Nuit Debout

Ferait-on face à l’émergence d’un nouveau type de mobilisation en France ? C’est en tout cas ce que veulent croire et affirment les participants du mouvement Nuit Debout. Ces derniers continuent à occuper la place de la République de Paris depuis fin mars. L’initiative se répand par ailleurs dans de nombreuses villes de province. Depuis la journée de mobilisation nationale du 31 mars contre la loi travail et l’appel à « rester après la manifestation », ce mouvement que les organisateurs présentent comme spontané continue de réunir chaque nuit plusieurs milliers de personnes. Plusieurs éléments permettent d’en dessiner les contours.

Le collectif Nuit debout se veut autogéré, sans leaders définis ni appareil organisationnel. Dans leurs AG qui durent tard dans la nuit, on trouve pêle-mêle des militants d'EELV et du Front de gauche, des syndicalistes, des militants associatifs, des étudiants. Sans porte-paroles officiels, ce collectif disparate et mystérieux s'appuie pourtant sur une communication bien rodée: diffusion des AG sur Periscope avec un franc succès, lives sur les réseaux sociaux, un compte Twitter avec plus de 21.000 abonnés. Leur premier tweet date du 22 mars, et appelle à manifester le 31 sous le hashtag #Convergencedesluttes.

Si on observe de plus près ce compte Twitter, on s'aperçoit que les premiers comptes suivis sont celui d'Edwy Plenel, patron de Médiapart et de Pierre Jacquemain, ex-conseiller de Myriam el-Khomri qui a claqué la porte du ministère suite à la loi Travail. D'autres associations militantes de l'ultra-gauche, habituées à ce genre de manifestations, mettent leur expérience au service du mouvement. Ainsi, la demande d'occupation de la place de la République a été déposée par l'organisation altermondialiste ATTAC, le collectif n’ayant pas le statut légal nécessaire pour déposer cette demande à la préfecture, tandis que la sono a été prêtée tantôt par l'association Droit au logement, tantôt par le syndicat Sud-solidaires.
Comment est né cette nébuleuse? Tout a commencé le 23 février à la Bourse du Travail de Saint-Denis. Après le succès en salles du film «Merci Patron» (200.000 entrées), le journal d'extrême-gauche Fakir a organisé une soirée intitulé «Leur faire peur». «L'idée, c'était de faire converger des luttes dispersées, qu'il s'agisse de celle contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, de celle des ouvriers de Goodyear, de celle des profs contre la réforme des collèges, etc. On avait convié des syndicalistes, des militants, des intellectuels» explique François Ruffin, le patron de Fakir, qui a été proche pendant longtemps du Front de gauche. «D'habitude, les bancs et les cheveux sont dégarnis, mais là c'était plein, et très jeune», raconte Julien Bayou, le porte-parole d'EELV, qui était présent. Autre figure de ce mouvement hétéroclite, Frédéric Lordon, un économiste, anti-austérité et opposé à l'euro, ou encore le philosophe Edgar Morin, qui appellent tous à une organisation différente de la société. L'un des participants à cette réunion, Loïc, qui dirige la compagnie militante «Jolie môme», lance alors le slogan «On ne rentre pas chez nous», qui se transforme ensuite en «Nuit debout». L'idée est de profiter du prochain mouvement social et syndical pour embrayer sur une manifestation pacifique, une occupation des lieux et une mise en place d'une démocratie directe. «Il s'agissait de détourner un bras du mouvement social au prochain mouvement syndical», explique François Ruffin. La loi travail leur a offert un prétexte idéal. Dans les manifs contre la loi el-Kohmri, Ruffin et sa bande tractent, diffusent des appels à mobilisation. «Il ne faudrait surtout pas croire que Nuit Debout est un mouvement spontané, né comme par miracle de la somme de désirs communs», explique le directeur de Fakir. «Ceux qui disent «oui, oui» dans l'euphorie de l'instant ne viennent pas tous mouiller leur chemise pour que la dynamique s'enclenche… Il a fallu organiser tout ça, canaliser ces aspirations disparates et ce besoin d'action. Il a fallu communiquer, distribuer des centaines de tracts lors de la manif du 31 mars, créer un site internet puis monter des barnums, acheminer le matériel pour projeter le film…»
L'objectif était de réunir un maximum de gens la nuit après la manifestation du 31 mars place de la République. Des centaines de personnes restent jusqu'à 6h30 du matin. Le mouvement décide alors de continuer, parlant des autres journées comme du «32, 33, 34..» mars. Le site internet lancé par le réseau de Ruffin «Convergence des luttes» met en ligne chaque jour les comptes rendus des AG place de la République.Les mots de démocraties directes, de débat citoyens, d’assemblées citoyennes et les appels à « changer de système » sont omniprésents dans la bouche des manifestants.L’idée initiale de Nuit Debout était, outre d’occuper la place de la République toute la nuit, d’organiser un certains nombre de discussions et de débats de sociétés dans un cadre festif. Les organisateurs ont donc mis en place différentes commissions thématiques afin de proposer des solutions alternatives, que ce soit pour lutter contre le chômage, pour revoir le statut des intermittents ou encore débattre du rapport entre travail et salaire. Les discussions sont ensuite rapportées lors d’Assemblées générales quotidiennes où chacun peut prendre la parole. Les décisions finales sont finalement votées à mains levées puis consignées par le collectif. A l’heure actuelle, les organisateurs eux-même ne savent pas ce qui va sortir de cette mobilisation naissante. Ils cherchent dans un premier temps à l’installer durablement. Les appels à lancer ces mouvements dans les villes qui n’en comptent pas encore continuent de se multiplier.
«On essaie d'inventer un truc, un point de fixation des espoirs et des luttes.», explique le collectif sur sa page Facebook. L'Appel du 9 mars (à la grève générale contre la loi el-Khomri) qui venait des syndicats étudiants et des partis politiques, le collectif «On vaut mieux que ça» qui appelait à libérer la parole des travailleurs, se joignent au mouvement.

