Litérature : John Berger

 

Biographie de John Berger

John Berger est un écrivain qui ne fait pas les choses à moitié : romancier et critique d'art, érudit marxiste, il n'a jamais distingué aucune de ses activités de son engagement politique.

 Peinture, prélude

Né à Londres en 1926, il fait ses études à la St Edward's School d'Oxford. Après avoir servi pendant un an dans l'armée anglaise (1944-1945), il entre à la Central School of Art et à la Chelsea School of Art de Londres. Il ne se voit à l'époque que comme peintre : enseignant le dessin et exposant ses œuvres dans des galeries londoniennes (Wildenstein, Redfern et Leicester).
A partir de 1952, il commence à écrire pour le New Stateman, et s'affirme vite comme un critique d'art reconnu. Partisan d'un humanisme marxiste, passionné par les formalistes et les constructivistes russes, il devient cependant une figure controversé dans le milieu. Il a beaucoup écrit notamment sur Courbet, Cézanne, Picasso, Dürer, Titien...

 Un humaniste...

En 1958, John Berger publie son premier roman, A Painter of Our Time (Un peintre de notre temps), qui retrace l'histoire d'un peintre hongrois exilé, dont le journal intime est retrouvé par un critique d'art. Les détails sur le contexte politique et sur le travail artistique de l'histoire sont d'une telle précision qu'ils conduisent plusieurs lecteurs à la considérer comme vraie. Ainsi, un mois seulement après sa publication, des pressions du parti anti-communiste Congress for natural Freedom, contraignent l'éditeur à retirer l'ouvrage de la vente.

Dans les deux romans qui suivent A Painter of our time, The Foot of Clive and Corker's Freedom, John Berger s'attache à décrire une vie quotidienne soumise à l'aliénation et à la mélancolie. L'écrivain supporte en effet de moins en moins bien les conditions de vie britannique. En 1962, il choit de s'exiler en France.

 ... en lutte

En 1972, John Berger reçoit le Booker Prize pour son roman G., dont l'histoire se déroule dans l'Europe de 1898, et qui aborde notamment les thèmes de la sexualité et de la politique. Le scandale du texte se double de celui de la réaction de l'écrivain, qui choisit de consacrer la totalité de la somme allouée avec le prix à sa lutte sociale et politique : il reverse la moitié du prix aux Black Panthers, et destine l'autre moitié à son projet de livre sur les travailleurs immigrés en Europe (qui deviendra A Seventh Man, Le Septième homme en français).

 George Steiner, qui fait partie du jury, écrira un an plus tard dans le New Yorker : « Non seulement le livre est difficile, déconcertant, mais l'auteur lui-même est du genre réfractaire insaisissable. »

John Berger est l'auteur de plusieurs autres ouvrages à teneur sociologique, comme Un Métier Ideal. Histoire d'un Médecin de campagne (A Fortunate Man, 1967), un livre documentaire illustré par les photos de Jean Mohr, avec qui il collaborera à plusieurs reprises : notamment pour Art et révolution (Denoël, 1970), Le Septième Homme (Fage, réédité en 2007), Une autre façon de raconter (La Découverte, 1981) et Au bout du monde (Demoures, 2001). Ce sont les études que mènent l'écrivain sur le quotidien des paysans qui le conduiront à s'installer, dans les années 70, à Quincy, un village de Haute-Savoie. Dans les années 80, il publiera d'autres ouvrages important traitant aussi de la vie rurale : la trilogie Into Their Labours (en français "Dans leur travail", composé des romans La Cocadrille, Joue-moi quelque chose, et Flamme et lilas). Il se penche que les questions de l'exil, des migrations, des déplacements de populations, qu'il perçoit comme des phénomènes essentiels de notre époque, et sur leurs implications philosophiques.

 Scénariste, dramaturge, etc.

Artiste décidément très complet, John Berger s'est également illustré en tant que scénariste, aux côtés du réalisateur suisse Alain Tanner, pour les films La Salamandre (1971), Le Milieu du monde (1974), et Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000 (1976). Il est aussi l'auteur, avec Nella Bielski, de plusieurs pièces de théâtre telles que Question de Geographie qui a été jouée au théâtre national de Marseille en 1984 et au théâtre national de l'Odéon en 1986. Il collabore aussi régulièrement au Monde diplomatique.

Ses ouvrages les plus récents confirment que son engagement est resté intact : To the wedding évoque le fléau du sida, King raconte la vie des SDF à travers le regard d'un chien errant. Enfin, son dernier roman, De A à X, qui a été nominé pour en 2008 pour le Booker Prize, retrace la correspondance entre une femme vivant à Sucrate et son amant, emprisonné à vie dans la prison de Suse pour terrorisme. Il paraît en France en 2009 aux éditions de l'Olivier.

