Nestor Makhno et l'exemple de la gestion anarchiste

Il est possible que le visiteur du cimetière parisien du Père Lachaise, venu voir un 25 juillet la tombe de Frédéric Chopin ou de Jim Morrison, croise des délégations d’individus aux allures étranges précédés de porteurs de drapeaux noirs. Qu’il ne s’en étonne pas, c'est la date d'anniversaire de la mort de Nestor Makhno, l’un des personnages les plus énigmatiques de la guerre civile qui a déchiré la Russie au lendemain de la Révolution d’Octobre.
Et des anarchistes de tous pays se réuniront probablement pour fleurir son monument funéraire. C’est en effet à Paris qu’il est venu se réfugier après une vie de combats et qu’il est mort, à l’âge de 45 ans.
Personnage hors du commun, très controversé, vénéré comme une icône par les anarchistes du monde entier, mais quasiment ignoré de l’Histoire officielle, il reste très difficile à cerner en raison du manque de sources écrites directes et fiables, le concernant.

Source : http://leon-blogdeleon.blogspot.fr/p/makhno-lindomptable.html


Aucun film sur lui et son rôle dans cette page historique que fut la révolution russe, comme s'il n'avait jamais existé. Seulement cet excellent documentaire français, mais si peu diffusé...


Alors qu'à l'époque tous les médias taisaient l'existence même de cet homme, ou que les seuls qui en parlaient le diabolisaient sous la forme d'un terroriste, petit-bourgeois, criminel, contre-révolutionnaire leader d'une bande de pillards, il est intéressant de lire le long article nécrologique, paru lors de sa mort dans les colonnes du journal Le Temps (l'ancêtre du Monde) , en général bien informé, sous la plume de son correspondant à Moscou, Pierre Berland :

« Le Temps a signalé la fin prématurée du célèbre Makhno, mort à Paris, le 27 juillet 1934, de la tuberculose et incinéré au columbarium du Père-Lachaise. Les journaux soviétiques n’ont pas trouvé de place pour consacrer au chef anarchiste un article nécrologique, ni même une seule ligne au bas de leur sixième page pour annoncer sa mort… Ce fut pourtant une bien curieuse figure que ce Nestor Makhno et aucune conspiration du silence n’arrivera à faire oublier le rôle important que le populaire « Batko » a joué pendant la révolution russe, en particulier sans la lutte contre Dénikine. A défaut de ses éphémères alliés bolchévistes, qui se hâtèrent de s’en débarrasser, une fois la victoire sur les blancs acquise, les historiens de l’avenir lui feront la place qui lui revient parmi les artisans de la révolution.
(…) Son programme politique ? Anarchiste, il veut donner aux paysans la terre, aux ouvriers les fabriques en toute propriété et leur conseille de s’organiser en fédération de libres communes. C’est-à-dire qu’il voit ses ennemis dans les généraux blancs qui veulent des « pomiéchtchikis ». (…) Il s’allie à plusieurs reprises aux bolchéviks, qu’il considère pour le moment comme le moindre mal. (…) Les actes de pillage, de terreur ou d’antisémitisme étaient sévèrement punis par Makhno et ses lieutenants. Il réussit à maintenir son pouvoir dans le sud de l’Ukraine et tenta de réaliser quelques-unes de ses « utopies », la suppression des prisons, l’organisation de la vie communale, les « communes libres », les « soviets d’ouvriers », d’où il n’excluait aucune catégorie sociale. Sous son éphémère gouvernement, la liberté de la presse fut complète, et il permit la publication de journaux socialistes révolutionnaires de droite et de gauche aussi bien que d’organes bolchévistes, à côté des feuilles anarchistes. Mais c’est au cours de l’année 1919, pendant l’offensive de Dénikine, que le rôle de Makhno et de ses bandes de partisans devint décisif.
(…) Contre Wrangel, Makhno envoie plusieurs détachements de ses partisans, et c’est sa cavalerie qui traverse les marais et force l’isthme de Pérékop. (…) Il est hors de doute que la défaite de Dénikine s’explique par les soulèvements paysans qui brandissaient le drapeau noir de Makhno, plus que par les sucés de l’armé régulière de Trotsky. Les bandes de partisans du « Batko » ont fait pencher la balance en faveur des rouges, et si Moscou veut l’oublier aujourd’hui, l’histoire impartiale, elle, en tiendra compte.

