Che et Castro: un relationnel fort

Lettre d’adieux de Che Guevara à Fidel Castro

La Havane, Année de l’Agriculture (1965)

Fidel,

Je me souviens en ce moment de tant de choses : du jour où j’ai fait ta connaissance chez Maria Antonia, où tu m’as proposé de venir et de toute la tension qui entourait les préparatifs. Un jour, on nous demanda qui devait être prévenu en cas de décès, et la possibilité réelle de la mort nous frappa tous profondément. Par la suite, nous avons appris que cela était vrai et que dans une révolution il faut vaincre ou mourir (si elle est véritable). De nombreux camarades sont tombés sur le chemin de la victoire.

Aujourd’hui, tout a un ton moins dramatique, parce que nous somme plus mûrs ; mais les faits se répètent. J’ai l’impression d’avoir accompli la part de mon devoir qui me liait à la Révolution cubaine sur son territoire, et je prends congé de toi, des compagnons, de ton peuple qui est maintenant aussi le mien.

Je démissionne formellement de mes fonctions à la Direction du Parti, de mon poste de ministre, je renonce à mon grade de commandant et à ma nationalité cubaine. Rien de légal ne me lie plus aujourd’hui à Cuba en dehors de liens d’une autre nature qu’on n’annule pas comme des titres ou des grades.

En passant ma vie en revue, je crois avoir travaillé avec suffisamment d’honnêteté et de dévouement à la consolidation du triomphe révolutionnaire. Si j’ai commis une faute de quelque gravité, c’est de ne pas avoir eu plus confiance en toi dès les premiers moments dans la Sierra Maestria et de ne pas avoir su discerner plus rapidement tes qualités de dirigeant d’hommes et de révolutionnaire.

J’ai vécu des jours magnifiques et j’ai éprouvé à tes côtés la fierté d’appartenir à notre peuple en ces journées lumineuses et tristes de la Crise des Caraïbes. Rarement, un chef d’Etat fut aussi brillant dans de telles circonstances, et je me félicite aussi de t’avoir suivi sans hésiter, d’avoir partagé ta façon de penser, de voir et d’apprécier les dangers et les principes.

D’autres terres du monde réclament le concours de mes modestes efforts. Je peux faire ce qui t’est refusé, en raison de tes responsabilités à la tête de Cuba et l’heure est venue de nous séparer.

Je veux que tu saches que je le fais avec un mélange de joie et de douleur; je laisse ici les plus pures de mes espérances de constructeur et les plus chers de tous les êtres que j’aime...et je laisse un peuple qui m’a adopté comme un fils. J’en éprouve un déchirement. Sur les nouveaux champs de bataille je porterai en moi la foi que tu m’as inculquée, l’esprit révolutionnaire de mon peuple, le sentiment d’accomplir le plus sacré des devoirs : lutter contre l’impérialisme où qu’il soit ; ceci me réconforte et guérit les plus profondes blessures.

Je répète une fois encore que je délivre Cuba de toute responsabilité, sauf de celle qui émane de son exemple. Si un jour, sous d’autres cieux, survient pour moi l’heure décisive, ma dernière pensée sera pour ce peuple et plus particulièrement pour toi. Je te remercie pour tes enseignements et ton exemple ; j’essaierai d’y rester fidèle jusqu’au bout de mes actes. J’ai toujours été en accord total avec la politique extérieure de notre Révolution et je le reste encore. Partout où je me trouverai, je sentirai toujours peser sur moi la responsabilité d’être un révolutionnaire cubain, et je me comporterai comme tel. Je ne laisse aucun bien matériel à mes enfants et à ma femme, et je ne le regrette pas ; au contraire, je suis heureux qu’il en soit ainsi. Je ne demande rien pour eux, car je sais que l’Etat leur donnera ce qu’il faut pour vivre et s’instruire.

J’aurais encore beaucoup à te dire, à toi et à notre peuple, mais je sens que c’est inutile, car les mots ne peuvent exprimer ce que je voudrais, et ce n’est pas la peine de noircir du papier en vain.

Jusqu’à la victoire, toujours. La Patrie ou la Mort !

