Bolivie : le 3ème mandat de Morales est-il légitime ?

La candidature du président de la Bolivie Evo Morales pour un troisième mandat consécutif est maintenant officielle.

Le conseil électoral de la Bolivie a annoncé lundi 14 juillet que le nom du premier président autochtone de l'histoire du pays figurera sur le bulletin de vote du scrutin qui se déroulera le 12 octobre.
L'homme de 54 ans est déjà largement favori pour l'emporter.
La nouvelle constitution du pays, ratifié en 2009, limite le nombre de mandats présidentiels à deux, mais la Cour suprême a indiqué, l'an dernier, que le premier mandat de M. Morales, entre 2006 et 2009, ne comptait pas.
Le principal candidat de l'opposition est actuellement le magnat du ciment, Samuel Doria Medina, qui n'a jamais pu obtenir plus de 10 pour cent des suffrages exprimés lors des trois dernières élections présidentielles.

La chronique internationale de France Inter

(16 juillet 2014) / Antony Bellanger

Ce matin, Anthony, c’est la candidature du président bolivien Evo Morales pour un 3ème mandat qui a retenu votre attention…
Sa candidature n’est pas vraiment une surprise, elle est simplement officielle depuis hier. Le 12 octobre prochain, s’il est élu, il entamera donc un 3ème mandat. Un 3ème mandat a priori interdit par la Constitution, mais l’important n’est pas là. Le simple fait que cet homme de 54 ans soit président est ce qui compte vraiment aux yeux de beaucoup de Boliviens. Car il faut systématiquement le rappeler, Evo Morales est le 1er président indien de toute l’histoire de la Bolivie.
Avant lui, la politique était une affaire trop sérieuse pour être laissée aux « faces de lamas », comme on dit là-bas avec mépris lorsqu’on veut parler des indiens aymara, quetchua ou guarani, qui représente pourtant la moitié de la population. La politique, c’était pour les criollos, c’est-à-dire de descendants d’Espagnols qui depuis l’indépendance au XIXème siècle n’ont jamais lâché la barre. L’élection puis la réélection d’Evo Morales est donc une vraie revanche historique.

Mais au-delà du symbole, est-ce que les choses ont vraiment changé ?

Oui et non. Oui parce qu’en promulguant la nouvelle constitution « plurinationale », c’est le nom officiel du pays désormais, Evo Morales a redonné de la fierté à la trentaine de peuples indiens qui compose la Bolivie. Trois universités de culture indienne ont, par exemple, été créées et les traditions démocratiques populaires reconnues. L’idée générale étant de « décoloniser » les institutions. Un des moyens les plus drôles a été, par exemple, d’inverser le sens des aiguilles des horloges. Autrement dit, en Bolivie, sur les bâtiments officiels, on ne lit plus l’heure de gauche à droite mais de droite à gauche.

J’ai du mal à comprendre l’intérêt de cette mesure…

Si l’heure se lit de gauche à droite, c’est parce que dans l’hémisphère nord, chez nous, le soleil sur les cadrans solaires, donc ensuite sur les montres, avance dans ce sens au fur et à mesure de la journée. Mais en Bolivie, c’est l’inverse, puisque c’est l’hémisphère sud. Ce sens des aiguilles a été imposé aux peuples indigènes par les colons espagnols : Evo Morales a donc décidé de décoloniser le temps. Et il ne s’est pas arrêté là. Par exemple, vous croyez naïvement être en 2014. Pas du tout, on vient à peine de débuter l’année WILLKA KUTI, c’est-à-dire l’année 5 522 ! Et ce depuis que le Tata inti, le Dieu Soleil, a montré le bout de son rayon le 21 juin dernier. C’est officiel !

Mais plus sérieusement, la vie des Boliviens s’est-elle améliorée ?

Oui, le pays connaît une croissance importante et l’extrême pauvreté a reculé. Comme partout en Amérique latine d’ailleurs. Mais c’est vrai qu’Evo Morales a mis en place des programmes sociaux, éducatifs et de santé publique très importants. Reste tout de même quelques points de crispation. Les élites politiques n’ont pas beaucoup changé. Dans les régions, dans les grandes villes, les mêmes élites d’origine espagnole continuent d’exercer le pouvoir économique. Prenez l’armée et la police, par exemple : plus de la moitié du budget de la nation est toujours consacré à ces 2 institutions qui n’ont, elles, jamais été « décolonisées » : elles sont toujours dirigées par des officiers blancs. Autrement dit, pour les montres, l’année indienne et les lamas, les descendants d’Espagnols laissent faire mais pour les choses vraiment sérieuses, pas question de lâcher prise.

L’avis de Jean Ortiz

Mardi, 15 Juillet,  / 2014 Bolivie. Un autre "12 octobre"

On vote en Bolivie le 12 octobre 2014. 5,2 millions d'électeurs sont priés par "l'ami de Cuba" de voter bien et "siempre más" (toujours plus). Si l'on en croit le latifundium médiatique, son gourou Paulo Paranagua du "Monde", le MAS et son "caudillo" Evo Morales perdent, ont perdu, vont perdre, peut-être perdront, une partie du soutien populaire. L'autre gourou, "El País" (8 avril 2014) annonce une "dépression du courant bolivarien". Evo Morales "perd le soutien populaire" à chaque consultation, à tel point qu'il est toujours élu (53,7% en 2006, 64% en 2009) avec une marge sur ses adversaires presque humiliante pour eux.