Extraits de l’article paru dans le journal Le Temps, du 28 août 1934 / Pierre Berland


Des détails sur lui et ses actions : Nestor Makhno et l’armée insurrectionnelle d’Ukraine

Le but de cet article est simplement de rappeler l’historique du mouvement makhnoviste, malheureusement trop peu connu des jeunes militants, et de démontrer que la makhnovchtchina (1) fut exclusivement un mouvement révolutionnaire autonome qui concrétisa le rêve des anarchistes de créer une société dégagée de toute exploitation et de toute autorité politique.
Il est bon aussi de rappeler à certains libertaires, désireux actuellement de former l’union sacrée avec les organisations gauchistes, comment ce mouvement fut écrasé par ceux-là mêmes à qui il apportait une aide pour combattre la contre-révolution. Les anarchistes ukrainiens eurent l’imprudence de faire confiance à l’Armée rouge...

Le cadre

Il est nécessaire, tout d’abord, de replacer l’expérience anarchiste d’Ukraine dans le contexte à la fois historique et géographique qui lui sert de cadre. C’est dans le grand bouleversement de la révolution russe qu’elle va se situer, comme un îlot au milieu de l’expérience marxiste qui s’étend dans le reste de l’ancien empire tsariste.
L’Ukraine est alors un pays totalement différent des autres provinces russes. Pays agricole riche, qui a toujours suscité le désir de ses voisins, elle est marquée par un fort esprit d’indépendance de ses habitants, esprit d’indépendance allant parfois malheureusement jusqu’à un nationalisme exacerbé, mais ayant surtout donné au pays une tradition de « Volnitza » (vie libre) qui empêcha les différents partis politiques de s’y implanter fermement.
Cette absence politique explique pourquoi la révolution d’Octobre se déroula, en fait, un peu plus tard dans cette province. De l’abdication du tsar en mars 1917, et alors que Kérensky prenait la tête du gouvernement provisoire en Grande-Russie, on avait vu s’établir en Ukraine un pouvoir parallèle dirigé par la petite bourgeoisie nationaliste, désireuse de recréer un État indépendant.
Ce mouvement, animé principalement par Vinitcheuko et Petlioura, s’établit surtout dans le nord du pays, alors que dans le sud les masses paysannes, sous l’influence des groupes anarchistes, s’en détachaient pour former un courant révolutionnaire qui, en décembre 1917 et janvier 1918, expulsa les gros propriétaires et commença à organiser lui-même le partage et la mise en valeur des terres et des usines.
Mais tout fut remis en question lorsque, le 3 mars 1918, Lénine signa le traité de Brest-Litovsk qui permettait aux armées austro-allemandes d’entrer en Ukraine.
Celles-ci rétablirent aussitôt les nobles et les propriétaires fonciers dans leurs privilèges afin de s’assurer la neutralité de la région. La nomination de l’hetman [Ndlr. Commandant en chef des armées] Skoropadsky à la tête de la Rada centrale [Ndlr. Corps politique représentatif, sorte de Parlement] marqua véritablement le retour au tsarisme. En effet, les propriétaires chassés peu de temps auparavant se hâtèrent, par esprit de vengeance, de resserrer leur étreinte sur le peuple, qui subissait par ailleurs le brigandage des troupes d’occupation.
Devant cette répression impitoyable, le pays tout entier va se dresser et ce mouvement insurrectionnel des paysans et des ouvriers va se déclarer pour la révolution intégrale, c’est-à-dire ayant comme but la complète émancipation du travail. On assiste alors à une organisation simultanée de corps de francs-tireurs, cela sans aucun mot d’ordre venu d’un quelconque parti politique mais par les paysans eux-mêmes.
Mais les représailles de la Rada ukrainienne, appuyée par les troupes austro-allemandes, vont être sanglantes (juin-juillet-août 1918). La nécessité d’une certaine unification face à la répression se faisant sentir, ce sera le groupe anarchiste de Goulaï-Polé qui en prendra l’initiative.
Le mouvement prend alors un caractère totalement différent : il se débarrasse aussitôt de tous les éléments non travailleurs et des préjugés nationaux, religieux ou politiques. Son but n’est pas de lutter seulement contre la réaction, mais de s’engager également dans la voie antiautoritaire de l’organisation libre des travailleurs. Tout cela, nous l’avons dit, à l’initiative du groupe anarchiste de Goulaï-Polé, duquel va se détacher un animateur de premier ordre.