Je t’embrasse avec toute ma ferveur révolutionnaire

Ernesto Che Guevara / 1965

 


Discours d’adieu de Fidel Castro à Che Guevara

18 octobre 1967, dix jours après la mort du Ché. Fidel Castro Ruiz, leader de la révolution cubaine. Ce discours est celui du premier hommage officiel qu’il a rendu au Ché Guevara, après l’annonce officielle de sa mort.


"Ce fut un jour de juillet ou d‘août 1955 que je connus le Che. Cette nuit-là, comme il le raconte lui-même, il devint un membre de la future expédition du Granma. A cette époque, toutefois, l’expédition n’avait encore ni bateau, ni armes, ni troupes. C’est ainsi qu’en même temps que Raul, le Ché fut l’un des deux premiers de la liste du Granma.

Depuis douze années sont passées : douze années pleines de luttes et d’histoire. Années durant lesquelles la mort a fauché beaucoup de vies vaillantes et irremplaçables ; mais aussi années où nous avons vu surgir des personnes extraordinaires – les années de cette révolution qui est la nôtre. Années pendant lesquelles se sont forgés les hommes de la révolution, se sont créés entres ces hommes et le peuple des liens d’affection, des liens d’amitié qui défient toute possibilité d’expression.

Et pourtant, ce soir, nous sommes réunies ici, vous et moi, pour essayer d’exprimer de quelque façon ces sentiments envers celui qui fut l’un des plus connue, des plus admirés, des plus aimés, et, sans aucun doute, le plus extraordinaire de nos camarades de la Révolution ; exprimer ces sentiments à lui, aux héros qui se sont battus à ses côtés, qui sont tombés avec lui, à son armée internationale qui a écrit une page glorieuse et inoubliable de l’Histoire.

Le Ché était de ces gens qui attirent immédiatement l’affection de tous, par leur simplicité, leur caractère, leur naturel, leur camaraderie, leur personnalité, leur originalité, même lorsqu’on ignorait encore les autres qualités singulières qui le caractérisaient.

D’abord il fut seulement le médecin de notre troupe ; mais peu à peu, entre nous, se créèrent des liens plus étroits, des sentiments mutuels naquirent. Il nous paraissait totalement imprégné d’un esprit de profonde haine, de mépris pour l’impérialisme. Pas seulement parce que sa formation politique était déjà alors parvenue à un degré notable de développement, mais parce qu’il avait pu assister en personne, peu avant, au Guatemala, à l’intervention criminelle de l’impérialisme, par mercenaires interposés, qui avait balayé la révolution de ce pays. Pour quelqu’un comme lui, il n’était pas besoin de beaucoup d’arguments. Il lui suffisait de savoir que Cuba aussi se trouvait dans une situation semblable, il lui suffisait de savoir qu’il y avait des hommes décidés à combattre, armes au poing, cette situation, il lui suffisait de savoir que ces hommes étaient inspirés par des sentiments purement révolutionnaires et patriotiques. C’était plus que suffisant pour lui.

Et c’est ainsi qu’un jour, à la fin du novembre 1956, il entreprit avec nous le voyage pour Cuba. Je me souviens que pour lui cette traversée fut très dure, car les circonstances où l’on dut organiser l’expédition l’avaient empêché de se munir des médicaments qui lui étaient indispensable, et il passa tout le temps de le navigation secoué par une terrible attaque d’asthme, sans aucun soulagement possible, sans non plus une seule plainte.

Nous débarquâmes, nous commençâmes nos premiers déplacements à pied, nous subîmes notre premier revers, et au bout de quelques semaines nous nous réunîmes de nouveau – comme vous le savez – le peu que nous restions de l’expédition du Granma. Et le Ché continuait à nous servir de médecin.

Mais vint le premier combat victorieux et le Ché devint lui aussi soldat, tout en restant toujours notre médecin : il y eut notre deuxième combat victorieux et là le Ché déjà ne fut plus seulement un soldat, mais le plus brave des soldats, et accomplit pour la première fois une de ces prouesses singulières qui le marquaient en toutes ces actions.

