Calle 13, groupe Porto-ricain

Calle 13 : la révolution finit par payer

Dérouter, provoquer, le célèbre groupe de hip-hop portoricain sait faire. Il accepte le sponsoring de multinationales pour mieux diffuser ses chansons contestataires, collaborant au passage avec Julian Assange. Aimé ou détesté, haï ou adulé, il ne laisse personne indifférent en Amérique latine.

 

Prendre des risques.” René Pérez prononce ces mots dans un claquement de langue, sourcils froncés. Son accent portoricain lui fait avaler les consonnes et chanter chaque voyelle. “Il faut prendre des risques”, répète le chanteur du groupe latino-américain le plus populaire de ces dix dernières années – 21 Latin Awards au compteur, des millions d’albums vendus dans le monde.

L’espace d’un instant, les yeux en amande de René perdent de leur timidité, tandis qu’il cherche un signe de complicité sur le visage de son interlocuteur. Que veut-il dire par là, au juste ? Prendre le risque de tomber dans des contradictions sans en avoir honte. C’est du moins ce qu’il laisse entendre.



Il est vrai que Calle 13 incarne des paradoxes qu’il serait difficile de résoudre d’un seul coup. Les deux membres du groupe en sont tout à fait conscients : ils chantent la révolution dans des spectacles parrainés par de grandes multinationales ou des personnalités politiques polémiques, dénoncent la famine en Amérique latine dans un documentaire financé par Red Bull et fustigent le capitalisme tout en acceptant d’être sponsorisés par Adidas. René Pérez et Eduardo Cabra, alias Residente et Visitante, leurs noms d’artistes, reconnaissent qu’il n’est pas toujours facile de marcher sur cette corde raide, très fine, et parfois un peu trop tendue.

“Tout le monde se contredit à un moment ou à un autre, pour la bonne et simple raison que rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, fait valoir Residente. Il est impossible d’être cohérent tout le temps, jour après jour.” Les deux Portoricains ne doivent cependant pas avoir tout faux, eux qui ont réussi à dissiper un scepticisme généralisé quant à l’authenticité de leur engagement et à gagner la sympathie de millions de gens sur la planète. L’époque d’Atrévete-te-te est désormais loin derrière eux – ce morceau aux rimes absurdes composé sur des rythmes de reggaeton qui les avait propulsés vers la gloire, en 2005. Multi_Viral, leur cinquième et dernier disque en date [sorti en 2014], annonce des temps nouveaux. Parmi les nouvelles chansons, peu renvoient à l’ambiance festive et sexuelle des premiers albums.

Calle 13 – Atrévete-te-te


Le reggaeton et la cumbia ont laissé place à un hip-hop puissant, mêlé de funk, de hard-rock et d’airs folkloriques remixés à la sauce électronique. Qui plus est, en s’assurant le concours de l’“hacktiviste” Julian Assange, de l’auteur-compositeur cubain Silvio Rodríguez, de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano [célèbre pour avoir écrit Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, Plon, 1981] et du dirigeant amérindien Vernon Foster, le duo Calle 13 semble vouloir asseoir sa légitimité comme figure de la gauche latino-américaine. La critique musicale a encensé le disque, son engagement politique et social, ainsi que sa cohérence musicale et idéologique.

Mais les détracteurs ont également durci le ton. Entre admiration massive et critiques viscérales, Calle 13 poursuit sa tournée de promotion. René et Eduardo se connaissent depuis l’enfance. Après de multiples divorces, le père d’Eduardo a épousé la mère de René pour former une immense famille au sein de laquelle on ne se préoccupait pas vraiment de savoir si on était frères de sang. Aujourd’hui encore, des décennies plus tard, les deux musiciens continuent à se considérer comme frères plutôt que comme demi-frères, amis ou collègues. C’est de leur famille que vient leur conscience politique. René, par exemple, a grandi entre deux univers.

Le premier était la salle Sylvia Reach, où il assistait aux répétitions et aux représentations du Teatro del 60, un collectif d’acteurs indépendants de Porto Rico où sa mère était comédienne. Le second était le monde de son père, un avocat qui, avant de se rallier à la révolution sandiniste au Nicaragua, défendait des causes ouvrières et participait tous les mois aux manifestations d’électriciens et d’employés des égouts. C’est ainsi, entre banderoles, débrayages, appels à la grève, propagande et théâtre indépendant, que René a passé le plus clair de son enfance. Chacun connaît l’histoire.

