Un peu de philosophie : Liberté, Libéralisme, Libertarisme

Les dessous d’un concept à géométrie variable

Quand le libéralisme économique et financier étend son emprise sur l’espace mondial et que se confirment ses effets délétères sur le lien social, il ne paraît pas superflu d’interroger le concept de liberté dont il se réclame comme d’une valeur incontournable. Chacun sait que la liberté prend une tournure négative quand elle entrave celle de l’autre... passée certaine limite, se rencontre son versant sadien. Serait-ce celui sur lequel prospère le néolibéralisme ?

Par Véronique Hervouët
www.contrepointphilosophique.ch
Rubrique Philosophie
Septembre 2005


Le libertarisme luthérien

Le concept de liberté émerge dans le champ politique et social occidental par la voie religieuse, celle de la Réforme protestante. Cette séquence historique s’est constituée en réaction à la contrainte excessive exercée par le christianisme sur la libido du sujet chrétien. Le rejet de l’autorité de l’Église, métaphorique de l’autorité paternelle et point déterminant de la Réforme, constitue d’emblée un véritable séisme sur le plan symbolique dans un contexte où les repères normatifs se définissent par la voie du discours théologique. De ce rejet de l’Autorité découlent les principes fondateurs du protestantisme : en lieu et place de l’autorité de tutelle, incarnée par le pape et les clercs, la Réforme substitue l’autorité exclusive de la Bible. L’Autorité n’est plus dès lors incarnée mais matérialisée par les Écritures. Il s’ensuit, in fine, un transfert d’autorité vers le sujet qui s’en trouve investi, en lieu et place des oligarchies, par le pouvoir qui lui est délégué de porter la Parole. C’est cette position que la Réforme qualifie de sacerdoce universel. Cette mise en valeur de la singularité du lecteur, qui se manifeste par l’éclat de sa foi, dans la prédication et la lecture, subvertit la conception communautaire que suppose “l’assemblée des fidèles” dont la relation à Dieu est établie de façon égalitaire par la médiation cléricale dans l’Église catholique. Cette promotion du sujet, déduite de son affranchissement de l’autorité de tutelle, introduit le concept d’individualité qui s’affirme de la conquête objective de sa liberté. Celle-ci s’affirme en effet comme un leitmotiv dans la théologie protestante et notamment dans le discours de Luther, dans lequel on peut légitimement reconnaître un prototype du discours libertaire :
“Dès lors qu’il a reçu l’illumination de la foi, le fidèle est devenu libre. Toute atteinte à cette glorieuse liberté des enfants de Dieu est un péché de l’Église contre la liberté.” (Luther)

La dialectique protestante du Salut – la justification par la foi – inverse l’ordre causal établi par le catholicisme (qui conditionne le Salut au mérite) et rétablit l’arbitraire archaïque de la sélection divine. Investi de fonctions sacrées, le métier attribue une signification divine à la réussite et à la prospérité qui en découle. Ainsi le rapport de suprématie des “gagnants” sur les “perdants” est légitimé et fonctionne dans le champ symbolique protestant comme une référence normative, venant à l’appoint des prestations de pouvoir qui ordonnent tendanciellement les collectivités humaines en rapports “dominants/dominés”. Et non plus contradictoirement selon l’éthique chrétienne d’origine. Cette redéfinition inégalitaire du rapport de l’Homme à Dieu a pour effet de convertir la dynamique collective chrétienne en impulsion productive individuelle par laquelle le sujet s’assure de la confirmation divine en donnant la preuve de sa qualification. Cette configuration du sacré, étroitement associée au commerce, engagea la formidable expansion économique des sociétés protestantes qui s’étend aujourd’hui à l’ensemble du monde occidental.
Cette transposition du champ spirituel dans la réalité temporelle induisit une fusion des dialectiques théologique, sociale et politique qui engagea les processus de sécularisation. Bien que limitée par la prescription d’un mode d’existence puritain, la vie intramondaine protestante, qui ne peut être une ascèse intégrale, constitue une transgression patente du principe de l’Interdit absolu symbolisé par le modèle de la vie monastique. N’étant plus réglementé par l’Interdit, le puritanisme intramondain se détermine en lieu et place d’une injonction approximative : faire économie de jouissance. Définition qui ouvre largement le champ de l’interprétation. De fait, d’une économie de jouissance à une économie de la jouissance (entendue comme un espace où la jouissance est appelée à se gérer) il n’y a qu’un pas. C’est ce passage d’un système symbolique fondé sur l’Interdit (de la jouissance), affirmé par la doctrine catholique, à un système symbolique fondé sur l’Économie (de la jouissance), porté par le protestantisme, qui ouvre à une mutation symbolique d’envergure, très perceptible dans le monde contemporain, mais qui persiste à se dérober aux définitions.