Puis notre force s’accrut, et nous nous trouvâmes à devoir affronter une bataille qui, à ce moment, avait pour nous une importance extraordinaire. La situation était difficile. Les informations dont nous disposions étaient, en bien des sens, erronées. Nous devions attaquer en pleine lumière, aux premières heures de la matinée, une position fortement défendue, sur le bord de la mer, bien armée, avec notre arrière-garde menacée à une courte distance par les troupes ennemies ; dans cette situation confuse il fallut demander aux hommes un effort suprême : le camarade Juan Almeida devant assurer une mission très difficile, l’un des flancs de notre dispositif restait complètement découvert, complètement dépourvu de force d’attaque, avec le danger de faire échouer l’ensemble de l’opération. Et alors l’on vit le Ché, qui n’était encore que médecin, demander trois ou quatre hommes, dont un avec un fusil-mitrailleur, et, en quelques secondes, se jeter sans hésiter pour soutenir l’attaque de ce côté-là.

En cette occasion, il ne fut pas seulement un combattant valeureux, mais aussi un médecin valeureux, il secourut les camarades blessés et aussi les soldats ennemis lorsque cela fut nécessaire. Et quand nous fûmes contraints à abandonner la position - pas avant, pourtant, d’avoir razzié toutes les armes, et d’entreprendre une longue marche, talonnés par différentes forces ennemies - il fut quand même nécessaire que quelqu’un restât en arrière avec les blessés : le Ché resta. Appuyé par un petit groupe de nos soldats, il se consacra à soigner les blessés, sauva la vie de tous et avec eux rejoignit plus tard la colonne.

Ainsi fut-il encore dans la bataille d’Uvero. Mais fut-il jamais différent, en une autre occasion, toujours dans les tous premiers temps, dont on n’a encore jamais parlé, quand, à la suite d’une trahison, notre petite armée fut attaquée par surprise par de nombreux avions ? Nous étions en train de nous retirer sous les bombes et nous avions déjà parcouru un bon bout de chemin quand je me rappelai certains fusils restés entre les mains des soldats paysans qui étaient venus avec nous lors des premières actions et avaient ensuite demandé la permission d’aller retrouver leur famille – dans notre armée débutante, il n’y avait pas encore beaucoup de discipline. Je pensai, à ce moment, que ces fusils étaient irrémédiablement perdus. Et au contraire, je m’en souviens, on avait à peine le temps de poser le problème que tout de suite le Ché s’offrit d’aller les récupérer. Et alors que le bombardement continuait, il se mit en route vite, sans aucun retard.

C’était là, justement, une de ses caractéristiques essentielles, à se proposer pour réaliser la mission la plus dangereuse. Et cela, naturellement, suscitait l’admiration, et même une double admiration, parce que c’était un camarade qui combattait avec nous sans pourtant être né sur notre terre et parce que c’était un homme profond, un homme dont l’esprit bouillonnait de rêves de lutte dans d’autres parties du continent. Un homme qui faisait continuellement preuve d’altruisme, de désintéressement ; il était toujours disposé à faire les choses les plus difficiles à risquer sa vie à chaque instant.

Il prit ainsi les grades de commandant et de chef de la seconde colonne qui s’organisa dans la Sierra Maestra : ainsi son prestige commença de croître, ainsi commença-t-il de jouir de cette renommée de combattant magnifique, qui dans le cours de la guerre devait le porter aux plus hauts grades.

Le Ché était un soldat hors pair ; le Ché était un chef hors pair ; le Ché était, du point de vue militaire, un homme extraordinairement capable, extraordinairement courageux, extraordinairement agressif. Si en tant que guérillo il avait un talon d’Achille, ce talon d’Achille était justement son goût excessif pour l’attaque, son absolu mépris du danger.

Les ennemis prétendent tirer des conclusions de sa mort. Mais le Ché était un maître de la guerre ! Le Ché était un artiste de la guérilla ! Et il l’a montré une infinité de fois. Il l’a montré surtout dans deux épreuves extraordinaires : l’une, quand il parcourut toute l’île à la tête d’une colonne talonnée et traquée par des milliers de soldats traversant un territoire absolument plat, qu’il ne connaissait pas, et réalisant, comme Camilo Cienfuegos, une formidable entreprise militaire. Il l’a montré dans la foudroyante campagne de la province de Las Villas, et en particulier dans l’audacieuse attaque de la ville de Santé Clara, quand, conduisant une colonne d’à peine trois cents hommes, il pénétra dans une ville défendue par des chars, de l’artillerie, plusieurs milliers de soldats de l’infanterie. Voilà les deux entreprises qui le consacrent comme un chef hors du commun, comme un artiste de la guerre révolutionnaire.

