Qui tire les ficelles au Guatemala ?

 par Grégory Lassalle / 8 octobre 2012

Dans nos médias, la misère et la pauvreté qui frappent le Guatemala semblent être le fruit du destin. Il n’est pourtant pas difficile de comprendre pourquoi ce pays vit une situation aussi désastreuse. Il suffit de voir qui tire les ficelles. Dans cet entretien clair et pédagogique, Luis Solano nous dit tout sur l’oligarchie guatémaltèque, comment elle s’est développée, quelle relation elle entretient avec les multinationales ou bien encore quel rôle elle a joué dans le conflit armé. Instructif ! (IGA)

 
Le Guatemala est marqué par une très forte inégalité. Une majorité du pays, surtout des paysans et/ou des autochtones, vit dans la pauvreté voire dans l’extrême pauvreté. D’un autre côté, une minorité possède le pouvoir politique et l’ensemble des moyens de production. Pouvez-vous nous préciser les caractéristiques de cette classe dominante qu’on appelle l’oligarchie ?
 
Traditionnellement, l’oligarchie fait référence à un groupe spécifique de personnes qui représente le secteur le plus conservateur du pays. Au niveau économique, l’oligarchie s’est enrichie grâce à l’activité agricole si bien qu’on parle très souvent d’oligarchie terrienne. Ces familles ont des origines criollos (métisses) ou européennes (espagnoles, allemandes, belges, françaises). Elles ont développé un système de lignage qui leur permet de se reproduire entre elles. Elles ont ainsi réussi à créer une classe à part.
 
Une autre caractéristique de l’oligarchie est la domination de l’Etat. Une domination rendue possible tout d’abord grâce à des fonctionnaires issus de ces familles et qui contrôlaient des secteurs-clé pour le développement de l’oligarchie comme les ministères de l’Economie, des Finances publiques, de l’Agriculture, etc. Dans la deuxième moitié du vingtième siècle, l’oligarchie a commencé à diversifier ses activités économiques : industrie, agro-industrie d’exportation, commerce et système bancaire. La domination de l’Etat s’est alors opérée à travers des technocrates, des opérateurs politiques et économiques ainsi que des partis politiques au service de l’oligarchie.
 
Quel a été l’impact de cette évolution ?
 
On commence alors à parler d’élite et de bourgeoisie – bourgeoisie industrielle, commerciale, financière. Ce concept d’élite fait perdre le contenu de classe propre à la société guatémaltèque. Mais ça ne change pas la réalité, la réalité de classe existe toujours, la relation aux autres classes sociales reste la même et l’Etat continue de répondre aux intérêts de la classe dominante.
 
On peut considérer que l’oligarchie est parasite car elle constitue un obstacle pour le développement du pays. Et même pour le développement du capitalisme d’ailleurs puisqu’elle cherche uniquement à faire marcher ses affaires sans se soucier d’intégrer le développement du pays dans le système capitaliste. De même, pour continuer à s’enrichir et garder la mainmise sur le pouvoir, l’oligarchie a intérêt à favoriser des institutions caduques, faibles ou inopérantes. Dans le cas du gouvernement ou de l’exercice de l’Etat, les oligarques ont empêché tout développement social. Ils impulsent un modèle d’accumulation en fonction des classes et non en fonction du développement national.
 
Certes, dans les années 50, certains secteurs de l’oligarchie ont pu être perçus comme des facteurs de développement. Ces oligarques provenaient des mêmes familles mais cherchaient à développer un capitalisme national tout en permettant le développement d’un Etat progressiste avec des politiques sociales. Mais finalement, c’est le secteur de l’oligarchie le plus traditionnel, celui lié à l’extrême-droite, qui s’est imposé. Aujourd’hui, c’est lui qui dirige l’activité économique, qui domine l’Etat, qui est totalement opposé à tout changement et qui refuse la mise en place des accords de paix de 1996.
 
Quelle relation entretient cette oligarchie avec les multinationales ?
 
Cette relation débute avec l’arrivée du café des élites guatémaltèque sur le marché des Etats-Unis. Ensuite, après la contre-révolution de 1954, tant le secteur des bananes que ceux du sucre et du coton, développent des relations avec les entrepreneurs du sud des Etats-Unis, principalement la Louisiane et la Floride. C’est d’ailleurs là que les oligarques guatémaltèques tissent des liens avec les mafias cubaines qui y résident. Plus tard, dans les années 60, certaines familles développent des relations avec des entrepreneurs espagnols, ce qui permet de diversifier l’économie dans de nombreuses activités industrielles et agro-industrielles.
 
Que fait l’oligarchie avec les richesses ainsi amassées ? Elle investit au Guatemala ?
 