Loi morale et liberté en paradoxe

Préalablement à notre investigation dans le champ de la modernité contemporaine, et pour autant que les concepts de liberté et de morale sont revendiqués par elle comme ses fondements éthiques, nous commencerons par un rapide point de vue sur cette séquence historique où ces concepts s’affirmèrent déterminants dans le champ philosophique ; au point qu’ils surgirent dans la réalité historique par un passage à l’acte qui s’inscrit comme une nouvelle rupture dans l’ordre symbolique : la Révolution française qui brisa le continuum de l’autorité publique en désacralisant et destituant le pouvoir royal. La problématique de la jouissance passe le plus souvent inaperçue dans le questionnement philosophique, d’être généralement abordée sur son versant dénégateur, à savoir la prospection dans le champ de la morale. Nous citerons plus particulièrement Kant, dont la pensée se caractérise par son ancrage dans les certitudes de la morale, à savoir la tentation de réduire l’irrationalité des désirs en s’appliquant à les capter dans les rets de la raison et par une projection éthique dans le domaine pratique qui s’articule en termes de progrès. Ces revendications morales, substrat sécularisé de l’Interdit judéo-chrétien et garde-fou culpabilisateur, interviennent comme un agent modérateur qui conditionne en parallèle l’épanouissement du concept de liberté issu, comme nous l’avons vu, de la dynamique libératrice de l’Interdit engendrée par le protestantisme. Concept qui prospère par la voie philosophique mais dont la société occidentale se prévaut électivement depuis que la Révolution française l’érigea comme étendard pour renverser la monarchie de droit divin. Une “liberté” formulée en termes singulièrement hétérogènes tant diffèrent les conceptions de ses thuriféraires en cette époque éminemment contestataire et revendicatrice qu’est la fin du XVIIIe siècle, notamment dans la France catholique. Nous citerons, en tant que leurs interprétations sont représentatives de cette hétérogénéité : Jean-Jacques Rousseau  (dans le champ philosophique), Robespierre (dans le champ politique), et Donatien de Sade. Nous nous intéresserons plus particulièrement au discours du sulfureux marquis, pour autant qu’il se présente comme le revers symétrique de la dialectique moraliste kantienne, articulant objectivement comme un idéal l’indexation du champ politique sur le champ pulsionnel .
Autant de discours portés par le concept de “liberté” qui constitue à lui seul le moteur d’une révolution considérable, parce qu’elle ne s’exerce pas seulement dans le champ politique et culturel mais, plus profondément, dans le champ symbolique, ce concept étant sous-tendu inconsciemment de la revendication du droit à la jouissance.
Si nous associons, au vu de ce qui précède, ces deux extrêmes que sont les discours kantien et sadien, comme les deux faces opposées d’une même monnaie symbolique , nous constaterons que s’y affilie comme à un prototype l’idéologie dominante contemporaine. Celle-ci se distingue en effet par un double langage analogue qui se scinde en deux tendances : l’une qui caractérise la sensibilité dite “de gauche”, ostensiblement vertueuse, égalitariste et “droit-de-l’hommiste”, qui revendique l’harmonisation des champs économique et social mais qui, dans le champ de la culture et des mœurs, pourfend la morale et la censure pour autant qu’elles constituent un obstacle à la jouissance. L’autre, qui caractérise la sensibilité dite “de droite”, se manifeste par l’inversion de ces postulats : un