L'esclavage en Mauritanie et son détracteur Birham Dah Abeid

La Mauritanie a son Spartacus. Le militant Biram Dah Abeid veut faire libérer tous les esclaves de son pays, au prix de sa propre liberté.

Massif, volubile, volontaire, les yeux brillants, Biram Dah Abeid, 49 ans, est un homme habité par une mission : libérer tous les esclaves de son pays. Ses seuls maîtres à lui sont les philosophes français des Lumières, les inspirateurs de la Révolution de 1789, Rousseau, Diderot, Montesquieu.
En 1981, la Mauritanie devenait le dernier État au monde à abolir l'esclavage. Il a fallu attendre 2007 pour que, sous la pression internationale, cette République islamique, financièrement soutenue par l'Occident et notamment par la France pour sa lutte contre le terrorisme islamique, criminalise cette pratique largement répandue.
Mais à ce jour, malgré quelques récents - et toujours très brefs - séjours en prison, aucun maître n'a encore été condamné définitivement. Il y aurait de 150.000 à 300.000 esclaves dans ce pays désertique, vaste mais peuplé seulement de quelque 3,5 millions d'habitants. Soit le plus fort taux d'esclaves au monde.

Leader abolitionniste et radical

Menacé de mort, emprisonné, vilipendé par le pouvoir en place, Biram Dah Abeid ne se soumet pas. Lui et son association l'IRA - toujours pas reconnue par les autorités - multiplient les actions spectaculaires. Mieux, ce leader abolitionniste et radical prédit une révolution prochaine, lorsque la caste des Haratins, celle des esclaves ou anciens esclaves (environ 40% à 50% de la population), alliée aux citoyens de seconde zone que sont les Négro-Mauritaniens (30%) renverseront les maîtres : les Maures, la minorité arabo-berbère (20%) qui domine aujourd'hui le pouvoir, l'économie, la politique.
Même s'il jure de ne jamais avoir recours à la violence, "toujours destructrice de l'humanisme", Biram Dah Abeid estime que "la déflagration est imminente". "Si ma stratégie échoue, prévient-il, il y aura une violence difficile à maîtriser."
Je crains le mortel entêtement de la classe dirigeante enivrée par ses privilèges issus de l'esclavage, poursuit-il. Officiellement l'esclavage est prohibé, mais ceux qui vont en prison sont ceux qui le combattent, pas les esclavagistes. Moi et mes amis nous peuplons les prisons, nous subissons cinq procès chaque année. Nous sommes toujours condamnés à de lourdes peines. "

Un sentiment d'urgence

C'est poussé par un sentiment d'urgence et une lourde histoire familiale que Biram s'est lancé dans l'action radicale. Car ce combattant de la liberté à la peau d'ébène est un Haratin, issu d'une famille d'une lignée d'esclaves et d'anciens esclaves. "Mon père a été affranchi dans le ventre de sa mère par son maître", raconte-t-il.
Mais il n'en aura pas pour autant fini avec la traite : il se marie à une esclave. "Il a dû l'abandonner avec les enfants, car le maître ne voulait pas les laisser partir". Comme tous les esclavagistes, celui-ci considérait non seulement l'esclave mais aussi ses enfants comme sa propriété.
Né d'un second mariage, Biram a vite pris conscience de l'oppression que subissaient les Haratins : "Dans mon village, quand j'étais enfant, nous étions sous le joug de la loi des Arabo-Berbères et de leur police."
A l'école, où la discrimination est forte, Biram se fait plus d'une fois corriger. C'est pourtant son éducation qui va lui permettre de se révolter. Il est le douzième d'une famille de treize enfants, et le premier à avoir été scolarisé.
Dès le primaire, élève brillant, pauvre et turbulent, Biram étudie le Coran avec un marabout peul antiesclavagiste. Au collège, il fondera un premier mouvement de libération. Biram ira loin : des études supérieures de droit et d'histoire en Mauritanie et au Sénégal, et un sujet de thèse sur... l'esclavage.