Nestor Makhno

Né en 1889, dans une famille de paysans pauvres, Nestor Makhno va rapidement se trouver confronté au problème de l’exploitation de l’homme par l’homme. En effet, orphelin de père très jeune, il est obligé d’aller travailler à 7 ans chez les riches koulaks (propriétaires terriens) pour aider sa famille. Il ira ensuite travailler comme fondeur à l’unique usine de son village. La révolution manquée de 1905 (il a alors 16 ans) va éveiller son enthousiasme révolutionnaire et après avoir pris contact avec diverses organisations politiques qui le rebutent, il entre finalement au groupe anarchiste-communiste de Goulaï-Polé, où il va déployer une grande activité.
Arrêté en 1908 par l’Okhrana (police du tsar), il est condamné à mort. Mais, en raison de sa jeunesse, sa peine sera commuée en réclusion à vie. Il profite de son emprisonnement à Moscou pour parfaire son éducation, bien qu’en raison de sa mauvaise conduite il soit très souvent au cachot. L’insurrection de Moscou, le 1er mars 1917, va lui permettre de recouvrer sa liberté et de rentrer à Goulaï-Polé où il reçoit un accueil triomphal.
Il y retrouve le groupe anarchiste, avec lequel il va d’abord avoir quelques différends. En effet, sa détention lui avait permis de méditer longuement et, à son retour, il affirme vouloir que les paysans s’organisent d’une façon assez solide pour chasser définitivement les koulaks. Bien que très hésitants, ses camarades vont tout de même le suivre et impulser une union professionnelle des ouvriers agricoles, une commune libre et un soviet local des paysans qui va partager les terres de façon égalitaire. Exemple qui sera rapidement suivi dans les villages voisins.
C’est à cette époque que se situe l’entrée des armées austro-allemandes en Ukraine.
Makhno est alors chargé par un comité révolutionnaire de former des bataillons de lutte contre l’occupant et la Rada centrale de l’hetman Skoropadsky. II va participer à de nombreux meetings, appelant les travailleurs à l’insurrection générale. Spontanément, tous les détachements de partisans vont le rejoindre, et Makhno se révélera un organisateur extraordinaire, en semant la terreur dans les rangs ennemis à la tête de la compagnie révolutionnaire dont il a la responsabilité. Appuyé par les masses populaires dont les partisans sont issus, il a un énorme avantage et il est bien certain que devant une telle force, seule l’aide des armées d’occupation peut maintenir l’hetman en place.
Lorsque celles-ci vont être rappelées dans leur pays à la suite de la défaite du bloc germanique sur le front occidental, c’est la débandade chez les propriétaires, qui trouvent refuge à l’étranger.
C’est à ce moment-là que se situe véritablement l’expérience anarchiste en Ukraine qui, avec sa théorie d’organisation libertaire, se trouve en confrontation directe avec la théorie d’organisation marxiste et les réalisations bolcheviques en Grande-Russie.


