1969 : la rencontre Brassens, Brel, Ferré

Il n'y en avait jamais eu, il n'y en aura jamais plus : la rencontre du 6 janvier 1969 à Paris entre Léo Ferré, Jacques Brel et Georges Brassens est restée unique à jamais. Orchestrée par François-René Cristiani et mise en image par Jean-Pierre Leloir (pour publication dans le mensuel Rock & Folk  de février 1969), cette table ronde est historique dans les annales de la chanson française.

L'histoire

Paris, lundi 6 janvier 1969, jour de relâche pour les artistes. Un petit appartement de la rive gauche, au premier étage d'un immeuble de la rue Saint-Placide... La pendule du salon marque 16h28 lorsque retentit un premier coup de sonnette : c'est Georges Brassens. 16h30, seconde sonnerie : Jacques Brel. 16h32 : Léo Ferré. L'affaire a été réglée comme du papier à musique ! Ponctuels au rendez-vous, les trois hommes - accueillis par François-René Cristiani et Jean-Pierre Leloir - sont visiblement ravis de se trouver réunis. Ferré en particulier, que l'idée d'une telle rencontre avait aussitôt séduit.
"Alors, qu'est-ce qu'on va bien pouvoir dire... comme conneries ?", plaisante Brel, en s'installant. Cristiani s'assied à sa droite, Ferré et Brassens à sa gauche. Leloir, qui est arrivé sur place dès 15 heures pour installer son matériel, tourne autour de la table... ronde, pour effectuer ses derniers repères. En attendant, Philippe Monsel - son assistant - immortalise la scène [voir photo page 145 de la revue]  en photographiant les trois monstres sacrés et les deux journalistes...
Sur la table, des boissons et du tabac: de la bière pour tout le monde, des Gitanes pour Brel, des Celtiques pour Ferré, du tabac bleu pour Brassens; Cristiani (qui lui aussi fume la pipe) et sa femme Claudette ont bien fait les choses. Des micros, le magnétophone Uher du journaliste posé sur un guéridon et un autre magnéto avec un technicien, dans une pièce adjacente, pour recueillir des extraits qui seront diffusés - sur RTL -  quelques jours plus tard.

Tout est en place. Leloir avec deux appareils (un 24 x 36 et un 6 x 6 que son assistant va recharger régulièrement), Cristiani avec ses notes, sa bouffarde... et son trac. "J'étais dans mes petits souliers [rire], ça s'entend du reste à la première question: ma voix est vraiment blanche, c'est terrible..."  En intro, le jeune journaliste (il n'a que vingt-quatre ans) souligne le caractère inédit de la rencontre. Brel acquiesce, amusé : "Vous êtes le seul à avoir réussi ce tour de force !"...
Un tour de force qui aura réclamé du temps, de l'énergie et de la volonté. Mais surtout, il fallait y croire !

Deux heures non-stop, ponctuées du bruit de la pipe de Brassens cognant sur le cendrier, où il sera question de la chanson bien sûr, du métier, de la création, de la scène et du disque, de Gainsbourg, des hippies et des Beatles (Brel : "ils ont ajouté une pédale charleston aux harmonies de Fauré.." !), mais aussi de la vie, de l'amour et de la mort, de l'argent, de la liberté, de la solitude et de l'anarchie, de l'enfance, des adultes et puis des femmes...

"C'est ma femme, justement, raconte Cristiani, qui a eu l'idée, dans la foulée de Mai 68, à la suite d'un concert de Ferré à la Mutualité, je crois... J'étais un ancien de Jazz Hot, je collaborais alors à Rock & Folk qui n'avait que deux ans d'existence et je venais de rendre un travail sur Brel au Centre de formation des journalistes où, parallèlement, je suivais des études... Comme j'avais déjà interviewé Félix Leclerc, Montand, Nougaro, etc., pour Rock & Folk (qui, à l'époque, s'intéressait beaucoup à la chanson), ma femme m'a suggéré cette idée un peu folle, pour la bonne et simple raison que c'était les trois grands et que je n'en avais encore interviewé aucun..."
Cristiani alors en parle un peu partout autour de lui, à toutes les grandes radios d'abord, mais personne ne le prend au sérieux... "jusqu'à ce que je suggère l'idée à Philippe Koechlin (3), le rédacteur en chef de Rock & Folk, qui, aussitôt, me dit : Oui, vas-y, c'est une super idée et on fera la couverture avec si tu y arrives !ª (4). C'est le seul qui m'ait encouragé, je lui dois beaucoup car c'est porté par l'aura de Rock & Folk, à l'époque, que j'ai pu mener à bien cette idée complètement folle".

Ferré est le premier contacté. "Il a tout de suite été très demandeur : leur date sera la mienne, etc., sans doute parce que, s'il y avait déjà une complicité avérée entre Brel et Brassens, avec Ferré ils n'avaient fait que se croiser."En septembre, Cristiani va en parler à Brel au studio Hoche où il est en train d'enregistrer "J'arrive", "Vesoul", etc., en profitant d'un reportage de Leloir. Et le Grand Jacques donne son accord de principe. Réponse identique de Brassens, qu'il avait déjà rencontré, en 67 à Bobino, toujours avec Leloir : "J'ai confirmé tout ça par lettre en novembre 68 et ça n'a pas traîné puisqu'une première date a été fixée, le 14 décembre. Il y a eu un empêchement d'un des trois... et on a fixé une nouvelle date, juste après les fêtes, dans un endroit neutre et convivial, comme ils le souhaitaient."