Et il y en a qui, prenant pour base sa mort héroïque et glorieuse, prétendent nier la vérité ou la validité de ses conceptions ou de ses idées sur la guérilla ! L’artiste peut bien mourir, surtout l’artiste d’un art aussi dangereux que la lutte révolutionnaire, mais ce qui ne mourra en aucune façon c’est l’art auquel il a consacré sa vie, son intelligence. Quoi d’étonnant à ce que cet artiste meure au combat ? A vrai dire, il est bien plus extraordinaire qu’il ne soit pas mort avant, dans l’une des innombrables occasions où il risqua sa peau pendant notre révolution. Et combien de fois ne dut-on pas l’empêcher de mettre en jeu sa vie dans des escarmouches d’importance mineure.

Mais voilà, dans un combat, dans l’un des si nombreux combats qu’il a livrés, voilà, il a perdu la vie. Nous ne possédons pas d’éléments suffisants de jugement pour déduire quelles circonstances ont précédé son dernier fait d’armes, savoir jusqu’à quel point il s’est comporté avec une témérité excessive. Mais si - nous le redisons - en tant que guérillero il avait un talon d’Achille, ce talon d’Achille était précisément cette témérité, ce mépris absolu du danger. C’est là, peut-être, que je n’arrive pas à être d’accord avec lui : parce que pour moi sa vie, son expérience, sa capacité de chef aguerri, son prestige et tout ce qu’il signifiait vivant, tout cela comptait bien plus, incomparablement plus, que l’évaluation que souvent lui-même donnait de lui.

Mais sans doute ce qui aura profondément influencé sa conduite, c’est l’idée que les hommes ont une valeur relative dans l’histoire, l’idée que les causes ne sont pas défaites quand tombent les hommes qui les représentent, que la marche indomptable de la victoire ne s’arrête pas, ne s’arrêtera pas parce que tombent les chefs. C’est une vérité : qui peut en douter ? C’est ce que prouvent sa foi dans les hommes, sa foi dans les idées, sa foi dans l’exemple. Et pourtant, comme je l’ai déjà dit il y a quelques jours, combien aurions-nous aimé que ce fût lui-même qui forge la victoire, le voir construire la victoire sous son commandement, sous sa direction, parce qu’ils sont si peu communs les hommes de son expérience, de son envergure, de sa capacité véritablement singulière. Toutefois, nous savons comment apprécier son exemple et nous nourrissons la conviction la plus absolue que cet exemple deviendra un modèle à imiter, servira à faire jaillir du sein des peuples des hommes semblables à lui.

Il n’est pas facile de réunir en une seule personne toutes les qualités qui se trouvaient réunies en lui. Il n’est pas aisé pour un homme de savoir donner spontanément son développement à une personnalité comme la sienne. Je dirais qu’il était de ce genre d’hommes difficile à égaler, pratiquement impossible à dépasser. Mais je dirai aussi que des hommes comme lui sont capables, par leurs exemple, de susciter d’autres hommes du même genre.

Parce que dans le Ché, nous n’admirons pas seulement le guerrier, l’homme capable de grandes prouesses. Et ce qu’il était en train de faire, le fait même de se mesurer seul, avec une poignée d’hommes, contre toute une armée oligarchique instruite par des conseillers soumis à l’impérialisme yankee et soutenue par les oligarchies de tous les pays voisins, constitue déjà, en soi, une prouesse extraordinaire.

Si l’on cherche dans les pages de l’histoire, l’on ne trouvera peut-être aucun exemple où, avec un nombre d’hommes si réduit, quelqu’un soit entré en lice contre des forces aussi considérables. C’est une preuve de confiance en soi, une preuve de confiance dans les peuples, cette démonstration de foi dans la capacité des hommes à combattre, qui n’a pas d’égale dans l’histoire ! Les ennemis croient avoir battu sa conception générale de la guérilla, avoir défait ses opinions sur la lutte révolutionnaire armée. Mais ils ont réussi seulement, aidés par un coup de chance, à éliminer sa vie physique ; ils n’ont rien obtenu d’autre que ce que les fortunes occasionnelles de la guerre peuvent attribuer à l’ennemi. Et nous ne savons pas jusqu’à quel point ce coup de chance a été aidé justement par cette témérité excessive du Ché, à laquelle je faisais allusion à l’instant. Au reste, c’est arrivé si souvent, même pendant notre guerre d’indépendance !