L’expérience anarchiste

Jusqu’à la fuite de Skoropadsky, le mouvement avait été surtout destructif. Avec l’unification, il va trouver une structure permettant un plan précis pour une organisation libre des travailleurs. Ce plan va être tracé au premier congrès de la Confédération des groupes anarchistes qui prend le nom de Nabat (le Tocsin).
Les principaux points en sont : le rejet des groupes privilégiés (non-travailleurs) ; la méfiance envers tous les partis ; la négation de toute dictature (principalement celle d’une organisation sur le peuple) ; la négation du principe de l’État ; le rejet d’une période « transitoire » ; l’autodirection des travailleurs par des conseils (soviets) laborieux libres.
On voit déjà dans ce plan les différences fondamentales avec les aspirations des bolcheviks dans le reste du pays. C’est pourquoi, dans un premier temps, le mouvement anarchiste va présenter et expliquer ses idées aux travailleurs, sans essayer pour autant de leur imposer. L’armée insurrectionnelle formée auparavant va être désormais uniquement un groupe d’autodéfense, car l’idéal anarchiste de bonheur et d’égalité générale ne peut être atteint à travers l’effort d’une armée, quelle qu’elle soit, même si elle était formée exclusivement par des anarchistes.
Ainsi, peut-on lire dans La Voie vers la liberté (organe makhnoviste) : « L’armée révolutionnaire, dans le meilleur des cas, pourrait servir à la destruction du vieux régime abhorré ; pour le travail constructif, l’édification et la création, n’importe quelle armée qui, logiquement, ne peut s’appuyer que sur la force et le commandement, serait complètement impuissante et même néfaste.
Pour que la société anarchiste devienne possible, il est nécessaire que les ouvriers eux-mêmes dans les usines et les entreprises, les paysans eux-mêmes dans leurs villages, se mettent à la construction de la société antiautoritaire, n’attendant de nulle part des décrets-lois. »
Et pendant six mois (de novembre 1918 à juin 1919), on va assister à une véritable expérience anarchiste pendant laquelle paysans et ouvriers vivront sans aucun pouvoir, créant ainsi de nouvelles formes de relations sociales. À côté de la gestion directe des usines par les ouvriers sur la base de l’égalité économique, vont se créer des communes libres.
« La majeure partie de ces communes agraires était composée de paysans, quelques-uns comprenaient à la fois des paysans et des ouvriers. Elles étaient fondées avant tout sur l’égalité et la solidarité de leurs membres. Tous, hommes et femmes, œuvraient ensemble avec une conscience parfaite, qu’ils travaillassent aux champs ou qu’ils fussent employés aux travaux domestiques […]. Le programme de travail était établi dans des réunions où tous participaient. Ils savaient ensuite exactement ce qu’ils avaient à faire » (Makhno, La Révolution russe en Ukraine).
« Un nouvel état d’esprit naît aussitôt de ces expériences, car les paysans en arrivent rapidement à considérer ce régime communal libre comme la forme la plus élevée de la justice sociale. Ainsi, les membres du groupe se faisaient à l’idée d’unité collective dans l’action et tout particulièrement dans l’action raisonnée et féconde. Ils s’habituaient à avoir naturellement confiance les uns dans les autres, à se comprendre, à s’apprécier sincèrement dans leur domaine respectif » (ibid.).
Poursuivant leurs recherches créatrices, ils vont s’apercevoir qu’une société nouvelle ne peut maintenir une éducation sclérosée ; c’est ainsi qu’ils se tournent résolument vers la pédagogie libertaire de Francisco Ferrer (2) qu’ils déclarent vouloir appliquer dans les écoles. Cela posera, bien sûr, quelques problèmes de départ, car ils n’ont eu connaissance de cette pédagogie que très succinctement. Aussi demanderont-ils à quelques personnes, aptes à l’expliquer et à la mettre en pratique, de venir des villes, et c’est ainsi que Voline (3) arrive à Goulaï-Polé.
Sur le plan des échanges avec les villes, les paysans vont rejeter tout intermédiaire. Sans passer par les structures de l’État, ils vont fournir aux ouvriers des villes céréales et nourriture, en contrepartie desquelles les ouvriers leur échangeront leurs produits, sur la base de l’estimation réciproque et de l’entraide définie par Kropotkine.

Le rôle de Makhno, dans tout cela ?

Il n’est qu’un animateur du mouvement, qui répond à ceux qui viennent lui demander des conseils : « C’est à vous de le savoir ; cherchez des solutions, organisez-vous, c’est en faisant des erreurs que vous apprendrez à les éviter. » Quelle différence avec Lénine ou Trotsky, dictant leurs ordres pour la moindre affaire ! Makhno démontre ainsi, d’une façon magistrale, que la théorie marxiste n’est pas valable, théorie selon laquelle le peuple a besoin de guides qui pensent pour lui, d’un parti puissant qui dicte ce qu’il a à faire.
Tout cela n’est évidemment pas vu d’un bon œil par les autorités bolcheviques et Makhno sait qu’un jour, il y aura affrontement.
Il déclare : « Le jour n’est pas éloigné où le peuple russe sera complètement écrasé sous la botte des partis. Les partis ne servent pas le peuple, c’est le peuple qui doit les servir. Ainsi voyons-nous déjà que toutes les décisions concernant le peuple sont prises directement par les partis politiques. Ainsi va se trouver une fois de plus justifiée la parole de Bakounine : partout où il y a domination, il y a exploitation. Or, nous ne voulons accepter ni la domination ni l’exploitation. »
C’est un véritable défi. Pourtant, celui-ci ne sera pas relevé. Un événement important va retarder l’affrontement : c’est l’approche des troupes monarchistes de Dénikine. Mais, parallèlement, c’est aussi cet événement qui va servir de prétexte aux bolcheviks pour « normaliser » la situation en Ukraine.