La première fois que Calle 13 s’est produit au festival de culture musicale ibéro-américaine Vive Latino, à Mexico, en 2007, il a été très mal reçu : les spectateurs lui ont jeté des bouteilles de bière remplies d’urine. Le duo est sorti sous les huées. Force est de reconnaître qu’aucun autre projet musical – du moins, pour les pays situés au sud du Río Bravo – ne semble cristalliser autant de passions que Calle 13. “S’il y en a qui ne dansent pas ce soir, c’est qu’ils sont morts !” lance René en s’emparant du micro, alors que retentissent les premiers accords de Fiestas de locos. Le public ne se le fait pas dire deux fois : le sol du Foro Sol [le grand stade de base-ball de Mexico] tremble sous les bonds des milliers de spectateurs. Au quatrième morceau, un homme déboule sur la scène, attrape René par le cou et tente de lui arracher son micro. Cinq vigiles se jettent sur l’intrus et René lui assène un coup de poing dans le ventre.

Interview du groupe Calle 13, en 2007


Une rumeur circulera bientôt : il s’agit d’un fan qui a réussi à passer entre les mailles de la sécurité pour approcher son idole. Sexe, danse et rébellion : ce cocktail explosif atteint son apogée ici, dans les spectacles en live. Contrairement à la majorité des artistes hip-hop, qui chantent généralement sur une bande-son préenregistrée, Calle 13 est toujours accompagné par de vrais musiciens. Des orchestres entiers, dirigés par Visitante, confèrent une force inouïe à tous les morceaux. Vers la fin du concert, juste avant d’entonner Latinoamérica, que beaucoup considèrent comme leur titre le plus abouti, Residente marque une pause. “Je veux faire ici quelque chose qui nous tient à cœur, déclare-t-il. Apporter mon soutien à un prisonnier politique aux Etats-Unis.” Il raconte le calvaire d’Oscar López, un indépendantiste portoricain emprisonné à Chicago depuis trente-deux ans, accusé de conspiration séditieuse.

Oui, “trente-deux ans derrière les barreaux, martèle-t-il. Cinq ans de plus que Nelson Mandela.” Oscar n’a pas tiré un seul coup de feu, il n’a tué personne. Et il est condamné à soixante-dix ans de prison”, poursuit-il, avant de demander aux spectateurs d’allumer leurs téléphones portables et de les brandir. Il recommencera ce rituel tout au long de la tournée de Multi_Viral. Les images, assure-t-il, seront envoyées au Congrès des Etats-Unis pour exiger la libération de López. Une chape de silence s’abat sur le Foro Sol. Les lumières brillent dans l’enceinte, qui ressemble à une immense ville tanguant dans la nuit. Un seul cri parcourt le stade : “Oeeeeeeee ! Oeeeee ! Oeeeee ! René ! René !” Le lendemain, la presse titre en manchette : “Residente, le chanteur de Calle 13, frappe un fan sur la scène du Vive Latino.” Elle ne consacre que quelques lignes à Oscar López et à son histoire. René Pérez a l’air consterné. Chaque fois qu’un journaliste vient l’interviewer, il lui demande ce qu’il se passe dans les médias.

Comment fonctionnent les journaux ? Pourquoi déforment-ils tout ? Pourquoi lui font-ils dire ce qu’il n’a jamais dit ? “Hier, ils ont sorti un article intitulé : ‘Le cháviste René Pérez dit que…’ Mais je n’ai jamais été cháviste, moi. J’ai discuté une ou deux fois avec [Hugo] Chávez, comme je me suis entretenu avec Daniel Ortega [le président du Nicaragua] et bien d’autres hommes politiques. De la même façon, si cet enfoiré de George Bush m’appelle et qu’il a envie qu’on discute, j’y vais. Parce que ça m’intéresse, pas parce que je suis d’accord avec lui.” Au-delà des opinions politiques de Calle 13, le traitement dont a bénéficié le duo a été l’un des principaux moteurs de son nouvel album.

Au milieu de l’année dernière, René Pérez a rencontré à l’ambassade d’Equateur à Londres le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange [sous le coup d’une mesure d’extradition vers la Suède, il y est réfugié depuis juin 2012] et, après plusieurs heures d’une conversation qui s’est poursuivie pendant des mois par vidéoconférence sur Internet, ils ont décidé de lancer ensemble une chanson sur la manipulation médiatique. Quelques jours après avoir annoncé cette rencontre, Residente écrivait sur son compte Twitter : “Nous soutenons [Assange] car il est victime d’une manipulation. On lui reproche d’avoir rendu publiques des informations auxquelles nous devrions tous avoir accès.” Cette collaboration a débouché sur le premier single éponyme du nouvel album : Multi_Viral.

