Les républiques pyrénéennes

Du moyen-age à la révolution française, existaient dans les vallées pyrénéennes, sur le versant sud, comme sur le versant nord (Pays basque, Béarn, Bigorre, Aragon, ...) des conseils autonomes populaires.
Ils fonctionnaient sous le mode de la démocratie directe.
Les femmes y avaient le droit de vote et de siéger.
C'est la révolution française, qui, paradoxalement, a interdit cette expression moderne de démocratie directe et populaire, et a retiré le droit de vote aux femmes ...

Paroles de la chanson originale (en occitan et traduites en français) : http://millelieuxsurlaterre.com/montanhols.html

 Plusieurs vallées des Pyrénées ont mis à profit dans le passé leur isolement pour se constituer en petites "républiques" indépendantes (Vallée d'Aspe, Val d'Aran, etc.). Elles ont été ensuite absorbées au cours de l'histoire par la France et l'Espagne. Seule l'Andorre a subsisté en tant qu'Etat.


Les républiques pyrénéennes

Républiques pyrénéennes est le nom, plutôt anachronique, donné à l'organisation politique de plusieurs groupes de vallées entre la France et l'Espagne qui depuis le Moyen Âge jusqu'aux temps modernes ont conservé un certain fonctionnement autonome sur une base semi-démocratique.

Cette quasi-autonomie, exceptionnelle dans l'Europe de l'époque, aurait été historiquement facilitée par la quasi-absence de présence noble dans ces vallées déshéritées, la cohésion de communautés montagnardes luttant ensemble pour leur survie (Serment du plan d'Arrem) et souvent reconnue, faute de mieux, par les souverains de part et d'autre des Pyrénées (Quérimonia) qui n'aurait pas gagné grand-chose à déstabiliser par la force la vie économique fragile de ceux qui acceptaient en théorie de rester leurs sujets.

D'un point de vue général, ces communautés oscillaient de façon opportuniste entre une souveraineté théorique française ou espagnole, ou plus exactement, navarraise, aragonaise, catalane, castillane, ariègeoise, aquitaine ou toulousaine. Clairement, elles jouaient des antagonismes entre ces différentes forces locales, en y rajoutant pour compliquer encore les choses dans leur intérêt, une prise en compte des compétences entre évêchés (Saint Bertrand de Comminges ou Urgell pour le Val d'Aran par exemple) ou entre parlements (id. parlement de Toulouse, d'Auch ou Cortes Catalanes de Barcelone) ou même gouvernement militaire (id. Gouverneur aragonais de Casteth-Leon).

En se basant sur des traités ou des chartes, ils pouvaient éviter le plus possible localement le poids de la présence nobiliaire (id. Marquis de Lés, comtes de Comminges) et dès lors faire reconnaître des organisations villageoises à plusieurs degrés, village, « comarcas » au niveau du canton, conseil de vallée.

Seules les familles implantées de longue date (casas vielhas) ont généralement voix au chapitre, et se rassemblent pour élire leurs représentants, les consols, ou capitouls, ou proomes, généralement choisis dans une liste de patriarches "Cap de casa", des aînés chefs de maison. Exceptionnellement, les femmes ayant ce statut, avaient le droit de se présenter et de voter, ou de se faire représenter

Les consuls auront un rôle de gestion locale et de représentation au niveau administratif supérieur. Ils sont capables d'imposer leurs décisions à la communauté, d'engager du personnel (secrétaire souvent un religieux ou un juriste, médecin-pharmacien rémunéré par la communauté, avocats pour les conflits juridiques…).

Le vote peut avoir lieu suivant les vallées, en place publique, comme aujourd'hui encore dans certaines vallées Suisses ou dans l'antique Athènes, ou plus souvent par un tirage au sort (ensaculacio de noms des candidats choisis parmi les cap de casas anciennes. Les consuls, élus en nombre proportionnel à la taille de la communauté, en observant une certaine rotation entre les familles, gouvernaient ensuite ensemble. Ils touchaient des défraiements, pour couvrir leurs déplacements, mais étaient responsables sur la saisie de leurs biens de leur bonne gestion (val d'Aran), dont on devait leur donner quitus, à l'issue de leur mandat.

Ils se réunissaient souvent dans les églises, et exerçaient un rôle d'arbitrage judiciaire de premier niveau. Ils devaient organiser l'autodéfense de vallées, où le port d'arme, la chasse, la pêche étaient la règle. Une tour de défense, souvent le clocher de l'église, était un recours fortifié pour chaque village. Au mieux, un représentant du roi, gouverneur militaire, supervisait prudemment cela, en restant diplomatiquement enfermé dans sa forteresse ou en faisant de temps à autre une tournée d'inspection.