L’affrontement

Face aux troupes blanches qui s’apprêtent à envahir le pays, les paysans du sud de l’Ukraine sont résolus à se défendre eux-mêmes. Mais Makhno sait qu’en face, il y a une très bonne armée, composée principalement de cosaques et d’officiers de l’ancienne armée tsariste. Il faut donc renforcer la makhnovchtchina et deux congrès régionaux sont convoqués (à trois semaines d’intervalle) pour examiner la situation.
Le second de ces congrès va décider une mobilisation volontaire et égalitaire ; il n’y a jamais eu de conscription dans la makhnovchtchina, comme ont voulu le faire croire certains. Les volontaires vont être nombreux, mais le gros problème est le manque d’armes. Cependant, durant trois mois, l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle (c’est le nom adopté par les partisans ukrainiens) tient tête aux monarchistes.
Makhno se révèle être, de nouveau, un stratège extraordinaire. Toute la presse bolchevique chante même ses louanges, le qualifiant de « courageux partisan » et de « grand dirigeant révolutionnaire » !
C’est seulement au bout de trois mois que l’Armée rouge arrive. Aussitôt, un accord est conclu avec Makhno : l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle se joint à l’Armée rouge, mais elle ne dépend d’elle qu’au point de vue strictement militaire ; elle a droit au même approvisionnement en vivres et en munitions ; elle garde son nom, ses drapeaux noirs et ses structures (volontariat, principe électoral, autodiscipline). De plus, elle n’accepte aucun pouvoir politique (commissaires) dans la région où elle évolue. Les bolcheviks vont accepter, pensant absorber par la suite la makhnovchtchina.
Ils vont bien vite se rendre compte qu’ils n’y arriveront pas et ils décident de ne plus approvisionner les partisans ukrainiens. Makhno réquisitionne alors les trains destinés à l’Armée rouge et refuse de livrer la houille et les céréales dont la région qu’il occupe est riche.
C’est l’épreuve de force qui commence avec les premières arrestations d’anarchistes, l’interdiction de leur journal Nabat – dont Voline était alors rédacteur –, une campagne de calomnie dans la presse, de Moscou et des autorités de plus en plus menaçantes.
Devant cette situation, un troisième congrès régional est convoqué pour déterminer les positions civiles et militaires à adopter. Ce congrès est aussitôt déclaré hors-la-loi et contre-révolutionnaire par le commandant de division Dybenko, décision à laquelle le conseil révolutionnaire de Goulaï-Polé va répondre d’une façon véhémente : « Peut-il exister des lois faites par quelques personnes s’intitulant révolutionnaires, leur permettant. de mettre tout un peuple plus révolutionnaire qu’elles hors-la-loi ? […] Un révolutionnaire, quels intérêts doit-il défendre ? Ceux du parti ou bien ceux du peuple qui, par son sang, met en mouvement la révolution ? » (Archinoff, Le Mouvement makhnoviste).
Cette réponse va aussitôt entraîner une nouvelle campagne de diffamation dans la presse communiste. Les hautes autorités vont alors venir sur place pour se rendre compte de la situation. L’envoyé de Lénine, Kamenev, a un entretien assez cordial avec Makhno ; il s’en va même en déclarant que les bolcheviks sauraient toujours trouver un langage commun avec les makhnovistes, et qu’ils peuvent et doivent œuvrer ensemble.
Mais à peine est-il parti que les paysans ukrainiens interceptent des messages donnant l’ordre à l’Armée rouge d’envahir Goulaï-Polé et qu’un attentat contre Makhno ait lieu. Un quatrième congrès des délégués ouvriers, paysans et partisans est convoqué. L’ordre de Trotsky ne se fait pas attendre : toute personne participant à ce congrès doit être arrêtée.
Et il déclare : « II vaut mieux céder l’Ukraine entière à Dénikine que permettre une expansion du mouvement makhnoviste : le mouvement de Dénikine comme étant ouvertement contre-révolutionnaire pourrait être aisément compromis par la voie de classe, tandis que la Makhnovstchina se développe au fond des masses et soulève justement les masses contre nous » (Archinoff, Le Mouvement makhnoviste).
Et il met aussitôt ses paroles en pratique en retirant ses troupes afin de permettre à l’armée blanche d’envahir la région. Il déclare, d’autre part, que c’est Makhno le responsable de la défaite et ordre est donné de l’arrêter et de fusiller les insurgés pendant leur retraite. Pris entre deux feux, Makhno a alors une astuce pour se tirer du traquenard : il démissionne de son poste de commandement de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle et s’évanouit dans la nature avec ses compagnons.
C’est une catastrophe pour Trotsky qui est battu à plate couture par Dénikine et qui doit retirer ses troupes d’Ukraine. C’est à ce moment que Makhno décide de revenir à la surface. Il reforme son armée et en trois mois va battre les troupes monarchistes, sauvant ainsi la révolution.
Devenue très puissante et très populaire, la makhnovstchina ne va pas user de sa force pour étendre sa domination. Elle va, au contraire, se tourner à nouveau vers l’auto-organisation du pays. Elle va également appliquer intégralement ces principes si chers aux anarchistes en détruisant prisons et postes de police, et en accordant entière liberté de parole, de conscience, d’association, de presse.
Mais Makhno commet une erreur. Sûr de lui et de l’appui des masses populaires, il ne pense pas à se préserver d’une nouvelle traîtrise des bolcheviks. Et lorsque la moitié de ses troupes sera décimée par une épidémie de typhus, Trotsky reprendra le harcèlement. Il y aura une nouvelle trêve en octobre 1920, à l’approche de l’armée blanche de Wrangel.
La makhnovchtchina acceptera encore d’aider l’Armée rouge. Quand les monarchistes seront définitivement éliminés, on assistera à la dernière trahison des communistes. Makhno va intercepter trois messages de Lénine à Rakovsky, président du Conseil des commissaires du peuple d’Ukraine ; les ordres : arrêter tous les militants anarchistes et les juger comme des criminels de droit commun.
Août 1923, Makhno, épuisé, sera battu et devra s’enfuir en Roumanie, puis en Pologne, pour enfin venir à Paris où il terminera sa vie dans la misère et l’abandon.
Le communisme étatique s’installera en Ukraine.
La diffamation contre les anarchistes durera encore longtemps. On passera même un film dans toute la Russie présentant Makhno comme un chef de bandits sanguinaires et allié de l’armée blanche. Puis, le silence et pourtant, en 1953, à la mort de Staline, alors que l’Ukraine connaissait une vaste insurrection dans ses camps de concentration, les détenus, reprenant le camp de Norilsk, hissèrent le drapeau du mouvement makhnoviste en haut du mât.
Le mensonge et la calomnie feront peut-être, un jour, place à la vérité.
Alors sonnera le jour de la révolution sociale pour laquelle luttèrent tant les anarchistes ukrainiens.