Un titre regorgeant de mots d’ordre et de références aux mouvements étudiants tels que Yo Soy 132 au Mexique ou 15-M en Espagne. Pour la version enregistrée en studio, ils ont invité Tom Morello, le militant et guitariste du groupe Audioslave et du mythique Rage Against the Machine, ainsi que la chanteuse et compositrice israélo-palestinienne Kamilya Jubran. Quelques mois avant la sortie de l’album, René Pérez, interviewé par Julian Assange dans une vidéoconférence mise en ligne sur la chaîne YouTube de WikiLeaks, abordait le problème de la désinformation à Porto Rico et des intérêts des puissants immiscés dans les médias. “La majorité des médias ne disent pas la vérité. Nous devons trouver de nouvelles façons d’obtenir l’information pour parvenir à nos propres conclusions. Il y a des gens qui vont à la guerre pour une idée fausse parce qu’ils sont convaincus qu’elle est vraie.”

Depuis le début de sa carrière, Calle 13 a compris l’importance des nouveaux médias. Le groupe doit une grande part de ses succès à des réseaux comme YouTube, où en quelques semaines ses vidéos peuvent être vues plusieurs millions de fois. Maintenant qu’il retrouve son indépendance et démarre son propre label sous le nom d’El Abismo, Multi_Viral ne sera plus uniquement vendu dans le commerce : une version numérique du disque sera offerte à ceux qui assisteront aux concerts de la tournée. Tous les fans de Calle 13 sont en outre invités à pirater l’album sans scrupule. Eduardo Cabra et René Pérez ont grandi à Trujillo, au nord-ouest de San Juan, la capitale de Porto Rico.

C’est un quartier de la classe moyenne. Ils ont tout d’abord habité avec leur famille sur la Calle 11 [la 11e rue], puis ils ont déménagé sur la Calle 13, qui quelques années plus tard devait donner son nom à leur groupe. C’est là que, lorsque le père de René et la mère d’Eduardo ont divorcé, sont nés les surnoms des musiciens : “résident” et “visiteur” étaient les termes par lesquels ils s’identifiaient en passant le barrage de police à l’entrée du quartier. Le clip d’Adentro, le deuxième single tiré de leur nouvel album, a été enregistré à Morales, un quartier de la municipalité de Caguas, l’un des endroits les plus dangereux de Porto Rico, à quelques kilomètres à peine au sud de Trujillo. Là, le hip-hop est directement lié aux armes à feu et à la vente à la sauvette de drogue.

Dans son clip, le premier à montrer des dizaines d’adolescents du quartier armés de pistolets et de mitrailleuses, Residente se balade en braillant ses rimes, euphorique : “T’es vraiment con/A rapper sur la manière d’exploser des crânes/Dans un pays où on te bute pour te voler une pièce.” Puis, quelques secondes plus tard, il défonce une Maserati à grands coups de batte de base-ball et jette l’épave du haut d’une falaise. “Pourquoi as-tu décidé de détruire ainsi une de tes voitures ?” “Une de mes voitures ?” s’écrie-t-il en laissant échapper un rire ironique. “Je n’en ai pas trente-six ! C’est la seule bagnole que j’aie jamais eue de ma vie : je conduis comme un pied. Je l’ai achetée au début de ma carrière, d’occasion, quand j’ai commencé à gagner de l’argent. Je me suis amusé pendant trois mois avec cette putain de bagnole, et je n’y ai plus touché. Elle n’avait plus aucun intérêt. Je me demandais ce qui m’avait pris d’aller acheter ça. Même ma famille avait honte de moi. Imagine mon père, qui est allé au Nicaragua, qui a toujours défendu les ouvriers, et qui se retrouvait avec une Maserati dans son garage. Et puis j’ai tourné ce clip, où je critique le manque d’authenticité dans le rap, où je dis que les armes n’ont rien de cool, que le luxe n’a rien de cool. Comment voulais-tu que je ne fasse pas mon autocritique, alors que moi aussi je faisais partie de ce système ?” Partout où passent René et Eduardo, les foules se pressent. Ce 1er avril, devant l’auditorium Ricardo Flores Magón, à la cité universitaire de Mexico, des centaines d’étudiants ont affronté durant des heures le soleil, après la pluie et le froid, juste pour voir en avant-première le troisième clip de Multi_Viral et bavarder avec les membres de Calle 13.

