Géopolitique sous-marine

DES DRAPEAUX SOUS LA MER ?

Recherches et écriture: LEPAC / Frank Tétart
Réalisation : Jean-Loïc Portron
Graphisme : Anne Criou

Diffusion sur Arte le 10.05.2008 à 20:00

Pourquoi la Russie a-t-elle planté un drapeau, en août 2007, par 4000 mètres de fond sous le Pôle Nord ? Est-ce que c’est une relance de la conquête des pôles ?
Est-ce lié à la fonte de la banquise ? Ou bien l’enjeu est-il ailleurs ?

La région arctique

La région arctique

Cette carte montre la région arctique en projection polaire.
Au centre de cette région se trouve l’océan glacial arctique, une mer en grande partie gelée.
L’extension de la banquise varie entre l’été et l’hiver.
Dans cette région, l’impact du réchauffement climatique se fait sentir, plus qu’ailleurs dans le monde.

La réduction de la banquise

La réduction de la banquise

Depuis une trentaine d’années en effet, on a constaté que la banquise d’été ne cesse de diminuer en superficie, en épaisseur, tout comme la durée de sa présence, c’est-à-dire entre l’embâcle et la débâcle.
Par exemple en septembre 2005, la banquise couvrait plus de 5 millions de km2.

L’extension de la banquise en septembre 2007

L’extension de la banquise en septembre 2007

Mais deux ans après, en septembre 2007, la banquise ne couvrait plus que quelque 4 millions de km².
Le phénomène s’accélère, et certains scientifiques estiment que la banquise estivale pourrait avoir disparu en 2020.

Une région convoitée

Une région convoitée

Parallèlement, on constate que plusieurs Etats riverains de l’Arctique – les Etats-Unis, le Canada, le Danemark qui est souverain sur le Groenland, la Norvège, la Russie – s’intéressent de plus en plus à cette région, qui est riche en ressources, et ce d’autant plus que la fonte va rendre plus facile l’accès à ces ressources.

Une région riche en matières premières

Une région riche en matières premières

On trouve:
- des mines de diamant, argent, zinc, plomb exploitées dans l’Arctique canadien;
- du nickel, de l’uranium dans le nord de la Russie,
- du fer en Scandinavie
- du pétrole au large du Groenland,
- des poches de gaz en mer de Barents et de Kara,
- des gisements d’hydrocarbures dans le delta du Mackenzie (au nord du Canada), ou encore le gisement de Chtokman, qui est déjà en exploitation.

Les hydrocarbures

Les hydrocarbures

L’Alaska américain assure déjà 16% de la production pétrolière des Etats-Unis.
Selon certaines estimations, l’Arctique pourrait receler un quart des réserves de gaz et de pétrole au monde.

De nouvelles routes

De nouvelles routes

La conjonction entre la diminution de la banquise d’été, les tensions sur les prix liées à la forte demande en matières premières, et les nouvelles possibilités d’exploitation des ressources minières, pourrait favoriser la navigation autour de l’Arctique.
La route du Nord-Est, le long des côtes sibériennes, est déjà ouverte toute l’année. Quatre brise-glaces russes à propulsion nucléaire ouvrent la voie pour l’acheminement des ressources du nord de la Russie vers les centres de transformation.

Le passage du Nord-Ouest

Le passage du Nord-Ouest

Côte canadien, le passage du Nord-Ouest (en jaune sur la carte) est resté pour la première fois libre de glace pendant plusieurs jours de l’été 2007.
Il pourrait devenir une nouvelle route maritime internationale, car il réduirait les distances entre l’Europe et l’Asie.
Le Canada a annoncé en 2007 la construction d’un port en eau profonde à Nanisivik, sur la pointe de la Terre de Baffin ; et d’une base militaire à Resolute Bay, c'est-à-dire sur le passage du Nord-Ouest.

De nouvelles revendications

De nouvelles revendications

La nouvelle donne climatique change d’ores et déjà les enjeux économiques et stratégiques de la région.
Après avoir délimité des Zones Economiques Exclusives (ZEE) sur l’Océan arctique, conformément à la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer, certains Etats, qui anticipent la fonte de la banquise revendiquent une partie des eaux internationales autour du Pôle Nord.

Les Etats et leur ZEE

Les Etats et leur ZEE

Ce planisphère représente les 195 Etats du monde et la limite de leurs ZEE, d’une largeur de 200 milles nautiques.
A l’intérieur de ces ZEE, les Etats riverains peuvent exploiter les ressources qui se trouvent dans l’eau, sur les fonds marins et sous-marins : c’est-à-dire poissons, gaz, pétrole.
L’extension de ces ZEE correspond à peu près au plateau continental, c’est-à-dire le prolongement sous la mer de la masse terrestre de l’Etat côtier.

