LES FLUX FINANCIERS DES ÉMIGRÉS

Recherches et écriture: LEPAC / Frank Tétart
Réalisation : Alain Jomier
Graphisme : Pierre-Jean Canac

Diffusion sur Arte le 29.11.2008 à 20:00
Diffusion sur TV5 le 10.01.2009 à 11:50

Chaque année, les migrants envoient vers leurs pays d’origine plus de 300 milliards de dollars sous forme de transferts d’argent.
Que représente cette manne financière, comment est-elle utilisée ?

Dans le monde, on estime aujourd'hui que chaque émigré fait vivre en moyenne 10 personnes dans son pays d'origine.
L'argent renvoyé par les migrants vers leur propre pays forme donc un enjeu multiple : économique, politique, et même de développement.

Les espaces des migrations internationales

Les espaces des migrations internationales

Voici sur ce planisphère, en vert, les principaux pays d’origine de ces migrants et en orange, les principaux pays d’immigration.
En 2008, on estime à presque 200 millions le nombre de personnes qui vivent hors de leur pays natal, sans compter les clandestins.
Et sur 6 milliards 600 millions d’habitants, en fait cela ne représente que 3% de la population mondiale, c’est-à-dire en fait assez peu.

Des transferts financiers importants

Des transferts financiers importants

Le travail des migrants a des effets aussi bien sur les économies des pays d’arrivée, que sur celles des pays d’origine, la plus grande partie des revenus générés par les migrants étant réexpédiés vers leur propre pays.
La Banque Mondiale estimait en 2007 que les transferts financiers officiellement recensés dans le monde représentaient à peu près le PIB annuel d’un pays comme le Danemark, soit à peu près 340 milliards de dollars.
Selon la Banque mondiale, les principaux bénéficiaires sont l’Inde, qui a reçu 27 milliards de dollars de ses ressortissants, puis la Chine, suivie par le Mexique, les Philippines et, en 5e place, la France, avec 12 milliards et demi de dollars.
Car les pays occidentaux ont eux aussi une main d’œuvre travaillant à l’étranger, que l’on nomme alors les expatriés.

L’impact des transferts financiers sur le PIB des pays d’origine

L’impact des transferts financiers sur le PIB des pays d’origine

En valeur absolue, les montants des transferts financiers ont peu de signification, mais ils prennent du sens en valeur relative, par rapport au Produit Intérieur Brut du pays en question.
Les transferts représentent environ 20 % du PIB de nombreux pays : Bosnie Herzégovine, Salvador, Jamaïque, Arménie, Jordanie, ou encore Haïti.
Il représentent plus de 25 % du PIB du Kirghizistan ou du Honduras et plus du tiers pour le Tadjikistan ou la Moldavie.
On comprend bien l’avantage pour des pays pauvres de voir une partie de leur population aller chercher du travail ailleurs.

Les transferts financiers au Mexique

Les transferts financiers au Mexique

Peut-on mesurer les effets économiques joués par les transferts financiers opérés par les migrants dans le développement de leurs pays d’origine ?
L’Amérique latine constitue un exemple significatif, car elle est l’une des régions du monde qui bénéficie le plus de ces transferts financiers : le montant des transferts reçus double tous les 5 ans depuis 1980 et représentent en 2007 environ 61 milliards de dollars.
Venant principalement des États-Unis, ces transferts représentent d'ailleurs une somme plus importante que l'aide américaine au développement vers cette zone.
Avec 25 milliards de dollars en 2007, le Mexique est le premier bénéficiaire de ces transferts financiers dans la région.
Les transferts des migrants constituent la deuxième source de devises étrangères du pays, après le pétrole, et la question de l’immigration vers le grand voisin américain est aussi une question économique pour le Mexique.

Dépendance économique en Amérique latine

Dépendance économique en Amérique latine

La dépendance des économies nationales est encore plus grande pour Haïti, le Honduras, le Salvador ou la République Dominicaine.

L’exemple du Salvador

L’exemple du Salvador

Le Salvador est un petit État d’Amérique centrale de 21 000 km2 et de 6 millions 700 000 habitants, plus 2 millions de Salvadoriens qui travaillent aux États-Unis.
Les migrations économiques vers les États-Unis datent du XIXe siècle et suivent les soubresauts de l’histoire : ruée vers l’or, effort de guerre dans les années 1940, fuite lors de la guerre civile au Salvador entre 1979 et 1982.
Depuis, ce flux ne s’est jamais interrompu, et le Programme des Nations Unies pour le Développement estime que plus de 1000 Salvadoriens tentent de passer vers le Nord chaque jour, le plus souvent illégalement.