Dans le combat à Dos Rios fut tué l’apôtre de notre indépendance, José Marti. Dans le combat de Punta Brava fut tué Antonio Maceo, vétéran de cent batailles. Dans des faits d’armes de ce genre sont morts une infinité de chefs, une infinité de patriotes de notre guerre d’indépendance. Et pourtant cela n’a pas signifié la défaite de la cause cubaine. La mort du Ché, comme je l’ai dit il y a quelques jours, est un coup dur, un coup terrible pour le mouvement révolutionnaire, parce qu’elle le prive, sans aucun doute, de son chef le plus expérimenté, le plus habile. Mais ceux qui chantent victoire se trompent. Ils se trompent, ceux qui croient que sa mort est la défaite des idées, la défaite de ses conceptions tactiques, la défaite de ses théories sur la guérilla, la défaite de ses thèses. Parce que l’homme qui est tombé comme un homme mortel, comme un homme qui s’exposait si souvent aux balles, a été un militaire, un chef mille fois plus habile que ceux qui, par un coup de chance, l’ont tué.

Alors, comment les révolutionnaires doivent-ils affronter ce coup du sort ? Comment doivent-ils affronter cette perte ? Quelle serait l’opinion du Ché s’il devait exprimer son propre jugement sur cette question ? Il l’a dit lui-même, fort clairement, dans son message à la conférence de Solidarité Latino-américaine : que si dans quelque partie du monde la mort devait le surprendre, qu’elle soit la bienvenue pourvu que son cri de guerre puisse arriver à une oreille qui le recueille, qu’une autre main se tende pour empoigner l’arme. Ce cri-là n’arrivera pas à une seule oreille, mais à des millions, prêtes à le recevoir ! Et ce n’est pas une, mais des millions de mains, inspirées de son exemple, qui se tendront pour saisir les armes ! De nouveaux chefs surgiront. Et les hommes, oreilles attentives, mains prêtes, auront besoin de chefs. Et ceux-ci surgiront des rangs du peuple, comme ont surgi les chefs de toutes les révolutions. Ils ne pourront pas compter, c’est vrai, sur un chef doté de l’expérience extraordinaire et de l’énorme capacité du Ché. Mais les nouveaux chefs se formeront dans le vif de la lutte, les nouveaux chefs viendront justement de ces millions d’oreilles attentives, de ces millions de mains qui tôt ou tard se tendront pour saisir les armes.

Nous ne voulons pas dire par là que, dans l’ordre pratique de la lutte révolutionnaire, sa mort doive ou puisse avoir une répercussion immédiate. Mais pas même le Ché, quand il retourna prendre les armes, ne pensait à une victoire immédiate, à un succès rapide contre les forces des oligarchies et de l’impérialisme. Son esprit de combattant expérimenté était préparé à une lutte longue, de cinq, dix, quinze, vingt ans si nécessaire. Et c’est dans cette perspective temporelle que sa mort, son exemple –disons-le – auront une terrible répercussion, une force invincible.

Sa capacité de chef, son expérience, c’est en vain que cherchent à les nier ceux qui profitèrent d’un coup de chance. Le Ché était un chef militaire extraordinaire. Mais quand nous nous rappelons le Ché, quand je pense au Ché, je ne pense pas fondamentalement à ses vertus militaires. Non. La guerre est un moyen, non une fin, la guerre est un instrument des révolutionnaires. L’important est la révolution, l’important est la cause révolutionnaire, les idées révolutionnaires ! Et c’est justement dans ce domaine, dans le domaine des idées, dans le domaine des sentiments, dans le domaine des vertus révolutionnaires, dans le domaine de l’intelligence, en laissant à part ses vertus militaires, que nous sentons quelle perte terrible signifie la mort du Ché pour le mouvement révolutionnaire.