John Berger n'est donc pas un artiste pour rien. Il est "partout où ça résiste", toujours à l'affût des mutations du monde, toujours en lutte contre celle qui fondent l'injustice.


Bibliographie (extraits) :

Dans l'entre-temps : Réflexions sur le fascisme économique

Parution le : 28 Mars 2009

"La prison : c'est l'image-repère que j'ai trouvée pour décrire la période historique que nous traversons. Rien de moins : à travers la planète, nous vivons incarcérés. " L'auteur lance une diatribe contre les méfaits du capitalisme financier ; " l'équation du Goulag : "criminel = forçat", a été reformulée par le néolibéralisme pour devenir "travailleur = criminel caché" " ; le bavardage des geôliers qui n'ont qu'un but " nous persuader que la terre est un endroit dangereux " ; " l'homme est présenté comme un lâche, seuls les gagnants sont braves " ; contre les gouvernements " dociles, qu'ils soient de droite ou de gauche, en rabatteurs de troupeaux ". Mais... John Berger a quelques lignes de repères à suggérer pour vivre et agir dans ce présent. Écoutons ce co-détenu.

 

 

 



De A à X

Parution le : 5 Février 2009

A'ida vit à Sucrate. Son amant, Xavier, est incarcéré dans la cellule n°73 de la prison de Suse, où il purge une peine de détention à vie pour terrorisme. De A à X est l'ensemble des lettres écrites par A'ida à Xavier, « miraculeusement » retrouvées par John Berger. C'est surtout un récit où l'amour et la politique s'entrelacent à l'infini. John Berger y raconte le quotidien des opprimés, des sans nom, des sans voix, et prend leur défense contre les puissances aveugles qui nous gouvernent. Où se passe cette histoire ? Au Mexique ? Dans les territoires occupés en Palestine ? La réponse est : « Partout où ça résiste ». « De A à X est un livre superbe. C'est un roman plein d'une rage contrôlée, modelé par la tendresse et une intense vision politique. Tout ce sur quoi John Berger écrit est profond, précis et pesé : la liberté et l'absence de liberté, l'espoir et l'absence d'espoir, le pouvoir et l'absence de pouvoir, l'amour et le terrible désir qui le remplace quand l'être aimé vous a été arraché. » Arundhati Roy



Le septième homme

Parution le : 15 Juin 2006

Quand jean Mohr et moi-même travaillions à ce livre, Le septième homme, notre objectif premier était de montrer comment l'économie des nations riches d'Europe s'était mise, au cours des années soixante, à dépendre du travail de plusieurs nations plus pauvres. L'objet du livre, tel que nous le concevions, était avant tout politique. Nous espérions lancer un débat et encourager, entre autres choses, la solidarité internationale de la classe ouvrière.
Nous ne nous attendions pas à ce qui s'est passé après la publication du livre. La presse l'a presque complètement ignoré. Certains critiques ont dénoncé son manque de substance : il ne s'agissait, selon eux, que d'un pamphlet oscillant entre la sociologie, l'économie, le reportage, la philosophie et d'obscures tentatives poétiques, bref de quelque chose de vraiment pas sérieux.
Au Sud, la réaction a été tout autre. Le livre a été progressivement traduit en turc, en grec, en arabe, en portugais, en espagnol et en punjabi.
Dans ces divers lieux, le livre parlait aux lecteurs comme un ami intime. Ce n'était plus un traité de sociologie (ni même de politique au premier degré) mais, plutôt, un petit livre composé de vies réelles, d'une série de moments vécus - comme on en trouve dans un album de photos de famille.


King

Parution le : 19 Mars 2002

"L'hiver est fini, c'est le printemps. Les nuits sont encore suffisamment froides pour faire frissonner un corps mal couvert, mais plus assez pour le tuer. C'est pas si mal, non, d'avoir survécu une nouvelle fois à l'hiver ? Tout bourgeonne. Les radis de Vica sortent déjà de terre. La bâche de plastique que Vico a étalée par-dessus les a bien aidés, mais pas autant que le terreau que nous avons volé pour les nourrir".

Ils s'appellent Liberto, Malak, Joachim, Alfonso, Vico, Vica. Ils vivent dans un terrain vague, à proximité d'une voie rapide, parmi les détruits et toutes sortes d'objets broyés, de machines cassées. King raconte vingt-quatre heures de leur vie.

Mais qui est King ? King est la voix du conteur. C'est un chien. Ou, si l'on préfère, le point de vue d'un chien sur cette humanité précaire - les SDF - qui tente, à l'aube du XXIe siècle, de survivre au milieu des déchets abandonnés par la société de consommation.

King est le roman d'un "écrivain public" : il parle pour les pauvres, il ne parle pas en leur nom. C'est pourquoi le nom de l'auteur n'apparaît pas sur la couverture.


