Victor Jara ou l'éxécution d'un chanteur ivre de liberté

 Quatre jours après le coup d'Etat du 11 septembre 1973, par lequel Pinochet prend le pouvoir avec l'appui de la CIA, au prix de la mort du président Salvador Allende et de milliers de ses partisans, 6000 militants de gauche sont parqués dans un stade de Santiago. Parmi eux, le chanteur compositeur Victor Jara, qui va être assassiné avec une barbarie inouïe...

 Víctor Lidio Jara Martínez était un chanteur, auteur et compositeur populaire chilien.
Né d’un couple de paysans modestes,
Jara monte à la capitale où il se forme au théatre. Ses carrières théâtrale et musicale suivent des trajectoires parallèles à partir de 1957. Il devient directeur d’académie de Folklore, intègre la direction d’un institut théatral, donne des cours…
La presse commence à s’interesser à lui. De 1967 à 1970, sa carrière s’envolle. Il chante à Helsinki, est invité à Berlin, gagne le premier prix du festival de la nouvelle chanson chilienne …
Par ailleurs, il affirme de plus en plus son engagement politique.
Membre du parti communiste en 1970, il prend une part active à la création de "L'Unité Populaire" (parti communiste, parti socialiste, parti démocrate) et s’engage dans la campagne électorale de Salvador Allende. Présent sur tous les fronts, il dirige également l'hommage au poète Pablo Neruda (qui vient de reçevoir le Prix Nobel) dans le Estadio Nacional de Santiago. Lors des grandes grèves de 1972, Víctor Jara s'enrôle parmi les travailleurs volontaires.

 Il confirme son engagement à travers la chanson dont l’album Canto libre. Devenu l’ambassadeur culturel du gouvernement Allende, il organise des tours de chant dans toute l’Amérique latine et participe à plusieurs émissions de la télévision nationale chilienne, pour laquelle il compose entre 1972 et 1973. À la sortie de son opus El derecho de vivir en paz (1971), il est sacré meilleur compositeur de l’année.

 Son engagement communiste et nationnaliste le mène à effectuer une tournée en URSS et à Cuba. Il chante lors de programmes dédiés à la lutte contre le fascisme et contre la guerre civile à la télévision nationale et écrit un album, Canto por traversura, qui est plus tard interdit à la vente. Ses chansons critiquent la bourgeoisie chilienne, contestent la guerre du Viêt Nam, rendent hommage aux grandes figures révolutionnaires latino-américaines, mais aussi au peuple et à l’amour.

 Aux élections législatives de mars 1973, l’opposition du parlement à Allende s’amplifie, bien que celui-ci reste chef de l’État. Le Chili est au bord de la guerre civile. En août 1973, Allende nommeAugusto Pinochet à la tête de l’armée. Le 11 septembre 1973, ce dernier prend le pouvoir par la force, en éliminant physiquement Salvador Allende.

 Le 11 septembre 1973, jour du coup d'Etat de Pinochet, Víctor Jara - avant de rejoindre Salvador Allende au palais présidentiel - est en route vers l'Université technique de l'Etat pour l'inauguration chantée d'une exposition.

 Lorsque le régime est renversé, le 12 septembre 1973, il est enlevé par les militaires, transféré à l'Estadio Nacional transformé en Centre de détention, où 6 000 militants de gauche y sont déjà parqués. Après l'avoir passé à tabac, interrogé et torturé, les militaires lui tranchent plusieurs doigts et lui intiment ironiquement l'ordre de chanter.

 Défiant courageusement les sbires de Pinochet, Víctor Jara se tourne vers les militants détenus avec lui et entonne d'une voix brisée "Venceremos", l'hymne de l'Unité Populaire.

 Il meurt exécuté par les militaires à l'âge de 41 ans, le 16 septembre 1973, ainsi que les malheureux détenus qui avaient repris son chant en chœur.

 Avec cinq autres cadavres, son corps criblé de 34 impacts d’armes automatiques est retrouvé le lendemain aux abords du Cimetière Métropolitain.

 Ce corps martyrisé rejoindra celui de tous les anonymes massacrés durant cette répression sanglante .

 Après avoir été enterré semi-clandestinement le 18 septembre 1973, il est enterré le 5 décembre 2009 (après 3 jours d’hommage populaire) dans le Cimetière Général de Santiago lors d’une cérémonie à laquelle assistèrent sa veuve Joan Turner et leurs deux filles Manuela et Amanda, l’ancienne présidente du Chili Michelle Bachelet, et plus de 5000 personnes.

 L’écrivain Miguel Cabezas, présent dans la foule du stade, retrace les dernières secondes de vie de Víctor Jara :

 "On amena Victor et on lui ordonna de mettre les mains sur la table. Dans celles de l’officier, une hache apparut. D’un coup sec il coupa les doigts de la main gauche, puis d’un autre coup, ceux de la main droite. On entendit les doigts tomber sur le sol en bois. Le corps de Victor s’écroula lourdement. On entendit le hurlement collectif de 6000 détenus. L’officier se précipita sur le corps du chanteur-guitariste en criant : " Chante maintenant pour ta putain de mère ", et il continua à le rouer de coups. Tout d’un coup Victor essaya péniblement de se lever et comme un somnambule, se dirigea vers les gradins, ses pas mal assurés, et l’on entendit sa pongovoix qui nous interpellait : "On va faire plaisir au commandant." Levant ses mains dégoulinantes de sang, d’une voix angoissée, il commença à chanter l’hymne de l’Unité populaire, que tout le monde reprit en choeur. C’en était trop pour les militaires ; on tira une rafale et Victor se plia en avant. D’autres rafales se firent entendre, destinées celles-là à ceux qui avaient chanté avec Victor. Il y eut un véritable écroulement de corps, tombant criblés de balles. Les cris des blessés étaient épouvantables. Mais Victor ne les entendait pas. Il était mort."

 Emprisonné dans le stade, Victor Jara écrit son ultime poème, qu’il ne terminera jamais …

« ¡Que griten esta ignominia!
Somos diez mil manos menos
que no producen.
¿Cuántos somos en toda la Patria?
La sangre del compañero Presidente
golpea más fuerte que bombas y metrallas
Así golpeará nuestro puño nuevamente
¡Canto que mal me sales
cuando tengo que cantar espanto! (…) »

(Víctor Jara, Estadio Nacional, Septiembre 1973)


A l’engagement, Victor Jara aura donné la vie. Mythe de toute une époque, ses chansons retracent l’histoire du Chili des années 60 puis 70, jusqu’au coup d’État militaire. De l’amour de deux ouvriers, il chantera à la gloire du peuple, au nom de la lutte contre le fascisme et au sacre du héros de la révolution cubaine. En 1970, il préfère l’arme de la mélodie à l’arme à feu et délaisse le théâtre pour la politique. Il met alors ses chansons au service de la campagne de l’Unité Populaire, auprès d’Allende, en passe de gagner les élections. Son engagement aura sa mort, mais ses chansons lui survivront jusqu’à nos jours.


Sources  :

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Date de dernière mise à jour : 14/10/2012

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