conservatisme moral (au demeurant fort émoussé et pour l’essentiel opportuniste) affecté sélectivement au champ des mœurs tandis qu’un libéralisme débridé est préconisé dans le champ économique et social : la liberté des marchés et des capitaux nécessitant l’abstinence de l’autorité de l'État et l’effacement du service public, autrement dit le sacrifice de l’intérêt général au profit des intérêts privés, notamment ceux des plus puissants organismes économiques et financiers. Où nous reconnaissons la logique capitaliste. Au vu des velléités de jouissance articulées par ces deux discours, et sachant que jouissance et travail ont partie liée , nous ne serons pas surpris de les voir converger en un point : la négativation implicite du travail, dont il s’agit de se débarrasser. Car dans les deux cas, la jouissance est entendue comme incompatible avec la notion de perte. Cette conception commune s’extériorise toutefois de façon différenciée :
– Perte de temps au travail, qui grève le temps de vivre, sublimé pour l’occasion de jouissances hypothétiques : c’est la jouissance revendiquée du point de vue de la privation, celle de l’Esclave, position de référence et aujourd’hui posture de la “gauche”.
– Perte de profits qui frappe négativement la valeur du travail : c’est le point de vue du Maître, position assumée par le capitaliste, défendue traditionnellement par la “droite”, qui n’aspire qu’à la conforter : concentrer les profits et se décharger au maximum de la contrainte et des charges du travail. Position du Maître dont nous verrons qu’elle n’est plus dédaignée mais convoitée, voire assumée ouvertement par “la gauche”.
Les paradoxes qui se déduisent de ce double langage se manifestent avec éclat dans les champs politique et social : le discrédit qui frappe la dialectique “de droite” procède des conséquences d’une logique économique élevée à la valeur d’absolu et à ce titre ne souffrant aucune concession. Cette logique comporte à son principe un effacement de la valeur du langage et du sens, générant un processus de déshumanisation auto-destructeur qui menace l'État, la démocratie et la culture.
Quant au versant moraliste “de gauche”, il s’avère profondément aliéné, contredit par la revendication libidinale du “droit à la jouissance” qui sous-tend la dialectique libertaire, au point de saper les fondements institutionnels de la démocratie. Sont particulièrement visées les institutions représentatives du Droit, de la Justice ainsi que les pouvoirs de répression qui les garantissent, vecteurs de fonctions normatives qui structurent en profondeur l’espace symbolique du monde occidental et dont la spécificité consiste en ceci : ils imposent à l’ensemble du corps social des limites à la jouissance. C’est en quoi ils sont combattus farouchement par les idéologies libertaires, au risque du sacrifice de l’Autre .
De cette contradiction interne au discours “de gauche” se déduit un fléchissement de l’éthique égalitaire occidentale qui se traduit concrètement par la tentation du différentialisme, en l’occurrence la légitimation du communautarisme, notamment ethno-religieux aux conséquences aussi ravageuses qu’historiquement notoires. Concessions et dérogations qui, sapant les concepts de laïcité et de citoyenneté, mettent en cause la viabilité de la démocratie. Inconséquence qui témoigne moins du respect des différences que d’un aveuglement singulier des élites occidentales où il est permis de percevoir l’expression, plus ou moins refoulée, de désenchantements idéologiques ouvrant à d’occultes séductions.