A l’intérieur de la salle, Eduardo et Cacho López, le réalisateur des vidéos du nouvel album, ne se pressent pas pour faire taire les applaudissements. Puis s’engage une conversation à bâtons rompus. “Comment réconciliez-vous le discours de Multi_Viral, le message sur la démocratie, la libération des prisonniers politiques, la tolérance, l’éducation et le reste, avec le contexte de la tournée de Calle 13, promue par des entreprises comme Ocesa [le plus grand producteur de spectacles au Mexique et en Amérique latine] ? Est-ce que cela s’inscrit dans le paradoxe qui vous a toujours caractérisé, sur le mode ‘On fait ce qu’on n’aime pas pour faire ce qu’on aime’, ou bien est-ce devenu une contradiction commode pour faire passer un message à but philanthropique à travers l’industrie culturelle ?” Cette question fleuve soulève quelques ricanements dans la salle, mais cela ne dure pas longtemps. Les étudiants saisissent aussi bien que Calle 13 la critique sous-jacente.

En d’autres termes, la rébellion de Calle 13 est-elle sincère ? “Bravo pour ta question, brother. J’aurais aimé savoir formuler des questions comme ça quand j’étais au lycée”, réplique René, l’air amusé. Mais il reprend très vite son sérieux et, penchant le buste en avant, répond : “Je ne pense pas que, pour être de gauche, on soit obligé de vivre dans la jungle. Il faut faire des choses nouvelles, utiliser des stratégies nouvelles. Détruire les outils que nous avons à notre disposition reviendrait à marquer contre notre propre camp. Si je dois monter sur une scène dirigée par je ne sais quelle entreprise pour faire passer un message, eh bien j’y monte. Si je n’y monte pas, quelqu’un d’autre y montera qui n’aura peut-être rien à dire. A Porto Rico, beaucoup de groupes contestataires ne sont jamais arrivés à rien parce qu’ils ont voulu rester cohérents avec leurs idées. Nous, nous avons décidé de changer les règles du jeu. C’est difficile, parce que du coup tout le monde te tombe dessus, jusqu’à ta propre famille, et on t’accuse d’être incohérent avec toi-même.” Et c’est un peu comme s’il disait à ses détracteurs : essayez donc de prendre des risques, d’être incohérents, si vous le pouvez…

Note :Interview avec René Pérez du groupe Calle 13
 
Extraits de chansons

Querido FBI (Cher FBI), 2005
“Je déverse ma diarrhée sur tous les agents fédéraux
Ils me donnent la nausée, ils me dégoûtent
Je sais que je suis en train de péter un plomb
A cause de vous, enfoirés de brutes
la Calle 13 est en deuil…”


Chanson composée pour dénoncer l’assassinat de Filiberto Ojeda Ríos,
militant indépendantiste portoricain tué en 2005 lors d’un raid du FBI.

Calma Pueblo
(Calme village), 2010

“Moi l’ennemi je l’exploite, personne ne me contrôle moi
Moi les gringos je les matraque,
avec la bénédiction de Coca-Cola
De tout le panier, je suis le seul fruit pourri
Adidas ne m’exploite pas, c’est moi qui en tire profit
[…]
Je fais entendre un autre refrain, moi j’entre par la sortie
J’infiltre le système, je l’exploite de l’intérieur
C’est l’aïkido qui m’inspire
La force de l’ennemi, je la retourne contre lui”


Cette chanson a marqué un tournant pour le duo,
qui détaille ici sa position militante.

Multi_Viral, 2014
“L’Etat a peur de nous
Car nous sommes à la fois
les 132 et le 15-M
Quand la presse se tait
nous, nous donnons les détails
avec nos graffitis sur les murs
à coups de bombes de peinture
Je lève haut ma pancarte
je la montre
Qu’une seule personne la lise
Et déjà le monde commence
à changer”


Ce titre, co-interprété par Julian Assange, multiplie les références au 15-M,
le mouvement des Indignés espagnols,
ou encore au mouvement étudiant mexicain Yo Soy 132 (Je suis 132).

Source :  Eme-Equis| Carlos Acuña Logo Courrier International

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Commentaires (1)

Troy1
  • 1. Troy1 | 25/07/2014
Ouaip, le jour où il ira parler à Bush, il n'en reviendra pas !...

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Date de dernière mise à jour : 10/06/2014

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