La possibilité d’étendre les ZEE

La possibilité d’étendre les ZEE

Cependant, quand ce plateau continental va plus loin que la ZEE (ce qui est souvent le cas), l’Etat peut en revendiquer la souveraineté, mais dans la limite de 150 milles au delà de la ZEE.
Pour cela, il faut déposer auprès de la “Commission des limites du plateau continental” des Nations unies un dossier qui justifie cette revendication d’extension par des arguments géologiques.
C’est exactement ce qu’a fait la Russie en décembre 2001, pour appuyer ses revendications sur l’Arctique.
Cette commission des Nations unies n’a pas été convaincue par le dossier russe, et a demandé que soient fournies des données complémentaires.

La revendication russe

La revendication russe

Cette carte montre :
- la limite actuelle de la ZEE russe en Arctique (trait blanc)
- et la zone revendiquée par Moscou (en marron).

Un drapeau russe planté sous la mer

Un drapeau russe planté sous la mer

Cette revendication a été exprimée de façon extrêmement spectaculaire en août 2007 par Moscou.
La carte montre le lieu où une équipe scientifique russe a planté, avec un sous-marin, un drapeau en titane par 4000 mètres de fond, dans l’océan glacial arctique, pour bien affirmer que ce territoire est russe. Ce drapeau a été planté au niveau du Pôle Nord, sur la dorsale Lomonosov, une chaîne de montagne sous-marine.
Ce coup médiatique, qui a été docilement relayé par la presse occidentale, n’est pas que symbolique; il sert à renforcer la revendication russe sur l’Océan arctique, qui s’étend jusqu’au pôle Nord, en s’appuyant justement sur la dorsale Lomonosov.
Mais la Russie doit d’abord prouver que cette dorsale est le prolongement du plateau continental russe, ce que contestent les Etats-Unis, qui considèrent qu’il s’agit en fait d’une dorsale océanique, qui n’est pas, selon le droit de la mer, susceptible d’appropriation.

D’autres Etats désireux d’étendre leur ZEE en Arctique

D’autres Etats désireux d’étendre leur ZEE en Arctique

La Russie n’est pas seule en cause, car le partage de l’Arctique n’est pas terminé.
À la suite de la Russie, le Danemark, le Canada ont lancé des campagnes de recherches communes, pour vérifier s’ils peuvent revendiquer l’extension de leur plateau continental en s’appuyant également sur la dorsale Lomonossov, au large du Groenland et de l’île d’Ellesmere.
De leur côté, les Etats-Unis, qui n’ont toujours pas ratifié la Convention de Montego Bay, revendiquent discrètement le plateau de Chukchi, dans la continuité de l’Alaska.
Cela pourrait peut-être accélérer leur adhésion à cette Convention, d’autant plus qu’il ne leur manque plus aujourd’hui que l’aval de leur Sénat.

Les revendications ailleurs dans le monde

Les revendications ailleurs dans le monde

Début 2007, au moins dix Etats ont déposé un dossier de revendication :
- Le Brésil revendique une zone de 900 000 km2 sur sa façade caraïbe entre la frontière de la Guyane française et Fortaleza, et sur sa façade atlantique entre l’Uruguay et les îles Trinidad et Martin Vaz.
- Le Mexique émet une revendication dans le Golfe du Mexique.
- L’Australie revendique des zones autour de sa ZEE et de ses dépendances, et même autour de l’Antarctique, où pourtant les revendications territoriales ont été gelées par le Traité de Washington en 1959.
- La Nouvelle-Zélande revendique des zones situées sur le pourtour de son territoire.
- En Europe, la Norvège réclame trois zones dans l'Atlantique nord, qui sont également revendiquées par la Russie, l’Islande et le Danemark.

Le cas du Golfe de Gascogne

Le cas du Golfe de Gascogne

L’Irlande revendique la plaine abyssale de Porcupine, et avec la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne, elle a fait une demande conjointe pour le plateau continental de la mer Celtique et du Golfe de Gascogne.

Les revendications émises par la France

Les revendications émises par la France

La France elle aussi revendique une zone de 700 000 km² : dans le Golfe de Gascogne, mais aussi le plateau des Guyanes et autour de la Nouvelle Calédonie et de ses îles sub-antarctiques (Kerguelen, St Paul, Amsterdam, et Crozet).

Des revendications qui doivent être formulées avant mai 2009

Des revendications qui doivent être formulées avant mai 2009

Les revendications sont donc très nombreuses. En effet, les Etats qui ont signé avant 1999 la convention de Montégo Bay ont jusqu’à mai 2009 pour exprimer toutes leurs revendications.

 

D’ici 2009, la commission du plateau continental des Nations unies attend donc le dépôt de plusieurs de dizaines de dossiers.
Elle estime que 30 à 60 Etats vont vouloir étendre leur plateau continental.
Le nombre est incertain parce qu’on manque de données scientifiques précises sur la plupart des fonds marins.
La constitution des dossiers est coûteuse, elle demande la mobilisation de moyens importants pour les mesures, notamment des navires océanographiques.
En tout cas ce qui est certain c’est que l’extension du plateau continental portera sur plus de 20 millions de km2, avec des enjeux très importants en termes de ressources.
La fixation des frontières maritimes est loin d’être terminée, elle entraînera des problèmes de délimitation, voire des tensions entre Etats.

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/le-dessous-des-cartes/392,CmC=2036918.html

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