L'invasion de la baie des cochons

Côté Amériques, au pluriel, on avait laissé des choses traîner. Cuba est très près de Miami et on sait que cette ville a été de longue date, avec quelques autres, un fief de la pègre américaine, de la maffia. Cuba était donc devenu un lieu de villégiature pour maffieux. Un ancien sergent, Battista, leur ouvrait toutes grandes les portes de son pays. L'île était le lieu de toutes les corruptions, de tous les rackets. Par exemple les revenus du péage de l'autoroute la Havane-Santiago de Cuba, qui longeait l'île, était automatiquement encaissé par la propre femme de Battista, laquelle affectait cet argent à l'accroissement d'une garde robe déjà imposante.

La Havane était le bordel de l'Amérique. Il n'y avait pas une famille de la ville qui n'eût une fille sur le trottoir. Et puis vint un certain Fidel Castro, un bon bourgeois, ancien avocat, qui prit le maquis, s'imposa comme un symbole de révolte pour tout un peuple. En face : rien de sauvable, de présentable. Battista était toujours testé un sergent minable. Un jour, tout bascula. La Havane tomba comme un fruit mûr. Presque tous les notables cubains filèrent après que les maffieux américains aient pris le large les premiers, dans leurs vedettes ou dans leurs avions personnels. Cuba se retrouva du jour au lendemain sans médecins, sans ingénieurs, sans techniciens et... sans pièces de rechange. Que se passa-t-il alors ? Les cubains se tournèrent vers les seuls qui leur proposèrent de l'aide : les russes. C'était cela ou crever de faim. L'Amérique se retrouva donc avec un pays communiste à ses portes, à moins cent miles de ses côtes.

La CIA fut alors mise à contribution. On monta un plan, qui consistait à faire croire à l'opinion publique internationale que le peuple cubain, écrasé par la dictature de Castro, se révoltait. Miami n'était pas loin, mais faire partir l'opération de cette partie de la côte américaine ne semblait pas être un bon plan. On choisit alors de faire partir le commando, constitué par mille six cent cubains exilés aux USA, du Nicaragua.

Le 17 avril 1961, vers 2 heures du matin, 1 500 émigrés cubains anticastristes, financés, armés et entraînés par les États-Unis, débarquent à Playa Girón et à Playa Larga, deux plages situées dans la baie des Cochons, à moins de 200 kilomètres au sud-est de La Havane. Pour la CIA, l'opération I.D. (Invasion Day) vient de commencer, mise en œuvre par la Brigade 2506. Voilà pour les noms de code.

Pour ce qui est de l'objectif, il est assez simple : couper l'île en deux - séparer La Havane de Santiago, jugée très favorable au régime -, et établir une tête de pont capable de résister deux semaines, le temps, pense-t-on à la CIA, qu'une partie de la population se rallie à un hypothétique " Conseil révolutionnaire provisoire " dont le premier acte serait de demander l'aide du grand voisin. Le président américain pourrait alors envoyer l'armée, les Cubains seraient battus, et le tyran Castro renversé…

Mais rien ne se passe comme prévu, car Castro trouva dans la population cubaine un soutien immédiat et massif, en lançant un simple et vibrant appel à la radio : "venez défendre votre révolution !". En soixante-douze heures, les combattants anticastristes sont tués ou faits prisonniers, leurs navires coulés, et plusieurs avions partent en fumée. L'opération I.D. est un fiasco retentissant, qui entre dans l'Histoire comme " le désastre de la baie des Cochons ". Si le débarquement échoue lamentablement, ce n'est pourtant pas faute d'avoir été préparé. Dès la fin de 1959, l'administration Eisenhower prend la décision d'appliquer à Cuba " la solution Guatemala ", en référence au coup d'État qui renversa en 1954 le régime de gauche du président Jacobo Arbenz. Autorisation est donc donnée au Pentagone et à la CIA d'organiser et d'entraîner militairement les exilés cubains. Une décision que confirmera John F. Kennedy dès son arrivée à la tête du pays, en janvier 1961.