Evo Morales affronte depuis qu'il a "nationalisé les hydrocarbures" et donc qu'il est devenu un "affreux autocrate populiste", un candidat bicéphale, devenu parti d'opposition: le "Elmondopais". Ce pourrait être le titre d'une rumba ou d'une cumbia. Ce candidat accepte mal qu'un Indien dirige un pays de blancs aux cheveux blonds!! A l'erreur de casting (un "Indien"!) s'ajoute le fait que cet Aymara a eu le culot de ne laisser aux multinationales des hydrocarbures que 15% seulement des profits réalisés en Bolivie. Du temps où la Bolivie était un "pays libre", La Paz leur concédait 85%. Chacun connaît le refrain de la vieille rengaine socionéolibérale:

Le plus beau, de tous les profits du monde, c'est celui, que je faisais en Bolivie, lorsque le marché dominait les Andes...
Et les profits si jolis, au pays de l'Inti, devenaient les investissements de demain et les emplois d'après demain (midi), comme en France, en Espagne, au Portugal, en Grèce...

Evo Morales, élu pour la première fois en janvier 2006, sollicite un nouveau et dernier mandat de président, avec pour vice-président l'intellectuel marxiste Garcia Linera. Les sondages, mais en Bolivie ils sont peu fiables, leur donnent environ 40% au premier tour. Les Boliviens éliront ou rééliront aussi 130 députés et 36 sénateurs. La nouvelle constitution bolivienne de 2009 érige la Bolivie en "Etat plurinational"; elle prévoit deux mandats présidentiels successifs de cinq ans. En 2019, Evo Morales ne pourra donc plus se représenter. Le président jouit d'une grande aura personnelle en raison de sa proximité avec "ceux d'en bas", de sa simplicité, de sa vie modeste, de son identification avec les organisations sociales, avec les peuples et nations indiennes (36) ; tout le contraire d'un "caudillo".

Les Boliviens apprécient la stabilité qui règne dans le pays, malgré les visées déstabilisatrices de la droite, ils ont confiance dans leur monnaie. Auparavant, les gouvernements duraient au plus quelques mois, l'année scolaire et universitaire n'arrivait jamais à terme à cause du mécontentement des jeunes. Depuis cinq ans, elle prend fin à la date prévue.
Les communautés indiennes expriment leurs besoins et même leur mécontentement, mais sans aucune soumission à un pouvoir qu'elles interpellent, aiguillonnent. Elles manifestent comme partie prenante d'un processus autogéré , d'un projet (leur projet) "inclusif", "participatif", et de la mise en œuvre de la philosophie séculaire du "buen vivir": la vie en harmonie avec tous les êtres vivants, une vie modeste, d'équilibre, de partage, du vivre ensemble. La Bolivie d'aujourd'hui démonte peu à peu le "modèle néolibéral en place", pour construire pierre par pierre, un modèle alternatif, post-néolibéral. On peste contre l'insécurité et la corruption, on débat de "socialisme", de "post-capitalisme"...

Même le FMI est forcé de reconnaître la bonne gestion, la "résistance" du système financier et la justesse des politiques macro-économiques ("El Universo", 12 février 2014) une croissance entre 3,5% et 6,5% depuis 2006, (évaluée à 5,4% pour 2014), des indicateurs sociaux qui traduisent le recul de l'extrême pauvreté, les progrès de la santé, de l'éducation, de la protection sociale.
La révolution vient d'être accusée d'autoriser le travail des enfants dès dix ans. ("Le Monde.fr", 5 juillet 2014). En réalité les enfants eux-mêmes, ceux qui sont victimes encore d'exclusion sociale, petits vendeurs de rues, ont demandé à être protégés par le "Code de l'enfant et de l'adolescent" et de bénéficier de droits dès l'âge de dix ans. Le gouvernement a augmenté en mai de 20% le salaire minimum. Le salaire moyen s'élève à l'équivalent de 430 euros par mois. Ces réformes et avancées ont "cohésionné" la base du MAS et de la révolution, malgré quelques défections.
Evo Morales a relancé auprès du Chili et des instances internationales la revendication d'un "accès à la mer", perdu il y a 135 ans après la "Guerre du Pacifique" et l'invasion du Chili en 1879. (420 kms de côtes sur le Pacifique et 120 000 Km2 de littoral annexés par le Chili). Le préjudice économique subi et que subit encore la Bolivie s'avère considérable (la zone annexée est riche en gisements  de cuivre)

L'opposition se présente aux élections présidentielles et générales, pour l'heure, fragmentée. Elle n'est pas parvenue à constituer un "front large" (plagiat de l'Uruguay). A la date limite du 14 juillet, ont déclaré leur candidature :
 Le chef d'entreprise Samuel Doria Medina, de "Concertation Unité démocratique", qui se veut "une institution pour la démocratie", patron de cimenteries et des "hamburgers Burger King"; a fait une alliance avec la droitede "l'Oriente" bolivien,
 Le "Mouvement sans peur" de l'ex-maire de La Paz, Juan del Granado, allié de Evo Morales jusqu'en 2009;
 Le parti Démocrate chrétien avec Jorge "Tuto" Quiroga;
 Le "Parti Vert pour la Bolivie", allié avec une fraction indigéniste, présente Fernando Vargas 5. le MAS (Mouvement vers le socialisme), avec Evo Morales.

D'autres formations, n'ayant pu présenter de listes complètes, n'ont pas été validées par le Tribunal Suprême électoral.
Le gouvernement bolivien a invité l'Union européenne, l'Unasur et l'OEA, à envoyer des "observateurs", à titre de garantie du bon déroulement des élections.
En Bolivie, le "moralisme", parce qu'il est éthique et concret, s'inscrit dans la durée et dans la perspective de dépassement du capitalisme. Le "Elmondopais" désinformateur, qui soutient des corrompus, est très éloigné du moralisme.

Sources :

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Date de dernière mise à jour : 02/09/2014

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