Le Ché réunissait, en fait, dans son extraordinaire personnalité, des vertus qui sont rarement réunies. Il s’était révélé un homme d’action imbattable, mais il n’était pas seulement un grand homme d’action ; le Ché était un homme à la pensée profonde, à l’intelligence visionnaire, à la vaste culture. Il réunissait en somme dans sa personne l’homme d’idées et l’homme d’action. Mais c’est encore là une définition restrictive.

Parce que le Ché réunissait en lui des qualités qui peuvent se définir comme les qualités types du révolutionnaire : homme intègre totalement, homme à la loyauté suprême, à la sincérité absolue, homme à la vie stoïque et spartiate, homme dans la conduite duquel on ne trouvera pratiquement aucune tache. Au moment de la mort d’un homme, on a coutume de prononcer des discours, d’énumérer des qualités. Mais rarement comme en cette occasion l’on peut justement, avec plus d’exactitude, dire d’un homme ce que nous disons du Ché : qu’il fut un exemple véritable de vertus révolutionnaire, un vrai modèle de révolutionnaire. Mais il avait aussi une autre qualité, qui n’est pas une qualité de l’intelligence, qui n’est pas une qualité de la volonté, qui n’est pas une qualité dérivée des expériences de la lutte, mais une qualité de cœur. C’était un homme extraordinairement humain, extraordinairement sensible. Pour cela, quand je pense à sa vie, quand je pense à sa conduite, je dis que le Ché a été le cas singulier d’un homme rarissime, capable de réunir dans sa personnalité non seulement les caractéristiques de l’homme de pensée, de l’homme aux vertus révolutionnaires immaculées, à l’extraordinaire sensibilité humaine, unies à un caractère de fer, à une volonté d’acier, à une ténacité indomptée.

Aux générations futures il a laissé en héritage non seulement son expérience, non seulement ses connaissances de soldat exceptionnel, mais aussi les œuvres de son intelligence. Il écrivait avec la virtuosité d’un classique. Ses récits de guerre sont insurpassables. La profondeur de sa pensée est impressionnante. Il n’écrivait jamais de quelque chose sinon avec un sérieux extraordinaire ; et je n’ai aucun doute sur le fait que certains de ses écrits passeront à la postérité comme classiques de la pensée révolutionnaire. Cette intelligence vigoureuse et profonde nous laisse encore une foule de souvenirs, de récits sur tant d’événements, de faits qui sans son travail peut-être seraient tombés dans l’oubli pour toujours.

Travailleur infatigable, dans les années qu’il passa au service de notre patrie, il ne connut pas un seul jour de repos. Nombreuses furent les responsabilités qu’il assuma : président de la Banque nationale, directeur de la Junte de Planification, ministre de l’Industrie, commandant de régions militaires, chef de délégations dans le domaine politique, économique ou social. Son intelligence multiforme était capable d’affronter avec la plus grande sûreté n’importe quelle tâche, dans chaque domaine, dans chaque sens. Il représenta brillamment notre patrie dans de nombreuses conférences internationales, avec la même éloquence fascinante qu’il savait employer pour s’adresser aux soldats sous le feu de l’ennemi, avec la même assiduité qui faisait de lui un travailleur modèle à la tête de tout organisme qui lui était confié. Il n’y avait pour lui ni jours de repos, ni heures de répit : si en passant je regardais la fenêtre de son bureau, je voyais briller la lumière jusqu’à très tard dans la nuit, il étudiait, ou mieux, il travaillait et étudiait ensemble. Parce que c’était un homme qui aimait les étudier tous, les problèmes ; c’était un lecteur infatigable.

Sa soif d’appréhender les connaissances humaines était pratiquement insatiable et les heures qu’il volait au sommeil, il les consacrait à l’étude, et les jours réglementairement fériés, il les consacrait au travail volontaire. Il fut l’inspirateur et le plus grand partisan du travail volontaire, qui est aujourd’hui l’activité de centaines de milliers de personnes dans tout le pays ; ce fut lui qui donna l’impulsion à cette activité qui de jour en jour acquiert plus de force dans notre peuple.

Et, comme révolutionnaire communiste, vraiment communiste, il avait une foi infinie dans les valeurs morales, il avait une foi infinie dans la conscience des hommes. Oui, il faut le dire : il vit avec une clarté absolue que les ressources morales sont le levier fondamentale de la construction du communisme dans la société humaine.

