Jaurès

 

Jean Jaurès
Jean Jaurès (1859-1914)

"Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire, c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques
Jean Jaurès (Juillet 1903)

"Je n'ai jamais séparé la République des idées de justice sociale sans lesquelles elle n'est qu'un mot
Jean Jaurès (Octobre 1887)

"Tout progrès vient de la pensée et il faut donner d'abord aux travailleurs le temps et la force de penser
Jean Jaurès (Octobre 1889)

Le 27 février 1999 la statue de Jean Jaurès a été inaugurée à Montpellier.

Heureux ceux qui, à travers cette image, 
sauront raconter aux enfants celui qui par la parole et l'action 
a fait honneur à la République.



Raconte moi Jean Jaurès par J. Llapasset


Ce 27 Février 1999, Hibou, "Chouette au chapeau" et Oui-oui écoutent parler le tribun devant la statue de Jean Jaurès couverte d'un voile épais. La parole fait surgir, par la magie du discours, ce que la violence aveugle, les cris et les chuchotements, les compromissions mal cachées par la raison d'État, ou tout simplement la peur grégaire, ont longtemps caché:
le grand homme Jaurès, sa pensée exceptionnelle, son œuvre inachevée mais généreuse, comme si l'oubli pouvait être conjuré, comme si les morts avaient des droits, comme si le discours pouvait atteindre les absents et singulièrement cette jeunesse qu'il faut bien toucher pour qu'elle s'engage.

Le courage, la foi, et la culture de l'orateur, dans un immense et pathétique effort, rendent justice à un des géants du XXème siècle ... "Je la (la statue) dédie à tous ceux qui ne connaissent pas Jaurès et qui, en voyant ce bronze, iront peut-être ouvrir un livre ou une page internet sur ce grand homme." (Georges Frêche, Maire de Montpellier).
La cérémonie terminée Hibou, pensif, s'entend interpeller par Oui-oui: Hibou, raconte moi Jaurès!

Hibou: écoutons-le plutôt parler, nous ne serons pas déçus: écouter quelqu'un c'est se mettre dans les conditions de lui rendre justice, de prononcer un discours bien ajusté. Si les morts ont des droits c'est d'abord celui de prononcer à nouveau les paroles jadis prononcées: cinq jours avant sa mort, le 25 Juillet 1914, Jaurès vient à Lyon aider un de ses amis Vaise qui sollicite les électeurs de banlieue pour un mandat de député. Il vient donc le soutenir mais, dans son désarroi, notre tribun oublie cette tâche pour crier le mélange de tristesse, d'angoisse et d'espérance qui l'étreint à la veille de la guerre: cette guerre qui se profile, qui , il le sait, va écraser toute une jeunesse et avec elle une partie de l'espérance des peuples, cette guerre qui va semer le germe des monuments aux morts.

De cette guerre quelles sont les raisons?
Écartant par la souveraineté de son esprit les causes matérielles, Jaurès s'élève aux responsabilités morales de ce que l'homme seul a pu faire: loin du manichéisme, ce professeur de philosophie qui tout jeune rivalisait de loyauté avec Bergson dans des joutes oratoires qui médusaient la promo de l'École Normale, accuse, derrière l'ambition et l'avidité, le désir injuste et l'absence de hauteur dans la pensée: marquant ainsi le partage des responsabilités, dans le paroxysme de sa souffrance il marque aussi les conditions d'une réconciliation: il appelle non pas le marché commun des intérêts mais l'action d'un parti socialiste international pour imposer la paix: Jaurès n'est donc pas le prophète d'une Europe des intérêts mais celui qui a espéré une Europe sociale, une Europe du partage, qui reste devant nous comme un projet, le projet de l'humain, de cette démocratie toujours à conquérir sur la générosité restreinte.

Voici le dernier discours de Jean Jaurès, 5 jours avant sa mort. 