Détruire les fondements sacrés de l'esclavagisme

En 2008, frustré par les méthodes des organisations abolitionnistes qui accumulent les rapports et les communiqués en vain, il fonde l'IRA. Sit-in, grèves de la faim, séjours en prison : l'organisation multiplie les actions coup de poing. Elle ne s'attaque pas seulement au gouvernement mais aussi aux marabouts, les religieux. Elle veut détruire les fondements sacrés de l'esclavagisme.
Comme toujours, Biram Dah Abeid joint le geste à la parole. En avril 2012, devant une foule réunie pour une prière "très spéciale", le leader abolitionniste va réaliser son coup d'éclat. Après avoir prêché de sa voix passionnée les principes égalitaires et humanistes de l'islam, Biram annonce "un jour historique", la "purification des esclaves et de leurs maîtres, de la religion et de la foi".
Il fustige l'"instrumentalisation de l'islam" par une minorité qui veut dominer. Puis il se fait apporter un livre qu’il considérait comme faisant l’apologie de l’esclavage. Et il le brûle en public. Pour les dignitaires religieux mauritaniens, c'est un livre sacré, cet acte représente donc un crime d'apostasie, punissable de mort dans cette République islamique. Aujourd'hui il décrit cet autodafé comme "un acte fondateur".

Naissance d'un héros

Soumise au régime, la presse se déchaîne alors : Biram Dah Abeid, écrit-elle, est un "hérétique". Des journaux se prononcent pour sa condamnation à mort. Il est arrêté, jeté en prison. Le président Aziz apparaît à la télévision et demande aussi sa tête. Biram serait un agent israélien ou à la solde des Américains, ou les deux à la fois. Le vecteur d'un complot occidental contre l'islam.
Mais devant la prison, malgré la propagande et les calomnies, l'IRA réunit des milliers de personnes qui demandent la libération de leur héros. Soumis économiquement et parfois psychologiquement à leurs maîtres, illettrés, souvent éclatés géographiquement, les Haratins se réveillent, ils sortent dans la rue.
Après quatre mois de prison, Biram Dah Abeid est libéré, gracié par un président sous pression. Il a gagné. En 2013, il sera l'un des lauréats du prix des Nations unies pour les droits de l'homme. En 2014, il arrive en deuxième position à l'élection présidentielle.
La prison est une tribune contre l'esclavage. Nous y sommes allés comme en voyage de noces", s'amuse-t-il à dire aujourd'hui.

Une main anonyme a rebaptisé le lieu où il a brûlé les livres religieux "avenue de Biram".

L'autodafé des textes sacrés, l'emprisonnement de Biram Dah Abeid agissent comme un électrochoc dans la communauté haratine, notamment chez les esclaves. C'est aussi grâce à l'IRA qu'un premier maître sera emprisonné.
Depuis, un vingtaine d'esclavagistes ont connu, brièvement, la prison. Ils seront systématiquement libérés. Face aux manifestations de l'IRA, la police a le choix : mettre les esclavagistes ou bien leurs détracteurs en prison. Les autorités, qui continuent à nier l'existence même de l'esclavage, font les deux au gré des pressions qu'elles subissent.

Un combat qui "ne mènera qu'à la violence"

Pourtant, malgré ses indéniables succès, les méthodes de Biram Dah Abeid et de l'IRA sont critiquées, et pas seulement par les autorités. Boubacar Ould Messaoud, 70 ans, est le président de l'ONG SOS-Esclaves, reconnue par l’État. Il revendique lui aussi la libération de nombreuses personnes par des moyens plus classiques. Il s'oppose aux méthodes révolutionnaires de l'IRA. Si nous provoquons une confrontation, les victimes seront ceux que nous voulons libérer,s'alarme le vieil homme. Les esclavagistes sont armés par les militaires. Si les jeunes Haratins les attaquent, ils seront liquidés physiquement."
Une universitaire, spécialiste de l'esclavage voit elle aussi en Biram Dah Abeid "un démagogue brillant, autocentré, qui s'appuie sur la frustration des Haratins". Selon cette chercheuse, son combat "ne mènera qu'à la violence".
Mais le leader de l'IRA, lui, renvoie la responsabilité d'un éventuel affrontement sanglant sur la minorité arabo-berbère au pouvoir. Et il dénonce "cet apartheid d'un autre âge, qui ne tient que grâce au soutien de l'Occident, des États-Unis, de la France."

Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20141214.OBS7863/pour-les-maitres-violer-les-esclaves-est-un-droit.html



Une journée en compagnie de Biram

L’homme est beaucoup sollicité. Il est 15 heures, Biram Abeid est de retour à la maison après une journée bien chargée comme d’habitude. L’homme apparemment affaibli par un coup de fatigue vient de recevoir en audience au siège de son mouvement IRA, une vingtaine de personnes, chacune venue le solliciter pour l’aider ou à aider un proche à sortir de l’esclavage. Mais décidément ce jeudi, la journée n'est pas de tout repos pour le leader abolitionniste. A la maison l’attendent aussi une dizaine de personnes, tous des harratines ou des Maures noirs. Parmi eux, Aziz venu solliciter l’aide de Biram pour la libération de sa mère :
« Ma maman est une Hartani, elle est une esclave. Biram peut nous aider, on compte sur Biram pour libérer les esclaves. Inchallah avec Biram, on va changer la Mauritanie. »
La maison de Biram Abeid est située dans le quartier PK dans la périphérie de la capitale, Nouakchott. Un quartier connu pour être peuplé en majorité de noirs mauritaniens à l’instar du leader abolitionniste. Ici, celui qui est surnommé « le chasseur d’esclavagistes » est un héros. Dans ce quartier, on retrouve notamment, des forgerons, potiers, cordonniers et même des griots. Ils ont en commun les mauvais traitements et injustices appliqués par les soi-disant nobles ou Blancs avec la complicité de l`Etat, dit-on ici. Les composantes ethniques mauritaniennes sont stratifiées en nobles et non nobles. Et parmi les non nobles, Meriem libérée il y a 2 ans grâce à l’intervention de Biram Abeid.

Les castes sont les plus dominées, les plus méprisées

« J’ai été esclave des années durant, mes parents m’ont abandonnée. Aujourd’hui, je suis une personne. Biram, c’est comme mon père. Il a fait de moi ce que je suis aujourd’hui... »
Partout ces castes sont les plus dominées, les plus méprisées, et les moins considérées. Des cas comme celui de Meriem, on en compte des milliers selon Biram Abeid. Et bon nombre d’entre eux, sont sans acte d’état civil. Pour eux, lutte le chasseur d’esclavagistes Biram.

Biram, un homme de renommée internationale

Pour son combat, Biram a reçu des récompenses. Notamment le prestigieux prix allemand des droits de l’homme, « le prix Weimar» du nom de la ville de Weimar et est l’un des six lauréats 2013 du prix des droits de l’homme des Nations unies. Une récompense décernée tous les cinq ans par l’ONU à des personnes ou associations ayant œuvré pour la défense des droits humains dans le monde. Ekkehard Strauss est le représentant du Bureau du Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme en Mauritanie.
« Biram est l’un des Mauritaniens qui apportent sa contribution pour l’abolition de l’esclavage. Il a été l’un des candidats à la présidentielle et obtenu près de 9%. Cela prouve que des anciens esclaves ou descendants d’esclaves peuvent participer à la vie politique du pays… »

Les composantes ethniques mauritaniennes sont stratifiées en nobles et non nobles.

