Chili : Allende exhumé pour en finir avec les années Pinochet

La justice chilienne a en effet relancé en janvier dernier plus de 700 procédures concernant des morts et disparus de la dictature d »Augusto Pinochet (1973-1990), parmi lesquelles, l'enquête sur la mort du Président démocratiquement élu dans l'exercice de ses fonctions, lors du coup d'Etat du 11 septembre 1973.

« C'est très très important », m'explique Marcia Tambutti Allende, la petite fille de Salvador.

« D'ailleurs, pour la première fois, la famille va collaborer et participer à l'investigation de la justice. C'est très douloureux, c'est sûr, mais c'est primordial.

Il faut lever les doutes sur les circonstances de sa mort, et surtout, que la justice dise pour la première fois que les militaires ont enfreint la loi en organisant le coup d'Etat.

De plus, cette procédure vient de la justice, et pas d'une plainte de la société civile. Enfin les institutions chiliennes prennent le problème à bras le corps, et ce n'est pas trop tôt. »

Car si pour un Français, peu de doutes existent sur la réalité de la dictature chilienne et le coup d'Etat, les manuels d'histoire parle de régime militaire et/ou de libération du pays du joug marxiste pour aborder cette période.

Le travail de la justice pourrait donc apporter sa pierre au fragile édifice de réconciliation nationale entrepris avec les commissions de vérité au début des années 90 – rapports Rettig et Valech. 

Mais enquêter sur quoi, au fait ?

Le 11 septembre 1973, l'armée chilienne, avec le soutien opérationnel et idéologique des la CIA et des Etats-Unis, va prendre le pouvoir lors d'un putsch.

Après trois ans d'une expérience politique unique (encore aujourd'hui) de transition au socialisme dans la démocratie, la frêle république chilienne est écrasée dans le sang.

Son Président, le socialiste Salvador Allende Gossens, élu en 1970 au suffrage universel, est poussé dans ses derniers retranchements par les militaires, qui durant des heures vont bombarder le palais présidentiel, à coup de rockets tirées d'un avion, ou d'obus depuis les chars d'assauts qui toisent le palais de la Moneda.

"Salvador Allende, l'enquête intime", de Thomas Huchon, Eyrolles, 2010.Après un mémorable discours, et quelques heures de luttes, le président Allende réunit la trentaine de résitants restés à ses côtés. « Il ne voulait pas de héros inutiles », m'a expliqué en 2006 (« Salvador Allende, l'Enquête Intime », éd. Eyrolles) le médecin personnel du Président, le Dr Arturo Jiron, présent à La Moneda ce jour-là.

« Nous nous sommes alors mis en ligne pour sortir du Palais avec un drapeau blanc, et le Président nous a tous salué un par un. C'était un moment très fort. Au moment de sortir, j'ai entendu un bruit sourd, j'ai remonté les marches, et là j'ai vu le Président Allende, mort, assis dans le salon Toesca. Il s'était suicidé ».

Quand il me raconte ce moment dramatique de l'histoire chilienne, le docteur Jiron a encore des sanglots dans la voix. Lui n'a jamais nié la théorie du suicide, au contraire des allendistes et d'autres proches du Président.

Pour le monde qui contemple médusé la fin d'une tentative politique originale, pas de doutes, Pinochet et ses sbires sont responsables de la mort du « Chicho » comme on l'appellait affectueusement.

« De toutes les manières, ils l'ont tué… il s'est tué »

Or, après la prise de la Moneda, la dépouille d'Allende sera autopsiée par les médecins militaires fidèles au nouveau régime qui s'installe, et qui concluera au suicide. Une conclusion innacceptable, comme me l'a expliqué Jorge Arrate, conseiller économique à la présidence.

« On l'a niée parce que Pinochet et les siens étaient tellement mauvais que l'on ne pouvait les libérer de la responsabilité de notre mort. En réalité, ça ne change rien. Ils tuaient des milliers de personnes, alors, une de plus, une de moins…

Si on tire avec des rockets sur un bâtiment, c'est pour tuer ceux qui sont à l'intérieur, et si ces derniers se défendent avec des fusils, c'est qu'ils sont prêts à mourir. De toutes les manières, ils l'ont tué, de toutes les manières, il s'est tué. »

Les larmes coulent sur les joues de Jorge Arrate, presque quarante ans après les faits.

Que le pouvoir et ses médias « n'en fassent pas un feuilleton »

Lulo, leader de Legua York, principal collectif hip-hop du Chili, et habitant de la Legua, l'un des quartiers les plus pauvres du pays, espère que « l'exhumation permettra de reparler d'Allende, de faire revivre son âme ».

Mais il craint que les médias acquis au pouvoir ne transforment ce « fait historique en une rocambolesque histoire de famille, et qu'ils n'en fassent un feuilleton ».

« Au moins, ils en parleraient un peu plus, parce que pour l'instant, la majorité des gens n'en savent rien. »

Malgré les années, comme on dit au Chili, « el pasado no pasa ». Le passé ne passe pas. Et il reste dans la bouche de Lulo un goût amer, celui de la vérité que l'on cherche à étouffer. La justice chilienne a décidé d'avancer.

Par Thomas Huchon | 

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