Mort d’Alberto Granado, « companero » de Che Guevara et médecin révolutionnaire

guevara-04-95bf6.jpgAlberto Granado, proche ami d’Ernesto « Che » Guevara, est mort samedi 5 mars à La Havane, à l’âge de 88 ans.

Alberto rencontre Ernesto Guevara lorsque celui-ci, adolescent asmathique, passe les tests pour intégrer une équipe de rugby locale, dont Alberto est le capitaine. Alberto est impressionné par la volonté et l’obstination de celui qu’on ne surnomme pas encore le Che, mais qu’Alberto affuble du surnom de « Fuser », contraction de « Furibundo » et « Serna », du nom de la mère du Che.

Une amitié solide née alors, qui ne faiblira jamais.

Ami d’enfance du Che, il fut son compagnon dans le voyage en moto qu’ils entreprirent en 1952 à travers l’Amérique du sud, un périple qui contribua à l’éveil de la conscience politique du guerrillero argentin.

Sur « La Poderosa » (La puissante), la moto de Granado, ils parcoururent une bonne partie du Cône sud jusqu’à que, neuf mois plus tard, ils se séparent au Vénézuela.

Ces péripéties furent portées au grand écran en 2004 dans le film « Carnets de voyage », réalisé par le brésilien Walter Salles et interprétées par le mexicain Gael Garcia Bernal dans le rôle du Che et l’argentin Rodrigo de la Serna dans celui d’Alberto Granado.

Granado ne rentre pas avec le Che en Argentine mais reste au Venezuela.

Spécialiste de la lèpre, il s’établit à Cuba en 1961, où il retrouve son ami, le commandant Che Guevara. Il y formera des générations de professionnels de santé, qui parcourront ensuite le monde, et notamment l’Afrique et l’Amérique latine, comme la propre fille du Che, Célia, au Nicaragua, afin d’apporter leur savoir faire aux plus démunis et aux plus opprimés.

Alberto Granado était entré en politique à l’occasion de grèves étudiantes dans les années 50, au cours desquelles Ernesto lui apportait à manger en prison avec Tomas, le jeune frère d’Alberto. Granado, surnommé par le Che « Mial » (mi Alberto) ou « El Petiso » (du fait de sa petite taille), est toujours resté fidèle à ses engagements communistes et internationalistes.

En 2008, Alberto Granado voyagea en Argentine pour participer aux commémorations du 80ème anniversaire de la naissance du Che Guevara dans la ville de Rosario.

Son dernier voyage à l’étranger fut en Equateur il y a quelques mois de cela, selon ce qu’en dit à la presse son propre fils, qui a tenu à souligner que son père était un « grand révolutionnaire » et un homme qui aimait beaucoup la vie.

Avec lui c’est un révolutionnaire latino-américain qui s’éteint, mais comme aurait dit le Che, paraphrasant José Marti, « c’est l’heure des brasiers, et il ne faut voir que la lumière ». Les révolutions en cours dans d’autres parties du monde en sont la preuve, et le combat d’Alberto Granado continue. Hasta la victoria siempre !

 


 

Monde - le 7 Mars 2011

Décès d'Alberto Granado : notre rencontre en 2007

Après la mort d'Alberto Granado, nous republions un entretien réalisé pour le hors-série de "l'Humanité" : "Viva Guevara"  (40 ans après sa mort). Entetien réalisé en septembre 2007.

 

Une amitié plantée sur deux-roues

Témoignage. Alberto Granado a connu le Che lorsqu’il avait quatorze ans. Ensemble, ils ont sillonné l’Amérique latine.