CITOYENS,
Je veux vous dire ce soir que jamais nous n'avons été, que jamais depuis quarante ans l'Europe n'a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l'heure où j'ai la responsabilité de vous adresser la parole. Ah! citoyens, je ne veux pas forcer les couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demie heure, entre l'Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu'une guerre entre l'Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate entre la Serbie et l'Autriche le conflit s'étendra nécessairement au reste de l'Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes à l'heure actuelle, des chances terribles et contre lesquelles il faudra que les prolétaires de l'Europe tentent les efforts de solidarité suprême qu'ils pourront tenter.

Citoyens, la note que l'Autriche a adressée à la Serbie est pleine de menaces et si l'Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, Si la race germanique d'Autriche fait violence à ces Serbes qui sont une partie du monde slave et pour lesquels les slaves de Russie éprouvent une sympathie profonde, il y a à craindre et à prévoir que la Russie entrera dans le conflit, et si la Russie intervient pour défendre la Serbie, l'Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la Russie, invoquera le traité d'alliance qui l'unit à l'Allemagne et l'Allemagne fait savoir qu'elle se solidarisera avec l'Autriche. Et si le conflit ne restait pas entre l'Autriche et la Serbie, Si la Russie s'en mêlait, l'Autriche verrait l'Allemagne prendre place sur les champs de bataille à ses côtés. Mais alors, ce n'est plus seulement le traité d'alliance entre l'Autriche et l'Allemagne qui entre en jeu, c'est le traité secret mais dont on connaît les clauses essentielles, qui lie la Russie et la France et la Russie dira à la France:

"J'ai contre moi deux adversaires, l'Allemagne et l'Autriche, j'ai le droit d'invoquer le traité qui nous lie, il faut que la France vienne prendre place à mes côtés. A l'heure actuelle, nous sommes peut-être à la veille du jour où l'Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l'Autriche et l'Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c'est l'Europe en feu, c'est le monde en feu.

Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls pour nous tous, pour toutes les patries, je ne veux pas m'attarder à chercher longuement les responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet l'a dit et j'atteste devant l'Histoire que nous les avions prévues, que nous les avions annoncées; lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc, c'était ouvrir l'ère des ambitions, des convoitises et des conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c'est nous qui avions le souci de la France.
Voilà, hélas! notre part de responsabilités, et elle se précise, si vous voulez bien songer que c'est la question de la Bosnie-Herzégovine qui est l'occasion de la lutte entre l'Autriche et la Serbie et que nous, Français, quand l'Autriche annexait la Bosnie-Herzégovine, nous n'avions pas le droit ni le moyen de lui opposer la moindre remontrance, parce que nous étions engagés au Maroc et que nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre péché en pardonnant les péchés des autres. 

Et alors notre ministre des Affaires étrangères disait à l'Autriche:
"Nous vous passons la Bosnie-Herzégovine, a condition que vous nous passiez le Maroc" et nous promenions nos offres de pénitence de puissance en puissance, de nation en nation, et nous disions à l'Italie. "Tu peux aller en Tripolitaine, puisque je suis au Maroc, tu peux voler à l'autre bout de la rue, puisque moi j'ai volé à l'extrémité."
Chaque peuple paraît à travers les rues de l'Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l'incendie.
Eh bien! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir de dénoncer, d'une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande, et, d'autre part, la duplicité de la diplomatie russe. Les Russes qui vont peut-être prendre parti pour les Serbes contre l'Autriche et qui vont dire "Mon cœur de grand peuple slave ne supporte pas qu'on fasse violence au petit peuple slave de Serbie. "Oui, mais qui est-ce qui a frappé la Serbie au cœur? Quand la Russie est intervenue dans les Balkans, en 1877, et quand elle a créé une Bulgarie, soi-disant indépendante, avec la pensée de mettre la main sur elle, elle a dit à l'Autriche "Laisse-moi faire et je te confierai l'administration de la Bosnie-Herzégovine. "L'administration, vous comprenez ce que cela veut dire, entre diplomates, et du jour où l'Autriche-Hongrie a reçu l'ordre d'administrer la Bosnie-Herzégovine, elle n'a eu qu'une pensée, c'est de l'administrer au mieux de ses intérêts."
Dans l'entrevue que le ministre des Affaires étrangères russe a eu avec le ministre des Affaires étrangères de l'Autriche, la Russie a dit à l'Autriche: "Je t'autoriserai à annexer la Bosnie-Herzégovine à condition que tu me permettes d'établir un débouché sur la mer Noire, à proximité de Constantinople. "M. d'Ærenthal a fait un signe que la Russie a interprété comme un oui, et elle a autorisé l'Autriche à prendre la Bosnie-Herzégovine, puis quand la Bosnie-Herzégovine est entrée dans les poches de l'Autriche, elle a dit à l'Autriche : "C'est mon tour pour la mer Noire." - "Quoi? Qu'est-ce que je vous ai dit? Rien du tout!", et depuis c'est la brouille avec la Russie et l'Autriche, entre M. Iswolsky, ministre des Affaires étrangères de la Russie, et M. d'Ærenthal, ministre des Affaires étrangères de l'Autriche ; mais la Russie avait été la complice de l'Autriche pour livrer les Slaves de Bosnie-Herzégovine à l'Autriche-Hongrie et pour blesser au cœur les Slaves de Serbie.