Biram qui a longtemps lutté au sein de « Sos esclave », une autre ONG anti-esclavagiste a fondé en 2008 son organisation, l'Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste, IRA-Mauritanie. Une initiative qu'il définit comme « une organisation de lutte populaire ». Mais en Mauritanie, Biram Abeid est un homme controversé. Il a été candidat à l'élection présidentielle de juin dernier. Ses détracteurs pointent du doigt son tempérament et son caractère réactionnaire. Avec son entrée en politique, beaucoup ont vu une façon de monnayer sa popularité. L’analyse du journaliste et philosophe, Kissima Diagana : « Jusqu’à Biram, on peut dire qu’il y a plusieurs acteurs des droits de l’homme qui ont cherché à combattre l’esclavage. Mais le style de Biram est nouveau. Nouveau style pourquoi ? Parce que c’est un style qui est perçu par beaucoup de gens ici comme un style très agressif, très violent. Sa personnalité, c’est la personnalité d’un homme qui a pris beaucoup de risques allant jusqu’à des confrontations physiques avec les forces de l’ordre.


Il faut dire aussi qu’à un certain moment, quand une personnalité de la société civile et ou une personnalité publique commence à avoir une certaine notoriété, il peut lui échapper le réalisme. Il est arrivé à un certain moment au sein de son mouvement, à s’engager politiquement, d’où la création d’un parti politique qui n’a pas été encore reconnu. Au-delà de ce parti, il a saisi l’occasion offerte par la dernière élection présidentielle pour être candidat. Il est arrivé deuxième, ce qui va être pour lui un succès. Il a récupéré un espace politique qui avait été boycotté par les principaux leaders politiques. »
La grande surprise de la dernière présidentielle a été le score réalisé par le candidat indépendant Biram Dah Abeid. C'est à dire les 9% des voix.

Source : http://www.dw.de/qui-est-biram-ould-abeid-arr%C3%AAt%C3%A9-en-mauritanie/a-18061279

Le verdict tombe une fois de plus

Ce 15 janvier 2015, la justice mauritanienne a condamné à deux ans d'emprisonnement Biram Dah Abeid, le président d'IRA-Mauritanie, Brahim Ould Bilal Ramdane, vice-président d'IRA-Mauritanie et Djiby Sow, président de Kawtal.
Les six autres prévenus ont été libérés. Il s'agit deKhattri RAHEL, deCheikh VALL, Abidine MATALLA, de Samba DIAGANA, de Hassane MAHMOUD et de Mohamed Yacoub.

"J'ai assisté du début à la fin à un procès politique. Ce verdict ne sert pas la communauté nationale et son unité. C'est un défi également pour la communauté internationale. Tout le monde sait que ce procès était politique. Nous allons continuer à nous battre pour l'application du droit. Car, c'est un procès vide qui n'a rien à voir avec le droit", a réagi le Sénateur Youssouf Sylla, à l'annonce du verdict du Tribunal de Rosso.  "On est surpris par ce verdict. Dans le dossier, rien ne permettait d'aboutir à cette condamnation. On va continuer la lutte pacifique jusqu'à ce que nos camarades soient libérés", ajoute Dame Fall, un militant d'IRA-Mauritanie, qui est venu, lui également, assister à ce procès. Rappelons que le Parquet avait requis cinq ans d'emprisonnement. Après l'annonce du verdict par le juge du Tribunal de Rosso, des cris de protestation de sont élevés dans la salle d'audience. A l'heure actuelle, les militants d'IRA-Mauritanie campent devant le Tribunal de Rosso, sous haute surveillance des services de sécurité. On vient d'apprendre à l'instant même que les avocats de la défense sont en train de rédiger leur appel.

Source : http://www.mauriweb.info/index.php/actualite/3904-en-direct-de-rosso-le-verdict-est-tombe-biram-dah-abeid-brahim-bilal-et-djiby-sow-condamnes-a-deux-ans-demprisonnement.html

Espérons juste que la raison prendra le dessus et que Birham ne finira pas, comme tant d'autres avant lui, sur l'autel des humanistes sacrifiés ...

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Date de dernière mise à jour : 05/03/2015

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