Pérou: Ollanta Humala président, la revanche de "l'autre Pérou"

L'élection d'Ollanta Humala à la présidence du Pérou représente une revanche éclatante pour des pans entiers du pays, les Indiens pauvres, grands oubliés des élites économiques, et le futur chef de l'Etat devra gérer cette immense attente sociale et la méfiance des marchés.
Humala avait perdu l'élection en 2006 pour avoir effrayé, en raison de son affinité supposée avec le socialisme étatiste du président vénézuélien

Mais cette fois, c'est lui qui a joué sur la peur, celle d'un retour aux excès des présidences d'Alberto Fujimori (1990-2000) en cas de victoire de sa fille Keiko, sa rivale de droite.
Le candidat de gauche, notamment lors du débat de campagne, a "rappelé avec insistance aux Péruviens la corruption du fujimorisme et il y a associé Keiko, qui jouait le rôle alors de Première dame" du régime, analyse Luis Benavente, politologue du centre d'opinion publique de l'Université catholique de Lima.
La priorité d'Humala est de partager la croissance (8,7% en 2010), dans un des pays les plus inégaux au monde. Un pays où la prospérité de Lima (un tiers des 28 millions d'habitants), de la côte, d'une élite blanche, ignore depuis toujours le Pérou de l'intérieur, des Andes ou de l'Amazonie, indien surtout, et spectaculairement sous-développé (60% de pauvreté en zones andines).
"C'est un vote des exclus, des gens de la montagne et de la forêt amazonienne, des gens "cuivrés" (les Indiens), qui se sentent en dehors de la répartition des richesses", résume Georges Lomné, directeur de l'Institut français des études andines (Ifea) à Lima.
Pour l'historien, davantage qu'un vote de gauche, "c'est un vote ethnique de l'autre Pérou", avec la bénédiction des intellectuels.
Les élites économiques auraient dû voir venir ce grand retour de balancier, à travers les innombrables conflits sociaux, avance Benavente.
"Le modèle libéral au Pérou a été conduit avec de nombreux défauts, beaucoup d'autoritarisme, peu de concertation: un libéralisme économique peu intéressé par les libertés politiques, qui n'a pas perçu la demande de dialogue de certains secteurs. Cette posture radicale récolte ce qu'elle a semé tout ce temps."
Dans un Pérou qui figure parmi les cancres d'Amérique latine en matière de qualité du système éducatif, de bas salaires, ou d'informalité de l'emploi (73%), Ollanta Humala a suscité un immense espoir d'un meilleur partage d'une croissance record depuis une décennie (5% par an).
"Son grand défi sera d'y répondre, de mettre en place des politiques concrètes bénéficiant aux pauvres, de rendre réellement le pays plus juste et intégré socialement", analyse Jo-Marie Burt, politologue au centre d'analyse américain Wola sur l'Amérique latine.
Mais avant, Humala devra amadouer les investisseurs et les marchés. Nombre de Péruviens ont déjà sorti des capitaux depuis des semaines et la Bourse a chuté chaque fois qu'il a grimpé dans les sondages.
"Ce point est absolument critique. Il ne s'agit plus seulement de convaincre les Péruviens, en vue d'un appui social, mais le monde économique", met en garde Benavente. "Il lui faudra un signal convaincant, résolu, par exemple en nommant le ministre de l'Economie le plus vite possible".
L'ancien ministre Fernando Zavalla, l'économiste Kurt Burneo, des proches de l'ancien président centriste Alejandro Toledo (2001-2006), qui ont rejoint entre les deux tours l'équipe Humala, constitueraient des garanties, suggère l'analyste.
"On ne va pas venir saisir votre chien, on ne va réquisitionner la poule de personne. C'est ce genre de peurs qui circulait", a ironisé dimanche soir un porte-parole d'Humala, Daniel Abugattas.

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