C'est ce qui l'engage dans les voies où elle est maintenant.
Si depuis trente ans, si depuis que l'Autriche a l'administration de la Bosnie-Herzégovine, elle avait fait du bien à ces peuples, il n'y aurait pas aujourd'hui de difficultés en Europe; mais la cléricale Autriche tyrannisait la Bosnie-Herzégovine; elle a voulu la convertir par force au catholicisme; en la persécutant dans ses croyances, elle a soulevé le mécontentement de ces peuples.
La politique coloniale de la France, la politique sournoise de la Russie et la volonté brutale de l'Autriche ont contribué à créer l'état de choses horrible où nous sommes. L'Europe se débat comme dans un cauchemar.
Eh bien! citoyens, dans l'obscurité qui nous environne, dans l'incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j'espère encore malgré tout qu'en raison même de l'énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n'aurons pas à frémir d'horreur à la pensée du cataclysme qu'entraînerait aujourd'hui pour les hommes une guerre européenne.
Vous avez vu la guerre des Balkans; une armée presque entière a succombé soit sur le champ de bataille, soit dans les lits d'hôpitaux, une armée est partie à un chiffre de trois cent mille hommes, elle laisse dans la terre des champs de bataille, dans les fossés des chemins ou dans les lits d'hôpitaux infectés par le typhus cent mille hommes sur trois cent mille.
Songez à ce que serait le désastre pour l'Europe: ce ne serait plus, comme dans les Balkans, une armée de trois cent mille hommes, mais quatre, cinq et six armées de deux millions d'hommes. Quel massacre, quelles ruines, quelle barbarie! Et voilà pourquoi, quand la nuée de l'orage est déjà sur nous, voilà pourquoi je veux espérer encore que le crime ne sera pas consommé. Citoyens, si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et en attendant, s'il nous reste quelque chose, s'il nous reste quelques heures, nous redoublerons d'efforts pour prévenir la catastrophe. Déjà, dans le Vorwaerts, nos camarades socialistes d'Allemagne s'élèvent avec indignation contre la note de l'Autriche et je crois que notre bureau socialiste international est convoqué.

Quoi qu'il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n'y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et, de sauvagerie, qu'une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions à ces milliers d'hommes de s'unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l'horrible cauchemar.
J'aurais honte de moi-même, citoyens, s'il y avait parmi vous un seul qui puisse croire que je cherche à tourner au profit d'une victoire électorale, si précieuse qu'elle puisse être, le drame des événements. Mais j'ai le droit de vous dire que c'est notre devoir à nous, à vous tous, de ne pas négliger une seule occasion de montrer que vous êtes avec ce parti socialiste international qui représente à cette heure, sous l'orage, la seule promesse d'une possibilité de paix ou d'un rétablissement de la paix.
Jean Jaurès, discours prononcé le 25 Juillet 1914.