Avantages et inconvénients des transferts financiers

Avantages et inconvénients des transferts financiers

En 2007, le montant des transferts financiers des migrants constituait 18% du PIB salvadorien, ce qui conduit à une hausse de la croissance économique du pays par l’intensification de la consommation des ménages.
Les transferts servent avant tout d’appoint, de complément au revenu familial pour les achats du quotidien.
Cependant, il faut voir au-delà des chiffres, car l’impact des transferts sur la diminution de la pauvreté n’est pas net : le secteur agricole est délaissé et fragilisé et la quasi-totalité des jeunes diplômés quitte le pays pour monnayer leurs compétences à l’étranger. Or, cette fuite des cerveaux entrave le développement du pays.

Impact sur la consommation, pas sur le développement

Impact sur la consommation, pas sur le développement

À l’échelle de l’Amérique latine, le volume important de transferts permet aux petits États d’équilibrer leurs balances des paiements, mais cela soutient rarement une stratégie de développement.
La part servant aux investissements productifs reste très faible, car l’argent est comme dilué en une infinité de petites transactions quotidiennes, qui permettent aux familles de financer des dépenses de consommation courante, l’éducation des enfants ou les frais de santé.
Cet argent pallie donc la pauvreté sans la résoudre, et sans avoir de réel impact sur la réduction des inégalités du pays.

Le cas des migrations keralaises vers le Golfe Persique

Le cas des migrations keralaises vers le Golfe Persique

Regardons maintenant un autre exemple : le Kerala.
Le Kerala est un État du Sud de l’Inde, il a 33 millions d’habitants, et le secteur agricole et la pêche n’offrent pas assez d’emplois pour la population de l’État.
Les habitants du Kerala ne représentent que 3% des habitants de l’Inde, mais les migrants de cet État forment à eux seuls 50% des travailleurs indiens présents dans le Golfe Persique.
Par exemple, une femme keralaise sur huit a un mari qui travaille dans le Golfe.
Ces migrants keralais sont principalement issus de la minorité musulmane ou de la caste hindoue des Intouchables, et ils trouvent dans l’émigration vers le Golfe un moyen d’améliorer leur condition sociale, et un gain en respectabilité.

L’impact des transferts sur l’économie de la région

L’impact des transferts sur l’économie de la région

L’argent des migrations a conduit à l’amélioration des maisons et aide à créer des PME et des petits commerces d’artisanat, des écoles, des équipements de santé privés.
L’absence des hommes a également favorisé une plus grande autonomie des femmes dans la gestion du foyer et l’éducation : le Kerala est d’ailleurs l’État indien le plus alphabétisé, y compris pour les filles.
En 2000, les chiffres indiquent que le montant des transferts de fonds représentait environ 30% du PIB de l’État et l’émigration est considérée là comme une forme de développement, sans investissements en capital, ni d’effets nocifs sur l’environnement.
De plus, l’amélioration des revenus favorise la formation d’une classe moyenne au Kerala.

 

Ces transferts financiers ont une croissance de 10% par an, ce qui traduit bien l’interdépendance du marché du travail à l’échelle mondiale.
Les organisations internationales, les acteurs financiers et de développement cherchent à valoriser ces montants financiers, d’abord en réduisant les commissions sur transferts qui peuvent représenter jusqu’à 10% de la transaction.
Et ensuite, ces institutions proposent des programmes qui favorisent l’investissement productif.
Par exemple, l’Agence française de développement réfléchit à l’accompagnement de migrants à la création d’entreprises dans leur pays d’origine.
Mais il y a le revers de la médaille :
- Ces transferts financiers conduisent les États à considérer la migration finalement comme un mode de développement.
- Ils contribuent à l’exode massif de personnes hautement qualifiées.
Dans le cas de Haïti ou de la Jamaïque, par exemple, huit diplômés sur dix vivent à l’étranger.
Quasiment tous les médecins formés à la Grenade ou à la Dominique ont émigré vers l’étranger.
Donc pour la France, ou même pour l'espace Schengen, réfléchissons à deux fois à la pratique de « l’immigration choisie ».

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/le-dessous-des-cartes/392,CmC=2331398.html

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