Aujourd'hui, celui-ci dépasse largement le noyau dur de Ruffin et ses amis. Quand on lui demande s'il est le «fil rouge» du mouvement, il répond en souriant «Ce n'est pas moi, c'est Myriam», arborant un t-shirt à l'effigie de la ministre: «I love Myriam». «Je me refuse à incarner le mouvement, je suis Picard, ce qui m'intéresse c'est d'abord de défendre les ouvriers de ma région», ajoute-t-il. Lorsqu'il a pris la parole mardi soir devant les manifestants place de la République, il s'est fait huer parce qu'il a tenu le micro plus deux minutes, et, a été accusé de privilégier la promotion de son film à la démocratie.

Il met en garde: «Il ne faut pas que la place de la République se prenne pour le nombril de la France, il faut qu'elle déborde, que le mouvement s'étende aux couches populaires». «Ni les banlieues ni la classe ouvrière ne sont pour le moment représentées», reconnaît lui aussi Julien Bayou. Mais Ruffin reste optimiste:«Je fais le pari de Pascal de la gauche. Je veux y croire».

 

À l’assemblée générale de la Nuit debout, n’importe qui peut parler. Mais selon des règles strictes : la modératrice de la soirée contrôle les « temps de parole », pas plus de trois minutes chacun. Les intervenants sont inscrits sur une liste et doivent attendre leur tour. Au micro défile ce « peuple de gauche » qui n’en finit plus de dire son sentiment de trahison : des profs, des étudiants, des grand-mères soixante-huitardes, des poètes et des anarchistes. Un flot continu, pendant plus de cinq heures, vient se déverser tous les soirs place de la République à Paris. Pour quoi faire ? Pour dire quoi ? Car ce que l’on dit, on le redit beaucoup : que la France va mal, que l’injustice sociale ne cesse de grandir, que la classe politique est déconnectée du peuple. Et pourtant, chaque intervention déclenche des vivats et des forêts de mains qui s’agitent en l’air (le signe pour « je suis d’accord »). Ce qui se joue, c’est moins la construction d’un débat que la libération de la parole, l’excitation de la tribune, l’opportunité de pouvoir enfin crier ce que l’on pensait tout bas.