La révolution, le terrorisme, Sarkozy... Entretien avec :

John Berger : Gauche toute

Le grand écrivain britannique John Berger a fait scandale lorsqu'il a partagé le Booker Prize pour son roman «G» avec les Black Panthers. Entretien.

«Le néolibéralisme, que j'appelle le fascisme économique, règne aujourd'hui sur la planète. Le monde est une prison. Ils nous mentent et ils nous volent. Il ne faut jamais croire ce que disent nos geôliers.» Né en 1926, John Berger n'a rien, on le voit, du vieux monsieur qui sucre les fraises.

Berger (c) Jean Mohr.JPG

Témoin le petit opuscule que cet Anglais marxiste et savoyard d'adoption vient de publier dans une minuscule maison d'édition de Montpellier, et où il analyse l'impasse économique actuelle, s'inspirant notamment du travail de Zygmunt Bauman. Mais Berger, qui pèse longtemps ses mots avant de s'exprimer en français avec un délicieux accent, est aussi un remarquable romancier -un des plus grands. Après le sublime «D'ici là», il publie un étrange livre épistolaire, correspondance entre Aïda et son amant, enfermé dans la cellule 73 de la prison imaginaire de Suse, pour faits de terrorisme. La critique féroce du capitalisme le dispute aux déclarations enflammées des amants. L'amour, la politique : c'est John Berger, en résumé.

Nouvel Observateur. - Le maître mot de votre oeuvre, c'est l'engagement ?

John Berger. - J'essaie simplement de me situer le plus au centre possible, je veux dire, au centre de l'expérience humaine. De nos jours, le centre de cette expérience, ce sont les marginaux. Marginaux qui, paradoxalement, sont les plus nombreux sur cette planète. Les sans-pouvoir comprennent les choses de la vie, quand ceux qui détiennent le pouvoir n'ont aucune idée de ce qu'est véritablement l'existence.

N. O. - Vous avez vous-même été tenté, à un moment ou à un autre, par la clandestinité ?

J. Berger. - Ca n'a jamais été jusque-là. Mais, dans les années 1950, j'ai fait partie du «Comité des 100», à Londres, qui a appelé à la désobéissance civile pour protester contre la course à l'armement nucléaire. Nous avons été surveillés, sans que cela tourne mal. Dans les années 1960, je suis allé souvent en URSS, et j'ai été assez proche d'artistes dissidents, dont j'ai pu sortir des oeuvres. En 1968, j'ai acheminé des messages pour les étudiants du Printemps de Prague. Ca ne fait pas de moi un terroriste !

N. O. - Mais si les circonstances en avaient décidé autrement, vous auriez pu tomber dans la lutte armée ?

J. Berger. - Je n'ai rien contre la lutte armée. Si j'avais eu le courage, j'aurais pu prendre les armes. Mais comment savoir ? Il est clair que je crois dans la lutte palestinienne, et dans le mouvement zapatiste au Mexique. La lutte d'Arundhati Roy, en Inde, je la soutiens complètement. Elle est d'un courage admirable. Elle a reçu énormément de menaces. Moi, quand j'ai eu le prix pour «G», et que je l'ai partagé avec les Black Panthers, ça a fait scandale. Ce n'était pourtant pas grand-chose.

N. O. - Quand vous étiez jeune, vous aviez une âme de rebelle ?

J. Berger. - Oui, j'étais rebelle. Mais pas contre mes parents. J'aimais beaucoup ma mère. Mon père a servi comme officier dans l'infanterie britannique, dans les tranchées de 1914, pendant quatre ans. Et il a été marqué par la guerre, dont il ne parlait d'ailleurs pas beaucoup. Je l'ai beaucoup respecté pour ce qu'il avait fait. J'ai été dans un internat de 7 à 12 ans, puis dans un autre, ce qui était pour eux un sacrifice car ça coûtait assez cher, et ils n'avaient pas grand-chose. A 16 ans, je me suis échappé d'Oxford. J'étais déjà très politisé !

N. O. - Votre père a compris vos positions politiques ?

J. Berger. - Politiquement nous étions opposés. Mais on a très peu vécu ensemble. J'ai échappé aux habituels conflits familiaux grâce au pensionnat. Le prix à payer, ça a été ma solitude, mais ce n'était pas écrasant. Au contraire, je pense que ça a créé de la disponibilité pour mon imagination en tant qu'écrivain. Je n'étais pas hanté par la figure du père, et pas étouffé par la celle de ma mère.

N. O. - Comment voyez-vous la France de Sarkozy ?

J. Berger. - C'est assez terrifiant de vivre dans cette France-là. La France avec laquelle je me suis identifié au commencement était la France de Camus, de Merleau-Ponty, de Lévi-Strauss. Je suis d'accord avec Badiou, c'est le retour de Pétain. C'est un argument absolument convaincant.

Propos recueillis par Didier Jacob- Source: "le Nouvel Observateur" du 16 juillet 2009.

 

 

 

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