Pas vraiment. Ce que les oligarques gagnent au Guatemala, ils le placent aux Etats-Unis, dans les banques, l’immobilier ou la Bourse. Les oligarques achètent par exemple des actions d’entreprises étasuniennes qui exploitent le pétrole au Belize ou au Guatemala. Ils ont aussi des fonds dans les compagnies off-shore des Caraïbes et investissent dans le sucre brésilien. Et aujourd’hui, outre les Etats-Unis, leur zone de placements privilégiée est l’Amérique centrale. Ils y ont de très bonnes connexions avec l’élite locale.
 
Voilà ce que tire l’oligarchie guatémaltèque de ces relations avec les multinationales. Et dans l’autre sens ?
 
L’oligarchie a permis l’arrivée de ces multinationales au Guatemala. Mais pour pouvoir y opérer, ces grosses compagnies ont besoin de subsides et d’alliés nationaux, c’est-à-dire de partenaires économiques et politiques. Le fait de s’associer avec les élites locales permet donc aux multinationales d’avoir plus de marge de manœuvre, plus de pouvoir. Ce rapprochement avec l’élite, qui connaît et contrôle le fonctionnement de l’Etat permet aux multinationales de sécuriser leurs investissements et de faciliter les procédures bureaucratiques. L’oligarchie guatémaltèque compte d’ailleurs plusieurs cabinets d’avocats qui travaillent dans ce sens pour le compte des multinationales.
 
Le Guatemala est un pays très violent marqué entre autre par une forte répression des militaires pendant le conflit armé. Quel est le lien entre l’oligarchie et les militaires et quelle est la responsabilité de l’oligarchie dans la violence endémique qui touche le pays ?
 
Pour l’oligarchie, l’armée était l’appareil militaire et policier qui protégeait ses propriétés et ses terres. C’était réellement une institution au service des grands propriétaires terriens. Ils étaient leurs employés.
 
Mais la situation a changé dans le courant des années 40. L’armée s’est professionnalisée avec une séparation de ses différentes branches : l’infanterie, la marine et l’aviation. De nouvelles relations se sont alors développées. L’infanterie, le plus grand et conservateur corps de l’armée qui a été à la tête de la répression dans les années 80, est restée toujours très liée aux grands propriétaires terriens et cela, jusqu’à aujourd’hui. D’ailleurs, les principaux dictateurs militaires et autres gouvernants ont toujours appartenu à l’infanterie avec des liens très forts à l’oligarchie traditionnelle : Otto Perez Molina (actuel président), Lucas Garcia (président 1978-1982 en pleine répression), Rios Montt (1982-1983), Mejia Victores (1983-1985)…
 
Pour leur part, la marine et l’aviation, certes plus petites, sont devenues des structures d’élite liées à la bourgeoisie industrielle. La marine est aujourd’hui une pièce-maitresse dans les relations avec les Etats-Unis, principalement dans le cadre de la lutte contre les narcotrafiquants.
On voit donc que l’oligarchie est associée au secteur le plus violent et extrémiste de l’armée Le Mouvement de Libération Nationale (MLN) offre l’expression la plus claire de cette alliance. Créé par les oligarques du café, ce parti d’extrême-droite abritait l’oligarchie la plus conservatrice et les militaires d’infanterie. Le MLN a participé au coup d’Etat contre le président Jacobo Arbenz en 1954 puis à l’articulation des escadrons de la mort pendant le conflit armé. Ce parti a même permis la création de liens martiaux entre des officiers militaires et l’oligarchie traditionnelle.
 
La mort de députés du Salvador en 2007, sous le gouvernement néolibéral du grand propriétaire terrien Oscar Berger, est significative de la persistance des liens entre militaires et oligarques. En effet, les trois députés ont été retrouvés calcinés dans une « finca » connue pour être un lieu de réunion entre le MLN et le gouvernement contre les insurrectionnels du Salvador durant le conflit armé. Et les différents rapports de la Commission contre l’Impunité du Guatemala ont démontré que le MLN et les oligarques ont bénéficié de structures clandestines et paramilitaires au sein du ministère de l’Intérieur pour assassiner les députés et maquiller les preuves.
 
Ici en Occident, on présente la misère et la violence qui frappent le Guatemala comme une fatalité…
 
Ce n’est pas un coup du destin. Cette misère et cette violence s’expliquent en grande partie par le fait que l’oligarchie conservatrice monopolise le pouvoir pour servir ses propres intérêts et qu’elle n’hésite pas à recourir à la brutalité pour défendre sa domination.
 
Donc, si on présente cela comme une fatalité, les Occidentaux ne peuvent que s’apitoyer sur le sort des pauvres Guatémaltèques. Mais si on en explique les véritables raisons…
 
On peut mieux résister et se solidariser avec le Guatemala. Les Occidentaux peuvent tenter d’infléchir sur leurs gouvernements et les multinationales qui soutiennent l’oligarchie et donc la répression du peuple guatémaltèque.

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Date de dernière mise à jour : 23/10/2012

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