Guillaume, un étudiant de 21 ans, a lu un texte de son cru, chapeau sur la tête et petit papier plié en six dans les mains. Encore tremblant d’avoir parlé devant tant de monde, il explique avoir écrit ce poème l’année dernière : « A l’époque, je pensais que les gens ne voulaient plus se mobiliser. » Un texte qui parle de lassitude, d’abstention et de nostalgie des luttes. « L’interaction avec le public détruit l’angoisse que l’on a avant de parler », explique-t-il. « C’est libérateur. »

Les orateurs de la Nuit debout trouvent ici une tribune inespérée. Inès, enseignante dans un lycée du Val-d’Oise, vient dire sa colère d’avoir été refoulée par l’inspection académique alors que son équipe réclamait plus de moyens pour son établissement, situé en zone d’éducation prioritaire. « Et après, on vient nous expliquer que les terroristes, c’est la faute des profs et de l’éducation ! » s’écrie-t-elle au micro. « Donnez-nous des moyens ! » De l’autre côté de la bâche qui délimite la tribune, elle explique, souriante : « C’était l’occasion de parler de ce combat pour plus de moyens à l’école. »

Beaucoup s’expriment pour la première fois devant tant de monde. Frédérique, 45 ans, travaille à la Défense. « On ne doit pas être nombreux, ce soir », fait remarquer celle qui n’a « pas vraiment l’habitude des réunions militantes ». Mais la Nuit debout lui offre l’occasion de parler à d’autres jeunes que ceux qu’elle connaît, pour les mettre en garde. « Dans les années 1990, personne n’imaginait que la précarité serait aussi grande aujourd’hui. Et pourtant, on disait déjà que c’était la crise. Je voulais dire à tous ces jeunes d’être vigilants, car les choses empirent plus vite qu’on ne le croit. »

On passe du coq à l’âne sans se soucier des transitions. La « cantine » demande à la modératrice de faire une annonce baptisée « point technique », car la commission restauration manque de fromage ou de salade verte pour confectionner des sandwiches. Deux minutes plus tard, un débat enflammé pourra très bien s’engager sur le féminisme ou les violences policières. On vient réclamer des couvertures pour les migrants du métro Stalingrad, ou bien citer Paul Nizan. « Ne rougissez pas de vouloir la lune, il nous la faut ! » s’écrie un jeune homme.

Il y a là des étudiants manifestement férus de sciences politiques et de philosophie, qui lancent des discussions sur la différence entre « démocratie » et « représentativité ». Passant du cours de théorie politique à la thérapie collective, l’AG invite ceux qui le souhaitent à « vider leur sac », sans souci de cohérence, et c’est cela que les orateurs apprécient. « Peut-être que j’ai dit n’importe quoi, mais je l’aurai dit ! » s’écrie Pierre avant de rendre le micro. En quittant la tribune, il ajoute « Je tremble ! Je ne me sens pas du tout à l’aise à l’oral. Mais j’avais besoin de dire cela : qu’on est trop passifs et qu’il ne faut pas attendre que ça aille encore plus mal pour agir. »
Des discours les plus hésitants aux péroraisons les plus enflammées, la Nuit debout érige parfois quelques mascottes, même si le mouvement refuse toujours d’avoir le moindre « leader ». Ce soir, l’une d’entre elles sera sans aucun doute Evelyne, une petite dame aux cheveux blancs, qui vient prendre le micro pour exhorter les plus jeunes. « On n’attend pas, on prend ! Qui c’est qui crée la richesse, c’est eux ou c’est nous ? », s’écrie-t-elle, encouragée par la foule. Car sa déception, semble-t-il, tout le monde la partage : « J’ai voté François Hollande, j’ai bien vu ! ».

Les plus âgés font sans doute de meilleurs héros, eux que l’on imagine avoir connu des luttes plus dures. Michel, la soixantaine et blouson de cuir, prend la parole en disant : « je vais vous lire un texte, puis je vais vous chanter une chanson. » La foule rit de bon cœur. Un peu laborieusement puis d’une belle voix, l’homme entonne un chant catalan de la guerre d’Espagne : « Donne-moi ta main, camarade, prête-moi ton cœur, compagnon, nous referons les barricades, comme hier la confédération. » Lorsqu’il quitte la tribune, la foule scande son nom. « J’ai voulu rendre hommage à cette jeunesse », explique-t-il ensuite. « Et leur rappeler qu’il ne faut pas s’empêcher de prendre le temps, malgré les contraintes de la société dans laquelle on vit. »

Du temps pour parler, c’est ce que semble vouloir le public de la Nuit debout, lui qui reste assis à écouter tout et son contraire, malgré les heures qui passent et la nuit qui se rafraîchit. Du temps pour ne rien dire, pour être en colère, pour citer des poètes, pour exposer la convergence des luttes. Plus tôt dans la soirée, une militante est venue expliquer que le capitalisme retirait aux gens leur temps. À plusieurs reprises, ceux qui viennent à la tribune citeront « la dame qui a parlé du temps ».

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Date de dernière mise à jour : 12/04/2016

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