Pascal Nurnberg

(1).Nom donné à l’armée insurrectionnelle ukrainienne menée par Makhno. (Ndlr.)
(2).Voir l’article de Guillaume Goutte, « Francisco Ferrer i Guardia, le pédagogue anarchiste », Le Monde libertaire, n° 1607, du 7 au 13 octobre 2010. (Ndlr.)
(3). Vsevolod Mikhaïlovitch Eichenbaum, dit Voline (1882-1945), est un anarchiste russe.Pendant la makhnovchtchina, il sera en charge de la section «culture et éducation» de l’armée insurecctionnelle. Arrêté par l’Armée rouge en 1919, il est emprisonné puis libéré en 1920. En décembre de la même année, il est à nouveau arrêté par les bolcheviks alors qu’il s’apprêtait à préparer le congrès anarchiste de Khrakov. Bénéficiant d’un mouvement de solidarité européen, il est libéré.Dans les années trente, il se rend en France où, à la demande de la CNT espagnole, il s’implique activement dans la rédaction de L’Espagne antifasciste. Il meurt en 1945, à Paris, de la tuberculose. (Ndlr.)

Source : http://www.monde-libertaire.fr/portraits/14063-nestor-makhno-et-larmee-insurrectionelle-dukraine


Une oeuvre literraire remarquable sur lui :

Présenter en 475 pages la vie et l'action de Nestor lvanovitch Makhno (1889/1934), inspirateur et réalisateur de la seule expérience de communisme libertaire pendant la période de la révolution russe (entre 1917 et 1921) est un pari réussi par A. Skirda. Spécialiste de la Russie Soviétique, l'auteur exprime sans aucun doute sa sympathie politique pour l'anarchisme makhnoviste au travers d'une étude aussi complète que variée.

 Une excellente chanson sur lui :

 

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Date de dernière mise à jour : 09/04/2014

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