Il pensa, élabora, écrivit beaucoup. En un jour comme celui-ci, nous devons dire une chose : les écrits du Ché auront une valeur permanente dans l’histoire de la révolution cubaine et dans l’histoire révolutionnaire de l’Amérique latine. Il n’y a aucun doute : la valeur des idées, de celles qu’il formula en homme d’action comme de celles qui naissaient en lui de l’homme de pensée, de l’homme aux vertus morales resplendissantes, de l’homme aux vertus humaines indépassables, de l’homme à la conduite sans tache, ont et auront une valeur universelle.

Les impérialistes chantent des hymnes de triomphe sur la mort au combat du guérillero Ché ; les impérialistes chantent victoire pour le coup de chance qui leur a permis d’éliminer physiquement un homme d’action si redoutable. Mais peut-être les impérialistes ignorent-ils - ou feignent-ils d’ignorer - que l’homme d’action n’était qu’un des nombreux côtés de la personnalité de ce combattant. Et si nous parlons de douleur, notre douleur n’est pas seulement d’avoir perdu l’homme d’action, mais d’avoir perdu l’homme vertueux, d’avoir perdu l’homme à la sensibilité humaine exquise. Notre douleur est l’intelligence perdue. Oui, c’est cette intelligence perdue qui nous fait mal. Il nous fait mal de penser qu’il n’avait que trente-neuf ans quand il est mort, il nous fait mal de penser combien de fruits, et seuls, de cette intelligence en continuelle croissante et expansion, nous ne pourrons plus récolter.

Je sais bien l’étendu de la perte subie par le mouvement révolutionnaire, mais je sais aussi que c’est justement là qu’est le point faible de l’ennemi impérialiste ; il croit avoir, avec la personne physique, liquidé sa pensée, il croit avoir, avec la personne physique, liquidé ses idées, ses vertus, son exemple. Et ces ennemis le croient avec tant d’impudence qu’ils n’hésitaient pas à publier, comme c’était la chose la plus naturelle du monde, de quelle façon ils l’achevèrent après l’avoir gravement blessé au combat. Ils ne se sont pas même retenus face à qu’il y avait de répugnant dans cette façon de faire, ils n’ont pas même hésité devant l’impudeur de l’admettre publiquement. Comme si c’était un droit pour les oligarques et les mercenaires de tirer sur un combattant révolutionnaire gravement blessé. Et le pire est qu’il expliquent aussi pourquoi ils l’ont fait, soutenant que ce procès où il aurait fallu mener le Ché eut fait trop de bruit, qu’il eut été impossible à contraindre un tel révolutionnaire à s’asseoir sur les bancs des accusés. Et plus : ils n’ont pas hésité non plus à faire disparaître ses restes.

Que ce soit vrai ou faux, c’est justement le fait qu’ils annoncent l’incinération de son cadavre qui prouve leur peur, qui prouve qu’ils ne sont pas convaincus d’avoir, en liquidant la vie physique du combattant, liquidé aussi ses idées et son exemple.

La Ché n’est pas tombé en défendant d’autres intérêts, d’autre cause que la cause des opprimés et des exploités de ce continent : la cause que le Ché est mort en défendant est la cause des humbles de cette terre. Et le désintéressement, la manière exemplaire avec lesquels il a défendu cette cause, pas même ses ennemis les plus acharnés n’osent le mettre en discussion. Face à l’histoire, les hommes qui se comportent comme lui, les hommes qui donnent tout d’eux-mêmes pour la cause des humbles, grandissent chaque jour qui passe, s’enracinent toujours plus dans le cœur des peuples. Déjà, les ennemis impérialistes commencent à s’en apercevoir ; il ne faudra pas beaucoup de temps avant qu’ils comprennent que sa mort aura été, à la longue, comme le grain d’où surgiront beaucoup d’hommes décidés à suivre son exemple. Je suis absolument convaincu que le cause révolutionnaire sur ce continent se reprendra du coup qui lui a été porté : que la cause de la révolution en Amérique latine ne sera pas défaite par cette adversité.