Les conselhs géraient l'exploitation des pâturages communs, souvent transfrontaliers et garantis par des accords réciproques qu'ils contractaient librement avec d'autres communautés (Lies et passeries), avant de tenter de les faire valider par les souverains de chaque côté de la frontière. L'exploitation des forêts, des mines, et l'organisation du commerce transfrontalier était aussi de leur responsabilité, et avec l'élevage permettait à ces communautés peu favorisées du point de vue agricole de survivre.

Les impôts étaient bien souvent plus limités qu'ailleurs, les impôts royaux sur le sel notamment, quant aux corvées royales, avant Louis XV et les grands intendants du Sud-ouest (Etigny, Riquet…), il était à peu près impossible de les exiger de populations sourcilleuses et promptes à se défendre. Par ailleurs la contrebande a toujours été difficile à réprimer en pays de montagne.

Les nobles on l'a vu étaient souvent absents, avec leurs privilèges. Les équipements communautaires étaient gérés par le conselhs (Moulin, Pressoir, Boucherie…). Chaque famille avait son four, alimenté par le bois, dont l'exploitation était plus commune qu'en plaine, du fait du défrichage progressif des hautes forêts pour fournir de nouveaux pacages d'altitude.

Le bas clergé, était un débouché naturel pour les cadets de familles, à peu de chose près déshérités, pour contrer le morcellement de terres arables déjà trop réduites. Contrairement à d'autres endroits, ils restaient sur place, en très grand nombre, et étaient nourris en nature par la communauté, en rémunération de divers services (messe des morts, éducation, état civil…). Le capelan de casa est une figure pyrénéenne aussi importante que le cap de casa, qu'il assiste souvent. C'est aussi socialement un moyen de contraception pour la communauté, comme dans la société tibétaine traditionnelle.

Le haut clergé, ainsi que les templiers ou les organisations monastiques étaient en revanche, le plus possible exclus d'une influence directe sur le sort des communautés. La dîme, les carnelages… étaient toutefois perçus, en nature, portés souvent à l'église.

L'ensemble de ces droits a été officiellement supprimé par la Révolution française, même s'ils étaient déjà largement entamés par la montée autocratique du pouvoir royal unifié en France comme en Espagne (Louis XIV, Décrets de Nueva Planta). Le dernier coup a été porté par Napoléon en réorganisant les évêchés, dernier particularisme auquel ces régions pouvaient se raccrocher.

Le serment d'Arem

 La prestation du Serment du plan d'Arrem a solennellement eut lieu à Fos, en Haute-Garonne, le 22 avril1513

 Ce jour-là, les représentants de :

d'une part,et d'autre part,

  • la vallée de Louron,

  • la vallée de Larboust,

  • la vallée de Barousse,

  • la vallée d'Oueil,

  • la vallée de Luchon,

  • la vallée d'Aure,

  • la vallée de la Neste,

  • les Frontignes,

  • la chatellennie de Saint-Béat,

  • la baronnie et seigneurie d'Aspet,

  • la chatellennie de Castillon,

  • la vicomté du Couserans,

  • la ville de Saint-Lizier

 

  • la vallée de Bénasque

  • le val d'Aran

  • la vallée de Gistain

  • la vallée de Bielsa

  • la vallée de Barravés

  • le marquisat de Pallars

  • la vicomté de Villamur

  • le comté de Ribagorce

  • la baronnie d'Erill

  • l'abbaye de Lavaix

  • la baronnie d'Orcau

  • la ville de Tremp

se rassemblèrent en ce lieu du plan d'Arrem, le long de la Garonne, et à proximité immédiate de l'actuelle Frontière du Pont du Roi, entre France et Espagne, pour renouveler solennellement le traité de Lies et passeries qui les unissait, quels que soient les conflits qui pourrait intervenir entre les deux grands royaumes, et de garantir entre les différentes vallées des accords pastoraux et commerciaux ainsi que de libre circulation, indispensables pour assurer localement une survie économique. La fermeture de la frontière aurait suffi à faire péricliter de part et d'autre les fragiles communautés pyrénéennes.

 Ce dernier serment, qui ouvre la période moderne, renouvelle les précédents serments depuis plusieurs siècles, effectués généralement à chaque changement de souverain, pendant le Moyen Âge, et entérinés régulièrement en les accroissant. Louis XII donnera son accord à ce traité devant le Parlement de Toulouse, le 1514, et Germaine de Foix devant les Cortes catalanes en 1515.