«L’Amérique latine qu’il a traversée et connue, a bien changé depuis. » Alberto Granado est l’un des fidèles compagnons d’adolescence d’Ernesto Guevara. De leur rencontre en 1943 à Cordoba naîtra une puissante amitié. Ils partagent les mêmes passions pour le rugby, la médecine et les voyages. En 1951 sur une Norton 500, la Poderosa, ils entreprennent un périple à travers l’Amérique du Sud qui durera près d’un an. «Mial» et «Fuser», leurs surnoms de rugbymen, se perdent de vue sans s’oublier. Quarante ans plus tard, Alberto Granado confie que, dès il en a l’occasion, il aime parler du Che surtout aux jeunes générations.

Compagnon d’adolescence d’Ernesto, vous êtes un témoin privilégié de cette période de sa vie. Comment était le jeune « Fuser », comme on le surnommait à l’époque ?

Alberto Granado. Lorsque je l’ai connu, c’était encore un enfant. Il avait quatorze ans et j’en avais vingt. À cet âge-là, la différence d’âge paraît plus importante. Je dis toujours que le jeune Ernesto Guevara était comme n’importe quel autre un jeune, avant de me reprendre. Il y avait certains côtés qui le rendaient attractif au point qu’une personne majeure, comme moi, s’intéresse à lui. Il avait une capacité de raisonnement, et surtout une profondeur, qui sortait de la normale pour un jeune de son âge. Sa force de discussion me fait dire qu’il n’était pas un parmi d’autres. À cette époque, les autres jeunes l’appelaient le « Guevara le fou ». Et à l’époque, jamais je n’aurais imaginé qui il serait devenu. Mais il était brillant, il lisait et débattait beaucoup, et il était drastique contre les menteurs.

En décembre1951, vous décidez de partir à moto à travers l’Amérique latine. Comment est né ce projet ?

Alberto Granado. Nous aimions tous les deux voyager. Cette idée de voyage sud-américain était mon idée. Lorsque nous nous sommes connus, je me dédiais depuis plusieurs années à lire, des ouvrages, tels que le Trésor de la jeunesse, qui évoquaient tous les topiques : l’histoire, la géographie, les contes, les nouvelles, bref, je les avalais tous. C’est ainsi que j’ai décidé de voyager. Ernesto aussi aimait les voyages. Chaque fois qu’il le pouvait, il venait d’Alta Gracia, où il vivait, jusqu’à Cordoba où se trouvait ma famille.  Ces deux villes se trouvaient à une distance de cinquante kilomètres. Plus tard, il a réalisé un voyage à bicyclette où il avait installé un vélomoteur. Il a traversé l’Argentine, quelque 4 000 kilomètres. Il avait donc ce goût du voyage. J’avais aussi ce désir mais je voyageais théoriquement. Nous avions aussi en commun le sport, la lecture. Depuis le jour où nous nous sommes connus, nous nous sommes trouvé beaucoup de points communs y compris sur ce que nous n’aimions pas. Sur la forme, nous étions incapables de reculer. Concernant le voyage, notre ambition était que nous de nous déplacer le moins possible de façon touristique. Nous avons élaboré l’idée du voyage à moto en octobre 1951 et nous partons en décembre. La Poderosa II fait partie en tant que telle de l’expédition car la moto offre une autre perspective du voyage. Et puis cela te rend plus facile de fuir la tendresse de la famille, la fiancée… Car les sentiments qui t’unissent t’enracinent. Si l’on veut voyager et connaître, il faut savoir rompre.

Ce voyage va-t-il être à l’origine d’une prise de conscience quant aux conditions de vie des peuples d’Amérique latine ?

Alberto Granado. Oui. Il m’en coûtait et il me coûte toujours d’avouer que ce voyage fut si important. Les années passant, les livres écrits, le film réalisé, on se rend compte que des étapes du voyage constituent de nouveaux points de départ, et mises au point de la vie. En Argentine, un berger nous a raconté l’exploitation. Ernesto a fait la connaissance d’une vieille dame qui avait été l’esclave d’une famille qui voulait la congédier parce qu’elle ne pouvait plus travailler. Il considérait que les gouvernants devaient plus se préoccuper des gens que de leur monde.