Extrait assez intéressant au sujet de leur vision de l'anarchisme

"- Vous avez tous, à un moment ou à un autre de votre existence, ou même encore maintenant, flirté avec les mouvements anarchistes ou libertaires, Pour Brassens ce fût une époque, pour Brel un surnom, et pour Ferré c’est encore une cause militante, un prétexte à des récitals presque insurrectionnels…

FERRÉ : Non ! Je ne suis pas, je ne peux pas être un militant. Je ne peux pas militer pour quelque idée que ce soit car je ne serais pas libre. Et je crois que Brassens et Brel sont comme moi, parce que l’anarchie est d’abord la négation de toute autorité, d’où qu’elle vienne. L’anarchie a d’abord fait peur aux gens, à la fin du XIXe siècle, parce qu’il y avait des bombes. Après ça les a fait rigoler. Ensuite, le mot anarchie a pris comme un goût mauvais dans la bouche des gens. Et puis, depuis quelques mois, singulièrement depuis mai, les choses se sont remises en place. Je vous assure que quand vous prononcez le mot anarchie, ou anarchistes, même en scène, les gens ne rigolent plus, ils sont d’accord, et ils veulent savoir ce que c’est.

BRASSENS : C’est difficile à expliquer, l’anarchie… Les anarchistes eux-mêmes ont du mal à l’expliquer. Quand j’étais au mouvement anarchiste – j’y suis resté deux ou trois ans, je faisais Le Libertaire en 45-46-47, et je n’ai jamais complètement rompu avec, mais enfin je ne milite plus comme avant – , chacun avait de l’anarchie une idée tout à fait personnelle. C’est d’ailleurs ce qui est exaltant dans l’anarchie : c’est qu’il n’y a pas de véritable dogme. C’est une morale, une façon de concevoir la vie, je crois…

BREL : …Et qui accorde une priorité à l’individu !

FERRÉ : C’est une morale du refus. Car s’il n’y avait pas eu au long des millénaires quelques énergumènes pour dire non à certains moments, nous serions encore dans les arbres !

BREL : Je suis entièrement d’accord avec ce que dit Léo. Cela dit, il y a des gens qui ne se sentent pas seuls ni inadaptés et qui trouvent leur salut collectivement.

BRASSENS : Bien sûr. En ce qui me concerne, je ne désapprouve jamais rien, les gens font à peu près ce qu’ils veulent. Je suis d’accord ou je ne suis pas d’accord, c’est tout. Parce que j’avais dit ça, on m’a souvent reproché de ne pas vouloir refaire la société. C’est que je ne m’en sens pas capable. Si j’avais des solutions collectives…

BREL : Mais qui, qui a la solution collective ?

BRASSENS : Il y en a qui prétendent l’avoir. Mais dans le monde actuel, il n’y en a pas beaucoup qui semblent la détenir… [rires] Moi, je ne sais pas ce qu’il faut faire. Si je le savais, si j’étais persuadé qu’en tournant à droite ou à gauche, en faisant ceci ou cela, le monde allait changer, je la sacrifierais ma petite tranquillité ! Mais je n’y crois pas tellement…

- Léo Ferré ?

FERRÉ : Moi je suis moins lyrique que lui…

BRASSENS : …Toi, Léo, tu es complètement désespéré !

BREL : Il y a un phénomène d’impuissance aussi, qui est absolument affreux, quoi…

- Vous avez donc vraiment l’impression de ne rien pouvoir faire ?

BRASSENS : Non, je fais quelque chose auprès de mes voisins, de mes amis, dans mes petites limites. Je pense d’ailleurs que c’est aussi valable que si je militais quelque part… Ne pas crier haro sur le baudet, c’est une forme d’engagement comme une autre.

FERRÉ : Je trouve que Georges, dans son cœur, il milite bien plus que moi. Parce que moi, je ne crois plus en bien des choses auxquelles il veut croire.

BRASSENS : Je fais semblant, Léo. Je fais comme lorsque l’amour s’en va. Je fais semblant d’y croire, et ça le fait durer un petit peu…

FERRÉ : Non, non. Quand l’amour s’en va, il est déjà parti depuis longtemps.

- S’il n’y a pas selon vous, de solution politique, y a-t-il une solution "mystique" ? Dieu… ou toute forme de religion ?

BREL : Ah ! là… c’est une autre chose ! [Eclat de rire général] Je crois effectivement…

BRASSENS : Alors là, nous sommes plus à notre aise !

FERRÉ : Oui ! Eh bien, j’ai été dans un collège religieux, j’ai servi la messe pendant huit ans, j’ai été enfant ce chœur, et voilà… Je ne vais plus à la messe, évidemment, depuis cette époque-là.

BREL : J’ai été dans un collège religieux, j’ai servi la messe. Pas huit ans, un an je crois, juste le temps d’acheter un vélo avec ce qu’on me donnait.

BRASSENS : Moi, j’ai été scout de France.

BREL : Moi aussi mais pas de France. J’étais scout belge !

BRASSENS : Ne croyant pas, il m’est difficile de parler de Dieu…

- Dieu, ce serait une sorte de fétichisme, à vos yeux ?

FERRÉ : Non, nous ne sommes pas fétichistes. Ou si… nous le sommes. Avec les femmes.

BRASSENS : Dans une certaine mesure, oui, ça pourrait bien être une sorte de fétichisme. D’ailleurs quelqu’un l’a appelé le Grand Fétiche, Dieu. J’en parle beaucoup dans mes chansons, mais seulement pour que l’on comprenne ce que je veux dire."

 

L'intégralité de leurs échanges ce jour là :

 

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 28/05/2015

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