 Ce serment qui réunit presque l'ensemble des communautés centrales revêt un éclat particulier, et marque l'apogée du système des Lies et passeries dans la région, car sa ratification par les deux souverains était alors loin d'être acquise.

 Le traité est rédigé en Occitan dans sa variante gasconne, aranaise. Il a été invoqué durant la guerre d'Espagne, pour légitimer de l'accueil des réfugiés républicains.

 ...Item. es Estat articulat entre la ditas partides/ quen temps de guerre lous habitants de tous/ lous pais dessus dicts tant d'un estrem/ que dautre pouiran conversar y communicar ensemble/ et fer les feits de marchandises comme dit/ es dessus, lous uns dap lous autres ainsin/ Comme sy ero bonne pats, Et pouiran anar/ sous de la part de France et deus pais dessus/ dits en las terres deu Rey dAragon.../

 ...Pareillement, que deu reaume d'Aragon/ compreses en la presente surceance Et/ capitulacion pouiran anar franquemen et/ quitemen entre Sarrancoly per toutes/ las valees doueieil louron, larboust, luchon/ et frontignes entre a la ciutat Sainct lize/ Ville de Sainctgirons viscontat de Couserans/ Et per toute la castelanie de Castillonnes.../

 Les lies et passeries

Les lies et passeries sont des accords passés entre les communautés rurales des vallées espagnoles et françaises correspondantes dans les Pyrénées.

Sorte de paix perpétuelle entre ruraux, dont les rois se font continuellement la guerre, ces accords règlent l'usage des bois, des eaux et des pâturages.

Définition

Une définition de Manex Goyhenetche pour les lies et passeries :

« L’expression dérive du vieux “pazero“ ou “patz“ qui signifie “amitié”. Elle désigne les conventions conclues entre les habitants de vallées, qu’elles soient inter-pyrénéennes ou intra-pyrénéennes pour régler l’usage des pâturages: bornages des zones de pacage, usage des sources, droit de passage et de gîte, et surtout le droit de carnal ou de saisie des bêtes qui trouvent dans les pâturages d’autrui. »

Une autre définition de Patrice Poujade :

« L'expression "lies et passeries" met en évidence les deux aspects des traités, c'est-à-dire l'alliance (lies) et la paix (passeries), l'expression étant la francisation de l'occitan ligas (de ligar: lier) et patzerias (de patz : paix). [...] Les documents en français ou en catalan ne parlent que de "passeries" ou "espasseries" et ceux en espagnol de "pacerias". Le mot français "passeries" peut aussi bien être formé sur le verbe "passer" et signifierait alors "droit de passage", sans aucune référence à la paix. L'espagnol "Pacerias" pourrait venir du verbe "paître" en laissant de côté lui aussi l'idée de paix. ... les trois composantes qui régissent les traités apparaissent, c'est-à-dire les aspects pastoraux (pâturage, eau, bois), commerciaux (liberté de commerce et de passage d'un côté à l'autre de la frontière) et pacifiques (surséances de guerres) ce dernier revêtant une importance particulière. »

Géographie

Au stade actuel de la recherche, aucune étude particulière ou générale de ces traités de passerie n’a été faite pour le Pays basque.

En revanche, plusieurs auteurs, cités dans la bibliographie, ont recensé et analysé ces étonnants accords sur le reste du massif : Béarn/Aragon, Comminges/Couserans/Val d'Aran, Ariège/Andorre.

Histoire

L’origine de ces institutions est de temps immémorial. Souvent on les dit accordées en récompense de l'effort de guerre consenti par les populations contre les Sarrasins. À vrai dire, ils seraient apparus autour de l'an 1000, comme une des multiples institutions de paix, au même titre que la Trêve de Dieu. Jusqu’aux Xiè - XIIè siècles, les accords ont dû être oraux. Ils ont été renouvelés et mis par écrit entre le XIVe siècle et le XVIIe siècle. À titre d’exemple, l’accord de passerie entre le pays de Cize, les vallées d’Aezcoa eta Zaraitzu fut rédigé en 1445, renouvelé en 1507, 1556, 1568, 1609. La Quérimonia du val d'Aran date de 1313 et a été renouvelée elle aussi de très nombreuses fois. Les guerres du XVIè - XVIIe siècle, entre les rois, les ont rendus petit à petit de plus en plus difficiles à être confirmées. Mais le XVIIIe siècle, avec les intendants du roi (comme Antoine Mégret d'Etigny), puis l'Empire, ont fini par leur donner un coup fatal.

