manière qu’il concevait la révolution mondiale et l’arrivée au communisme qui ne pourrait se faire qu’à l’échelle planétaire. Il renouait ainsi avec la véritable conception de l’internationalisme du mouvement ouvrier.

La pensée économique du Che

Après la révolution cubaine, se pose la question de la réalisation du socialisme et des mesures économiques pour y parvenir. Le Che est impliqué directement dans ce débat (il fût président de la banque nationale, ministre de l’industrie). Sa pensée se forge lors du débat économique qui a lieu à Cuba en 1963-1964. Ce débat porte sur les problèmes économiques de Cuba et sur des questions plus théoriques liées à la conception du socialisme. Le Che défend ses conceptions contre ceux défendent le modèle soviétique.

Là encore le Che se réclame de Lénine. Pour lui, l’élément déterminant en ce qui concerne Cuba est le fait que la révolution socialiste a triomphé dans un pays arriére. Il y a donc une contradiction entre les rapports de production et les forces productives dans la pha-se de transition socialiste. C’est à dire que des mesures concrètes, pragmatiques au niveau économique peuvent être prises pour avancer vers une so-ciété socialiste. Il rejette donc toute vision mécaniste ou dogmatique de la pensée économique marxiste, seule une approche dialectique du problème (le décalage entre les rapports de production et les forces productives) est à même de déterminer la politique économique.

La pensée économique du Che est axée autour de l’idée que lors de la période de transition, les mesures prises au niveau économique doivent tendre à dépasser le capitalisme et avancer vers une société socialiste. Ceci dit, il est conscient que cette transformation prendra du temps et que des éléments d’économie capitaliste seront encore présent dans l’économie pendant toute une période. Ainsi la loi de la valeur qui régit dans le capitalisme le fonctionnement du marché ne pourra pas disparaître immédiatement, mais la politique économique menée doit tendre à faire disparaître les rapports économiques marchands. Pour lui la question de la planification est une question clé. Elle constitue l’intervention consciente des hommes dans la gestion de l’économie et pose les bases d’une société socialiste. Par ailleurs, le Che distingue la planification centralisée et la planification bureaucratique pratiquée en URSS. Il faut ici rappeler que, du point de vue international, Guevara s’oppose à la conception de la planification socialiste défendue par l’URSS qui vise à développer la dépendance de Cuba, comme des autres pays “satellites”, vis à vis du “grand frère” soviétique. C’est alors la question du contrôle démocratique sur la planification, essentiel pour le passage à une économie socialiste autogestionnaire, qui est en jeu. Cet aspect de la pensée du Che éclaire ses prises de position sur l’Algérie qui, par bien des aspects, est alors dans une situation similaire.

A l’époque un des principaux dirigeants de la IVe Internationale, Ernest Mandel, participa à ce débat économique en défendant une conception de la transition socialiste proche de celle du Che. En ce qui concerne les questions du budget et du financement de l’activité économique, le Che les conçoit dans le cadre de la planification et par une gestion économique contrôlée par des organismes centraux.

L’“homme nouveau”

Le Che disait : “Pour construire le communisme, il faut changer l’homme en même temps que la base économique”. Lors du débat économique à Cuba, la question de la stimulation des hommes à l’activité économique s’est posée. Deux conceptions s’affrontaient : celle des stimulants matériels et celle des stimulants moraux. Le Che était opposé à la conception selon laquelle les stimulants matériels étaient nécessaires pour permettre un niveau de développement économique qui remettrait en cause les comportements individuels présents sous le capitalisme. Pour lui la transformation du comportement humain ne pouvait certes pas être du jour au lendemain une réalité, mais devait être liée aux transformations structurelles de la société. Ainsi l’éducation, la participation des masses à la vie économique, politique, sociale... permettraient de transformer à terme les comportements des hommes. Il fallait donc au maximum baser la participation des hommes à l’activité économique sur des stimulants moraux, c’est à dire sur une réelle participation aux décisions et à la gestion économique et sur un développement de la conscience politique. C’est dans ce cadre que s’inscrit pour le Che le travail volontaire. il constitue pour lui un premier pas vers ce que sera le travail sous le communisme. Il est la participation consciente des travailleurs à la construction du socialisme, et doit abolir la séparation entre travail manuel et travail intellectuel. Là encore, la question du contrôle démocratique sur le processus de transformation économique est au coeur du débat.

Source : http://jcr-red.org/spip.php?article468

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Date de dernière mise à jour : 16/09/2012

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