Après ce périple, vous vous perdez de vue. Le Che rentre à Buenos Aires tandis que vous restez au Venezuela…

Alberto Granado. Nous ne savions pas si nous allions nous consacrer à la recherche ou à la poursuite de voyages mais le plan était de nous retrouver une fois qu’il aurait obtenu son diplôme de médecine. Il voulait accomplir la promesse faite à sa mère de devenir médecin. Durant cette période il m’écrivait, jusqu’à ce qu’il m’annonce qu’enfin diplômé il venait me voir. Il réalise alors son second voyage avec Calica Ferrer. En arrivant en Équateur, il change de route et décide d’aller au Guatemala. Il pensait que la révolution d’Arbenz était plus importante que le Venezuela où l’on se consacrait à faire de l’argent. Il m’a dit, « je t’écrirai ». Le temps passait. Après le débarquement de Granma, j’ai découvert dans le journal Nacional, un article qui annonçait que le médecin argentin est mort lors du débarquement à Cuba. Il ne donnait pas le nom d’Ernesto Guevara. J’ai appelé la famille et sa mère m’a dit qu’il était vivant. Il disait : « J’ai cinq vies, il m’en reste trois »… C’était le signe de reconnaissance pour que l’on sache que c’était lui, ainsi que le surnom « Tété », que lui donnaient ses parents lorsqu’il était enfant. En Amérique latine, nous suivions la révolution cubaine, à travers Radio Rebelde et en aidant économiquement les associations qui existaient au Venezuela. Après le triomphe de la révolution cubaine, Ernesto tomba malade et m’écrivit une lettre où il m’expliquait pourquoi il ne pouvait venir. Le temps passa. Et je décidais d’aller à Cuba. Cela faisait presque huit ans que l’on ne s’était pas vu. Il était déjà commandant, moi j’étais un homme marié avec deux enfants. Le temps avait passé depuis cette période du voyage à motocyclette.

Qu’avez-vous ressenti en voyant Fuser devenu l’un des commandants les plus importants de la révolution cubaine ?

Alberto Granado. Immédiatement, j’ai su qu’il était toujours le même, et dans le même temps, il ne l’était plus. Il était toujours l’ami fidèle, sympathique, chaleureux, de bon augure mais il avait gagné en profondeur. Il n’était plus seulement Fuser, Ernesto. Ils avaient triomphé à peu près un an auparavant, et il avait acquis des connaissances et une maîtrise de la parole plus amples. Le voyage que nous avions entrepris nous avait ouvert les yeux d’un point de vue social. Nous voulions lutter contre les latifundistes et les ennemis des ouvriers, nous opposer à la stupidité de la guerre. Nous souhaitions un monde meilleur. Mais il nous manquait une perspective politique. Le Che avait beaucoup lu « Saint Karl » (Marx), comme il l’appelait, et Lénine mais c’est son expérience au Guatemala et la présence de Hilda Gadea, puis le Mexique qui l’ont beaucoup influencé. En juillet 1960, alors que j’écoutais le discours de Fidel, j’ai réalisé qu’il parlait de ce que nous débattions et rêvions en Argentine. J’ai compris qu’il fallait tout laisser pour venir ici. Une révolution commençait.

Qu’est-ce que cela a signifié être l’ami du Che ?

Alberto Granado. La vie a démontré qu’il attachait beaucoup d’importance à la place de l’individu. Il a été pour moi une sorte de défi de vie pour être meilleur. Il était sans indulgence pour les menteurs et ceux qui aimaient l’argent facile. Le plus grand défaut du Che est qu’il avait trop de vertus : il était bel homme, intelligent, cultivé, médecin, courageux… Car on peut être courageux et voleur, médecin et mercantile. Pour moi, les plus grandes vertus du Che étaient son incapacité à mentir et à accepter les mensonges ; son refus de faire quelque chose qui ne lui correspondait pas et à ne pas être le premier à réaliser quelque chose qui doit l’être. Nous étions donc incapables de le suivre

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe

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