Les populations utilisaient ces accords pour essayer d'obtenir toujours plus d'autonomie et de libertés en cherchant à les faire systématiquement confirmer par leurs nouveaux souverains, simultanément au nord et au sud du massif. Il est amusant de noter l'apparition progressive de nouveaux articles, que l'on déclare pourtant avoir de tout temps été confirmés par les prédécesseurs.

Contenu

Économiquement, ces traités permettaient aux populations locales de survivre, en continuant de commercer avec leurs voisins, sans tenir compte des guerres nationales entre la France et la péninsule. L'arrêt du commerce aurait, à lui seul, fait plus de dégâts, que des troupes de passage.

Si l'on prend en exemple le contenu du Serment du plan d'Arrem de 1513, on retrouve les articles suivants :

  • Paix (art I)

  • Libre commerce et libre passage (art II)

  • Poursuite des contrevenants en justice (art III)

  • Droit de pacage de part et d'autre de la frontière (art IV)

  • Collaboration dans la poursuite des voleurs de l'autre côté de la frontière (art V, VI)

  • Justice en cas de vol de bétail ou de marchandises (art VII)

  • Mutuelle information en cas de rupture de l'accord (art VIII et X)

  • Autorités habilités à ratifier l'accord (art IX)

  • Limites territoriales de l'accord (art X, XI et XIII)

  • Justice rendue par un juge et interdiction des représailles directes (art XII)

  • Serment final (XIV)

Portée

Les Pyrénées ont ainsi acquis un statut particulier. Bien loin de constituer une frontière naturelle, le massif s'articulait en une communauté solidaire, basée sur un réseau souple de relations bi ou tri-partites, et soucieuse de préserver son indépendance des capitales de part et d'autre, et de protéger ses institutions relativement démocratiques.

La Quérimonia

La Quérimonia (en occitan aranais, era Querimònia) est un ensemble de privilèges concédés au Val d'Aran en 1313, par le roi Jean II d'Aragon, en confirmation des Usages anciens, et en échange du paiement d'un impôt. Il a été ensuite à nouveau confirmé par Alphonse IV d'Aragon en 1328, puis Pierre IV d'Aragon et ainsi de suite jusqu'à Ferdinand VII d'Espagne.

 Jean II d'Aragon a concédé de nombreux droits et exemptions aux aranais et, en 1389, les Cortes de Monzón déclarèrent la vallée comme une partie constituante de la Catalogne. En 1411, le Syndic du Val d'Aran accepta ce rattachement, qui fut ratifié par les Cortes catalanes.

 La vallée perdit alors son indépendance, et constitue aujourd'hui encore un territoire à statut particulier de la Catalogne avec sa langue et ses institutions propres.

 Le mot même de Quérimonie est un terme juridique de droit canon, d'origine latine, quelque peu disparu, que l'humoriste érudit François Rollin, dit également "Professeur Rollin", sauve de l'oubli et signale1 comme une forme de doléance, de requête particulière adressée à un tribunal ecclésiastique, une officialité. Le terme est donc particulièrement adapté, puisque le Val d'Aran relevait à l'époque de l’évêque du Comminges et faisait appel au Roi.

 Outre le droit canon, le mot aurait été utilisé notamment par Scarron et Victor Hugo, dans le sens plus général d'une récrémination.

 Contenu

 En une vingtaine de chapitres, rédigés en latin, sont traités notamment les points suivants :

  • L'usage de la terre

  • l'eau

  • les forêts

  • les biens communaux

  • les prérogatives du roi

  • les délits

  • les notaires, les juges, les officiers royaux (juridiction et salaires)

  • la paix avec le comte de Commminges

  • le conseil général

  • la vallée et la couronne d'Aragon

 Au total, la vallée se voyait concéder des droits de pêche, de chasse, de pâturage, d'exploitation forestière, ainsi que de nombreuses franchises vis à du Roi. Une certaine forme d'auto administration (le conseil général) était consentie, pourvu que soit maintenue au minimum une autorité militaire royale, toutefois limitée. L'ensemble était racheté au Roi pour le prix d'une mesure de blé (Eth galin de blat), preuve qu'il n'attendait pas grand chose en retour de cette vallée pauvre, mais stratégique et fidèle.

 Le parchemin est conservé aux archives historiques du val d'Aran. Il a fait l'objet de publications par le conseil général du Val d'Aran

Comme quoi, les idées "intelligentes" viennent souvent plus du peuple que des dirigeants ... et l'évolution régressive ne date pas d'hier !

Un grand merci au compañero Jean-Marc Leclercq (alias JoMo) , musicophile et musicien rouge et noir, auteur de la vidéo ci-dessus, qui m'a permis de découvrir cette page d'histoire trop occultée...

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Date de dernière mise à jour : 27/06/2014

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