L’Impératif de jouissance

Mené au terme de sa logique, le concept de liberté, dont se réclament la dialectique rationnelle et les idéaux révolutionnaires des Lumières, bute sur la problématique du désir (et du corps qu’il implique) pour autant que, échappant à la conscience et à la rationalité, il s’articule dans l’inconscient du sujet. C’est cet espace qu’investit le discours sadien : mettant le corps, le désir et la jouissance au centre de la philosophie politique, il mène la conception révolutionnaire de la liberté à ses ultimes conséquences : la loi doit céder devant la jouissance.
“Rien n’est plus en contradiction avec l’intérêt général que l’intérêt particulier et rien n’est en même temps plus juste que l’intérêt particulier. Donc rien n’est moins juste que la loi qui sacrifie tous les intérêts particuliers à l’intérêt général. (Sade, Juliette, ibid.)
“La meilleure de toutes les lois devant être celle qui se transgressera le moins, sera donc évidemment celle qui s’accordera le mieux à nos passions.” (Sade, Aline et Valcour, ibid.)

Ce que l’on peut remarquer, c’est que ce paradoxe interne au discours révolutionnaire (vertueux-sadien) – longtemps contenu par les exigences de l’Etat-Nation – culmine aujourd’hui en symptôme majeur du monde occidental contemporain. Et ceci en raison de l’avènement, dans les années 60, de la société de consommation et de son mot d’ordre, l’Impératif de jouissance, inversion symétrique de l’Interdit fondateur qui signe l’achèvement du processus d’effondrement du système symbolique chrétien. Cette injonction, introduite dans le champ social occidental pour stimuler la consommation et augmenter les profits, suscite l’insurrection des insatisfactions libidinales récurrentes (structurelles) qui se manifestent dès la fin des années 60 et abattent l'ultime bastion, fondateur, de l'Autorité qu’est l’autorité paternelle. Cet effondrement, aujourd’hui effectif, engendre la dissolution de la famille, cellule de base du lien social. Ces revendications qui visaient initialement “l’amour libre”, se sont rapidement recentrées sur les conditions de la jouissance, à savoir la dialectique du fantasme par laquelle revient en force le discours sadien . Celui-ci engendre la progressive métamorphose du champ socio-culturel occidental en ce que Catherine Millet qualifie assez justement de “société porno-démocratique”. Le malaise de la société occidentale contemporaine est dans une large mesure la résultante de cette rencontre manquée avec la “libération sexuelle”. C’est dans cet espace désenchanté que se résout, par leur conjonction, la contradiction apparente des discours de “droite” et de “gauche” : l’avènement du discours libéral-libertaire  qui révèle leur secrète connivence, leur indexation commune à l’Impératif de jouissance. Conjonction idéologique par laquelle se réalise le cumul de leurs effets dévastateurs. Notons que cet impératif fonde précisément l’axe de cohérence du système sadien. Cette affinité de structure de l'idéologie libérale-libertaire avec la logique sadienne détermine un cynisme et une duplicité caractéristiques qui touchent l’ensemble des discours, tant dans le champ individuel que collectif : instrumentalisation de la pensée rationnelle (au paradoxe de la terminologie des sens qui vient, de façon opportuniste, en prendre le relais) ; fatalisme résigné – qui n’exclut pas l’enthousiasme – aux inégalités les plus intolérables dès lors qu’elles conditionnent des profits substantiels ; ravalement du sujet à un statut corporel (à l’instar de la “République des corps” à laquelle aspirait le divin marquis) ; velléités d’exercice d’une jouissance souveraine qui exige la négation de l’Autre ; expérience de la solitude revendiquée comme une philosophie de l’égoïsme au nom d’un réalisme désillusionné dans laquelle s’inscrit une politique matrimoniale réduite à un contrat temporaire ; réfutation des normes sexuelles qui, via les plus récentes manipulations génétiques, associées aux pratiques d’insémination artificielle, tendent à transcender jusqu’à l’interdit fondamental de l’inceste.

Désir et Interdit étant liés dans la structure psychique, la permissivité la plus générale mène non pas à l’épanouissement des satisfactions mais au contraire à une baisse du désir. Ce dont témoigne la surenchère transgressive que le désir s’impose pour se maintenir. Ainsi le catalogue des fantasmes ordinaires cède progressivement le pas à un inventaire qui rejoint celui des pathologies criminelles : inceste, pédophilie, meurtre, dont les recueils conçus et marchandisés comme des stimulants sexuels sont aisément accessibles dans les réseaux spécialisés.
Cette irruption des concepts sadiens qui s’affichent en paradoxe sur le devant de la scène démocratique occidentale et jusqu’au au cœur des réalités sociales, contribue à approfondir la subversion du Sens déjà engagée par son aliénation à l’économisme. L’anomie dans laquelle tombent nombre de concepts fondateurs de la démocratie, les mutations de la subjectivité, la dissolution du lien social, et jusqu’à l’agonie des arts résultent de cet effondrement symbolique qui ébranle jusqu'aux plus profondes structures du langage. C’est à cette opportunité que s’érige, derrière la mascarade des Droits de l’Homme qui en constituent l’alibi, un nouveau totalitarisme : le totalitarisme économique auquel nous avons affaire et que l’on entend aujourd’hui faire légitimer aux nations européennes sur le mode constitutionnel. Il y aura des lendemains qui déchantent...

© Véronique Hervouët
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Rubrique Philosophie
Septembre 2005


D'après Véronique Hervouët, « L'ENJEU SYMBOLIQUE – Islam, christianisme, modernité ». Interprétation psychanalytique des fondements religieux, idéologiques et de leurs conflits. Coll. Psychanalyse et civilisations – Ed. de L'Harmattan – 2004.

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