 

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18 avril 1904 : Jean Jaurès lance le premier numéro du journal

31 juillet 1914 : Jean Jaurès est assassiné

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Jean Jaurès

(1859-1914)
 

Certainement la figure la plus sacrée de l'histoire et de la mémoire des socialistes français, Jean Jaurès est né en 1859 à Castres (Tarn). Après de brillantes études de philosophie, (il obtiendra son doctorat en philosophie en 1892. Sa thèse s'intitule De la réalité du monde sensible, sa thèse secondaire, en latin, Des origines du socialisme chez Luther, Kant, Fichte et Hegel), il enseigne à Albi puis à Toulouse. En 1885, il devient député du Tarn sous une étiquette républicaine. Son activité de journaliste commence à peu près à la même période, à La Dépêche, à partir de 1887. Conseiller municipal puis maire adjoint de Toulouse, Jaurès est un connaisseur du monde ouvrier. Ayant en outre étudier la pensée et les militants socialistes, il s'en rapproche de plus en plus, le baptême étant la grève de mineurs de Carmaux. Il est alors assez proche de Jules Guesde (liens) le chef de file du courant marxiste dans une famille socialiste française encore en reconstruction et éclatée en petits partis. En 1898, il perd son siège de député. Il le retrouvera en 1902, jusqu'à sa mort.

Jaurès est à la tête du Parti socialiste français avec Edouard Vaillant. Il représente un courant bourgeois et pragmatique. Socialistes non marxistes, les amis de Jaurès soutiennent la participation des socialistes au gouvernement de Bloc des Gauches. C'est la première fois que des socialistes deviennent ministres (Millerand et Briand dans les gouvernements Waldeck-Rousseau puis Combes). Soucieux d'affermir la République, Jaurès est l'un des pères de la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Issu lui-même d'une tradition catholique, il défend l'idée que les croyances religieuses d'un individu ne sauraient le priver d'appartenir lui aussi à une communauté de destin.
Auparavant, il a joué un rôle fondamental dans l'Affaire Dreyfus. Cette affaire qui a divisé la France en deux camps a aussi divisé la gauche. D'un côté le vieux fond anticapitaliste teinté d'antisémitisme d'un Guesde l'entraîne à ne pas choisir le camp dreyfusard, par définition " bourgeois ". De l'autre, Jaurès, Blum ou Lucien Herr, hommes de gauche, attachés avant tout au triomphe de la vérité. Désormais, la gauche sera du côté des droits de l'homme, quoiqu'il arrive.

L'Affaire Dreyfus marque aussi la naissance d'une génération politique. Elle choisit ses maîtres à penser. Jaurès est l'un deux.

Dans le même temps, Jaurès bataille dur au sein de la famille socialiste pour son unité. Le Congrès de 1904 de l'Internationale socialiste, réuni à Amsterdam, enjoint les socialistes français à trouver la voie de l'unité, ce qui est obtenu en 1905 avec la fondation de la Section française de l'Internationale ouvrière. Certes, il est mis en minorité sur la question de la participation des socialistes au gouvernement (lui est pour, mais les autres s'émeuvent de la présence dans le même cabinet d'un général qui a participé à la répression de la Commune), mais il accepte de faire l'unité avec Guesde. Dès lors, c'est Jaurès qui sera la figure la plus importante de la jeune SFIO. Après le combat en faveur de la révision du procès du capitaine Dreyfus, le combat le plus important de Jaurès sera en faveur du pacifisme. Il s'est battu contre la loi des trois ans (trois ans de service militaire) et il milite contre l'impérialisme français qui, ne se différenciant pas de la politique allemande, participe d'un dangereux engrenage qui met la paix de l'Europe en danger. Il devient dès lors l'homme à abattre pour les nationalistes. Il est assassiné le 31 juillet 1914 au Café du Croissant, à Paris, par un nationaliste. Ses cendres seront transférées au Panthéon en 1924.

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