Asinara : l’île aux chômeurs

Depuis cent soixante-treize jours, des salariés de l’entreprise Vinyls, au chômage partiel, pastichent la téléréalité et occupent une prison désaffectée sur l’île de l’Asinara au nord de la Sardaigne, devenue pour l’occasion l’île aux chômeurs. Île de l’Asinara (Italie), envoyé spécial.

Il y a l’émission de téléréalité l’Île des célébrités qui s’affiche depuis maintenant huit ans dans la république télévisée de Silvio Berlusconi. Et depuis le 24 février, il y a « l’Île aux chômeurs ». Au chômage partiel, une quinzaine de salariés de Vinyls, « naufragés du travail » se sont « autoséquestrés » dans les bâtiments désaffectés de la direction centrale de la prison de Cala d’Oliva sur l’île de l’Asinara, au nord de la Sardaigne. Ancienne colonie pénitentiaire, cette terre est connue pour avoir abrité certains mafieux, tel Toto Riina, ex-numéro un de Cosa Nostra.

« Il fallait faire connaître notre cas en dehors de la Sardaigne », se souvient Saverio, quarante-sept ans, dont vingt-quatre passés dans la même entreprise sous-traitante de Vinyls. « En assemblée, les jeunes ont dit : “Ils vont faire l’île aux célébrités. Faisons l’île aux chômeurs”. » Vinyls est une entreprise pétrochimique dont l’une des implantations est Porto Torres. C’est de cette ville sarde que part la navette pour l’île paradisiaque de l’Asinara dont la surface est occupée par un parc naturel national. Voilà aujourd’hui cent soixante-treize jours que ces reclus occupent les lieux et dorment dans d’anciennes cellules. Après quelques « évasions », ils ne sont plus que quatre travailleurs sur l’île, certains avec leur famille. Le plus jeune « autodétenu » a deux ans. « On a fêté son anniversaire en mai en accrochant des ballons » dans la cour de l’édifice pénitentiaire, raconte son père Andrea Spanu.

Ici, on est fier de son travail. Andrea, trente et un ans, insiste : la fabrication respecte les normes environnementales. D’ailleurs les travailleurs de Vinyls ont eu le soutien de l’une des principales associations écologistes, Legambiente. Avec ses militants, ils ont même nettoyé une plage. Une banderole de Legambiente est restée affichée : « Ensemble pour le travail et l’environnement. » Malgré cela, certains Sardes n’apprécient pas la chimie. « On ne peut pas vivre que de tourisme », constate Andrea. « Regardez Hawaï : c’est un pays pauvre. » Saverio, chef d’équipe quand il travaillait nous explique le processus de fabrication du PVC chez Vinyls : « Notre produit est celui qui a la meilleure qualité au monde. »

Alors, on ne comprend pas cette fermeture. Pietro Marongiu explique que le carnet de commandes était plein, mais qu’il « manquait de matières premières ». Quand l’ancien propriétaire, Ineos, a décidé de lâcher Vinyls en 2008, certains repreneurs se sont manifestés, mais le fournisseur des intrants, Eni champion national des hydrocarbures, a voulu leur imposer des conditions faramineuses. À un repreneur, Eni entend vendre le dichloroéthane à 270 euros la tonne contre 70 auparavant ; à un autre des garanties bancaires en pleine crise financière, se plaignent les salariés de Vinyls. C’est l’incompréhension, l’État est actionnaire à plus d’un tiers d’Eni. À ne rien faire, c’est comme si le gouvernement laissait détruire le secteur chimique italien.

Depuis octobre, 140 salariés de Vinyls se retrouvent en Cassa integrazione, sans compter les sous-traitants. La Cassa integrazione est un mécanisme qui permet aux salariés de conserver leur contrat de travail mais en étant payés – une misère, 400 euros pour la plupart – par cette caisse, jusqu’à ce que l’entreprise les réintègre. « En novembre, ces indemnités s’arrêteront. On sera peut-être licenciés », attend Andrea. Avec anxiété : le taux de chômage est en Italie de 9,1 %. Et de 16,1 % en Sardaigne.

En attendant, les autoreclus tuent le temps, et les guêpes qui viennent de la garrigue. C’est la première lutte « en direct sur Internet ». Les salariés ont leur site Web (1) et racontent leurs activités. Ils tiennent une chronique dans le quotidien local. Ainsi va la journée. Une fois réveillés par les ânes qui ont donné le nom à l’île – la curiosité locale est la concentration d’ânes blancs albinos –, ils font connaître leur cause aux touristes. Saverio, qui a commencé à travailler à douze ans, fait souvent sa promenade. Il se verrait bien travailler ici, et peste contre le fait que tant de terres agricoles aient été laissées à l’abandon pour y mettre un parc naturel. « Cette île doit produire », a-t-il dit au maire. « Sinon, elle se dégrade. »

Les cassintegrati de Porto Torres sont devenus un symbole pour ceux qui sont dans la même condition, d’autant que de plus en plus d’entreprises ont recours à ce mécanisme. Certains « cassintegrati » de l’Alitalia sont venus leur rendre visite. Parfois, les Vinyls traversent la mer pour rejoindre la Sardaigne et y faire la promotion de leur livre, dont les recettes iront à l’achat d’un endoscope pédiatrique pour l’hôpital de Sassari. « Si l’on perd, au moins il restera quelque chose. » Ils ont aussi une bibliothèque, dont les livres collectés seront donnés à l’autre prison de l’île, encore en activité celle-là.

Ils s’amusent des animaux : Neige, le chevreau qui agresse les touristes, Barberouge, le sanglier qui passe devant le pénitencier tous les soirs. Et ils réparent la Fiat Panda, objet de toutes les attentions. Tombée déjà une demi-douzaine de fois en panne, il a encore fallu la rafistoler jeudi. Et surtout, on lit les messages des internautes. Sur le mur de la salle de restauration s’affichent les photos envoyées par leur soutiens qui, à Milan, Dublin ou Paris, brandissent une feuille : « Nous aussi soutenons l’Île aux chômeurs, la seule émission de téléréalité réelle. Hélas. »

 (1) www.cassintegrati.com

Gaël De Santis

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Commentaires (1)

methivier
  • 1. methivier | 18/11/2010
courage !!

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