Du point de vue révolutionnaire, du point de vue de notre peuple, comment devons-nous, nous, regarder l’exemple du Ché ? Peut-être croyons-nous l’avoir perdu ? Certes, nous ne lirons plus de nouveaux écrits de sa main, nous n’écouterons plus jamais sa voix. Mais le Ché a laissé un héritage au monde, un grand héritage, et de ce patrimoine, nous qui l’avons connu de si près, nous pouvons être les héritiers les plus favorisés. Il nous a laissé ses vertus révolutionnaires, il nous a laissé son caractère, sa volonté, sa ténacité, son goût du travail. En un mot il nous a laissé son exemple, et l’exemple du Ché doit être un modèle pour notre peuple, le modèle idéal !

Si nous devons dire comment nous voulons que soient nos combattants révolutionnaires, nos militants, nos hommes, nous dirons sans aucune hésitation : qu’ils soient comme le Ché ! Si nous voulons exprimer comment nous voulons que soient les hommes des prochaines générations, nous disons : comme le Ché ! Si nous voulons dire comment nous désirons que nos fils soient éduqués, nuous devons dire sans hésitation : nous voulons qu’ils s’éduquent dans l’esprit du Ché ! Si nous voulons un modèle d’homme qui n’appartienne pas à ce temps mais à l’avenir, en vérité, je vous dis que ce modèle sans tache dans conduite, dans ses attitudes, dans sa manière d’agir, ce modèle est le Ché ! Et de tout notre cœur d’enthousiastes révolutionnaires, nous souhaitons que nos fils soient comme le Ché !

Le Ché est devenu un modèle d’homme non seulement pour notre peuple, mais pour n’importe quel peuple d’Amérique latine. Le Ché a porté à leur plus haute expression le stoïcisme révolutionnaire, l’esprit de sacrifice, la combativité, le goût du travail du révolutionnaire ; il a porté les idées du marxisme-léninisme à leur expression la plus fraîche, la plus pure, la plus révolutionnaire. Personne comme lui n’a, ces temps-ci, porté à un niveau plus haut l’esprit internationaliste prolétarien ! Quand on parle d’internationalisme prolétarien, quand on cherche un exemple d’internationalisme prolétarien, plus que tout autre cet exemple est le Ché !

Dans son cœur et dans son esprit, il n’y avait plus de drapeau, de préjudices, de chauvanisme, d’égoïsme : il était prêt à verser son sang généreux pour le sort de n’importe quel peuple, spontanément, sans hésiter. Et son sang fut versé sur cette terre cubaine quand il fut blessé au combat, son sang pour la rédemption des exploités et des opprimés, des humbles et des pauvres, fut versé en Bolivie, son sang fut versé pour tous les exploités, pour tous les opprimés, fut versé pour tous les peuples d’Amérique, fut versé pour le Vietnam, parce qu’en combattant contre les oligarchies en Bolivie le Ché savait bien qu’il offrait au Vietnam la plus haute expression de sa solidarité. C’est pour cela, camarades de la Révolution, que nous devons regarder l’avenir avec fermeté, et avec décision et optimisme. Nous chercherons toujours dans l’exemple du Ché l’inspiration à la lutte, l’inspiration à la ténacité, l’inspiration à l’intransigeance face à l’ennemi, l’inspiration au sentiment internationaliste !

C’est pour cela qu’aujourd’hui, cette nuit, au terme de cette manifestation impressionnante de cette démonstration de masse, de reconnaissance, incroyable par son ampleur, sa discipline, sa dévotion, preuve de ce que notre peuple est sensible et reconnaissant, un peuple qui sait honorer la mémoire des vaillants tombés dans la mêlée, preuve que ce peuple sait être reconnaissant à qui lui est utile, que ce peuple est solidaire de la lutte révolutionnaire, preuve que ce peuple tient et tiendra toujours plus haut les drapeaux de la révolution, les principes de la révolution, aujourd’hui, dans ces instants mémorables, nous élevons notre pensée vers le Ché et avec un optimisme absolu dans la victoire définitive des peuples nous lui disons, à lui et aux héros qui ont combattus et sont morts à ses côtés : «Jusqu’à la victoire, toujours !»"

* Ce texte est extrait de «Oraison funèbre pour Che Guevara par Fidel Castro» (Eric Losfled – 1968)

1 vote. Moyenne 2.00 sur 5.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Date de dernière mise à jour : 18/10/2011

×