Même la pluie de Icíar Bollaín : la guerre de l’eau a débuté en Bolivie


Au cinéma le 5 janvier 2011

Posté par David Naulin 

Le film Même la pluie de la réalisatrice Icíar Bollaín, choisi par l’Espagne pour la représenter dans la course à l’Oscar 2011 du Meilleur Film Étranger est une œuvre ambitieuse, qui ose, s’adossant à l’histoire, aborder un sujet qui s’imposera dans un avenir proche comme la principale source de bouleversements et de conflits sur toute la planète, de la Bolivie à l’Espagne en passant par la Palestine et l’Afrique : l’accès à l’eau potable. Entre la découverte des Amériques et notre époque actuelle, l’or bleu a remplacé l’or jaune et la vision romanesque du passé rejoint le cynisme d’une mondialisation dévastatrice de vies humaines et prédatrice de ressources naturelles.

MÊME LA PLUIE raconte le tournage d’un film d’époque dans une Bolivie déchirée par les conflits de l’eau : Quand Sebastian, jeune réalisateur passionné, arrive avec producteur et équipe de tournage dans le décor somptueux des Andes boliviennes pour évoquer la conquête espagnole, l’évangélisation et la mise sous tutelle des Indiens pour leur voler leur or et leur force de travail… il a la tête pleine de ses héros indiens, résistant à l’envahisseur. Le budget dont il dispose n’est pas énorme pour un film dit d’époque, et la minceur des salaires proposés aux autochtones a été un argument pour convaincre la production de déplacer une équipe dans un coin aussi perdu. Dès l’arrivée, on comprend que les recrues locales ne sont pas du genre à se laisser aveugler par la magie du cinéma, la tension est palpable et Sebastian, à la recherche de figurants, remarque un Indien au regard intense qui semble exercer un ascendant sur tous les autres. Il sera dans le film celui qui s’oppose et résiste. On comprendra vite que son charisme en fait aussi un leader au présent dans le conflit qui est en train de se nouer autour de l’eau.

"La lutte du peuple contre le pouvoir c’est la lutte de la mémoire contre l’oubli" Milan Kundera

Photo : Haut et Court

Le film s’inspire de faits bien réels : en avril 2000, à Cochabamba, la troisième ville de Bolivie, une multinationale obtient la privatisation et le monopole de l’eau (sur les recommandations de la Banque Mondiale). Creuser son puits devient alors un délit et tous, même les plus pauvres, se voient imposer un tarif que beaucoup ne peuvent pas payer. Des premiers heurts opposent les ouvriers qui viennent cadenasser les puits des habitants, puis des manifestations s’organisent, et le pouvoir ne cédant décidément pas, des barricades bloquent la ville. Le président bolivien décrète l’état d’urgence, la police intervient violemment, il y a de nombreux blessés, un tué… la rue finira par obtenir gain de cause, le pouvoir redoutant une propagation à tout le pays reprendra la main sur la gestion de l’eau.

Mêlée bien malgré elle à cette agitation, l’équipe de tournage va d’abord d’abord s’acharner à finir le film quoi qu’il arrive, mais ne peut s’empêcher de vivre au rythme de la situation : difficile de rester de bois quand les situations du film où vous jouez répondent aussi fort à l’actualité. Si certains sont révoltés par ce qui se passe, d’autres ont surtout peur et veulent s’échapper avant que les remous ne les atteignent… c’est qu’entre temps des liens se sont noués entre les figurants et l’équipe du film, et la tourmente ambiante ne les laisse pas indifférents… Le message véhiculé par ce film pourrait se résumer ainsi : "changer le monde commence par changer soi-même."

Photo : Haut et Court


L'irruption de la bande d'artistes dans la grande cité misérable fournit au premier tiers du film un carburant de première qualité. Les Espagnols, emmenés par un jeune réalisateur de génie (le rôle convient parfaitement à Gael Garcia Bernal) sont venus pour réécrire l'histoire : leurs héros ne s'appellent ni Colomb ni Cortès, mais Las Casas et Montesinos, ces prêtres qui, les premiers, s'élevèrent contre l'asservissement et le massacre des habitants du continent.

La générosité du projet se heurte aux contraintes économiques, incarnées par le producteur Costa, à qui Luis Tosar prête son machisme tranquille. Il est question de salaire, de compromission avec les autorités locales, d'arrangements avec la réalité historique (les Quechuas boliviens ont autant à voir avec les Caraïbes qui ont accueilli Colomb que les Sardes avec les Bulgares).

L'observation est assez juste, l'interprétation assez spirituelle pour que l'on croie un temps avoir affaire à un film ironique qui s'aventurerait sur un territoire relativement inexploré. Des films sur le cinéma, on en a vu beaucoup. Des longs métrages qui s'interrogent sur la nature postcoloniale de la chronique de l'histoire des opprimés par les oppresseurs, il y en a beaucoup moins.

Mais les filmographies d'Iciar Bollain et Paul Laverty ne sauraient mentir, et l'indignation reprend bientôt ses droits. Le scénariste a situé son histoire à ce moment et à cet endroit parce que, en 2000, Cochabamba a été secouée par de violentes manifestations déclenchées par la privatisation du service public de l'eau.

Bientôt, Même la pluie devient la chronique de cette révolte emmenée par un habitant des bidonvilles qui se trouve avoir décroché le premier rôle indigène du film que tournent les Espagnols. Cette réincarnation d'Hatuey, l'un des premiers chefs taïnos à prendre les armes contre les conquistadors, devient une de ces figures saintes qui traversent parfois les films de Loach.

Parallèlement, le producteur obsédé par l'argent connaît une épiphanie politique en traversant les manifestations sauvagement réprimées des habitants de Cochabamba pendant que la figure ambiguë du réalisateur perd peu à peu de l'importance. Si bien que Même la pluie perd de sa complexité pour n'être plus - ce qui est déjà pas mal - qu'un drame historique défendant la juste cause des peuples indigènes.

Thomas Sotinel

 


 

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