Des camps d'entraînement sont installés au Guatemala et au Nicaragua, d'où partiront les assaillants. Plus tard, d'autres camps seront même ouverts sur le territoire américain, en Louisiane et en Floride. Pour ce qui est du secret de l'opération, c'est plutôt raté, l'émigration anticastriste étant infiltrée depuis le début par des agents cubains.

Toujours est-il qu'après la suppression des importations de sucre, après l'embargo économique total et la rupture des relations diplomatiques, l'heure de l'action armée a sonné pour Washington. Seulement voilà, Castro n'est pas Arbenz, ni Cuba le Guatemala. En deux ans, Castro a eu le temps de mettre sur pied son appareil de défense, d'acheter des armes à l'URSS, à la Belgique et à l'Allemagne de l'Ouest, et de créer des milices populaires qui quadrillent le territoire. Elles joueront d'ailleurs un rôle essentiel en ripostant, avant l'aube, aux assaillants, qui ne peuvent plus progresser vers le nord. Deuxième surprise pour les envahisseurs : des avions tirent sur les navires américains. À la mi-journée, quatre ont été coulés. Le 18 avril, l'artillerie et les chars cubains entrent en action. L'aviation des assaillants perd alors la suprématie dans le ciel. Le 19 avril, le piège se referme. Pris de panique, ils fuient, abandonnent leurs armes, changent d'habits pour tenter de se fondre dans la population. À 17 h 30, moins de soixante-douze heures après le débarquement, le dernier réduit, Playa Girón, est repris par l'armée cubaine.

Les commandos furent mis en déroute par la supérioté numérique de leurs adversaires, 200 000 cubains sur le pied de guerre.

Résultat : près de 1200 combattants sur 1600, furent fait prisonniers, et 107, tués, en moins de trois jours.

Médiatiquement parlant, pour les USA, la suite fut catastrophique. Non seulement Castro ne fit pas fusiller ou pendre ceux que les cubains avaient surnommés les "guzanos" (vermine), mais ils les revendit aux familles de cubains émigrés contre leurs poids en médicaments ou dix mille dollars par bonhomme.

Dans cette affaire, Washington a commis deux erreurs fatales. Il a sous-estimé la capacité militaire de La Havane, ignorant au passage l'efficacité des milices révolutionnaires, et a surestimé la fragilité du régime fidéliste. Sur la foi des informations fournies par les exilés, la CIA s'était imaginé que le peuple se soulèverait, que les miliciens retourneraient leurs armes contre " le dictateur barbu " dès l'annonce du débarquement. Ce qui montre à quel point le département d'État et la CIA s'étaient trompés sur la réalité cubaine.

Dans le quotidien Le Monde en date du 22 avril 1961, Claude Julien écrivait : " Fidel Castro est un "dictateur" parce qu'il n'a pas organisé d'élections. […] Mais les paysans préfèrent la réforme agraire de Fidel Castro aux "élections" du régime Batista. Fidel Castro est impopulaire parce qu'il a nationalisé les entreprises privées. Mais le peuple cubain a plus d'écoles, de logements, de travail, peut mieux se nourrir et s'habiller. "

Aujourd'hui, il suffit de préciser qu'à l'époque c'était vrai... À l'entrée de la ville, en tout cas, un panneau proclame fièrement : " Girón : première défaite miliaire yankee en Amérique latine. " Et ça, ce n'est pas rien !

John F. Kennedy offrait là un de ses plus beaux succès à Fidel Castro, annonçant également, les prémisses de la crise des missiles de Cuba.

Cette invasion manquée consacre la fin du mythe de l’invincibilité des Etats-Unis.

Sources : http://www.jeuneafrique.com/Article/LIN15047dbarqsnohco0/Debarquement-de-la-baie-des-Cochons.html

                 http://www.pbase.com/image/60796754

                 http://www.biobble.com/en/che-guevara/folders/460

 

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