Les agrocarburants

Agro-carburants, les retombées catastrophiques.

de Michel MENGNEAU

Depuis quelques temps déjà, nous fûmes un certain nombre à prévoir les dangers de la généralisation des agro-carburants. Parmi lesquels, Fidel Castro qui dès le début 2007 mettait en garde les populations dans un article intitulé "Convertir les aliments en carburant, c’est créer de la famine".

A l’époque, diminué physiquement, beaucoup avaient aussi douté de l’état de santé morale du vieux révolutionnaire. Pourtant, son acuité, sa perception de la société de demain était prémonitoire. Le dernier rapport de la FAO, du moins la conférence de presse de Jacques Diouf du 17 décembre à Rome où celui-ci s’inquiétait de la flambée des prix de certaines denrées alimentaires confirme les pronostiques les plus pessimistes sur la catastrophe humanitaire qui était pressentie.

Les chiffres sont éloquents, selon la FAO en 2007 l’indice des prix des produits alimentaires a augmenté pour atteindre le pourcentage vertigineux de 40%. Dont particulièrement ceux des céréales et des produits laitiers qui gaillardement avoisinent les 50%. Sans parler de certains oléagineux et huiles qui battent les records puisque la triste réalité nous emmène autour des 70%.

Les statistiques sont là, inéluctables. D’ailleurs, le Directeur de la FAO, un peu gêné, sans doute aussi pour arrondir les angles, a donc mis en avant le fait que des dérèglements climatiques importants avaient réduit la production de plusieurs pays. Il n’a, en l’occurrence, fait aucune réflexion sur les disfonctionnements météorologiques, pourtant…

Bref, le plat de résistance, si l’on peut se permettre ce genre d’allusion, est la très forte augmentation de la demande en agro-carburants. Pour lesquels, Diouf cite en exemple la production de maïs étasunien qui a doublé depuis 2003 afin de servir comme combustible. L’UE n’étant pas en reste puisqu’il est prévu de multiplier par douze d’ici 2016 la quantité de blé nécessaire à la fabrication de carburant. Pour la petite histoire, lorsque George Bissel foulait les champs de blé entourant Oil Creek en Pennsylvanie, lui qui fut le promoteur de l’Or noir, il ne savait pas que cent cinquante ans plus tard, au début du XXIème siècle, le blé qui avait laissé place à des derricks à son époque serait maintenant le but de la ruée vers l’Or Vert. Etrange monde dans lequel nous vivons !

On pourrait relater des chiffres plus précis en tonnages et valeurs monétaires, au demeurant ces quelques statistiques suffisent pour entrevoir l’ampleur des catastrophes en devenir. Comme la productivité agricole va devoir être multipliée de façon exponentielle, les premiers risques qui nous viennent à l’esprit sont les dégâts écologiques découlant de cette suractivité. Déjà, l’Europe a supprimé les jachères, néanmoins écologiquement utiles. La déforestation a commencé dans plusieurs pays asiatiques et va atteindre d’ici peu l’Amazonie, etc. Puis, de toute évidence, pour produire plus il va falloir utiliser des moyens non naturels, donc engrais en surdose, traitements divers et surtout généralisation des OG On comprend d’ailleurs les réticences de nos dirigeants ultralibéraux à statufier définitivement sur ce problème, dont ils vont laisser la décision finale aux instances européennes. Ce qui va relancer la polémique et n’aura permis qu’un court répit à ceux qui pensent que l’interdiction des OGM est en bonne voie.

Sans minimiser les conséquences écologiques déjà constatables, un autre dérèglement planétaire avance à grand pas. Il s’agit de la catastrophe humanitaire due à l’augmentation inconsidérée des produits agricoles. Augmentations qui sont la conséquence du marché faramineux qui s’ouvre à l’agro-industrie en raison de la raréfaction du pétrole. Parallèlement, augmentations d’ailleurs aussi voulues des produits pétroliers pour permettre aux éthanols plus chers en coût de fabrication de pouvoir s’aligner sur celui de la pétrochimie. De plus, en conservant des marges importantes cela permet aux transformateurs du pétrole d’engranger des réserves monétaires pour construire des usines destinées à la fabrication des éthanols, un nouveau monopole se met donc en place ! D’ailleurs, les naïfs qui vitupèrent sur les prix exagérés des carburants issus du pétrole risquent d’être déçus en attendant impatiemment des agro-carburants moins chers ; pas « bio » pour autant dans leur conception, mais qualifiés de façon usurpée et commerciale de Biocarburant ou Biodiésel.

Cependant, des âmes bien-pensantes, des technocrates crédules considèrent que ces augmentations sont bénéfiques dans la mesure où environ 40% de la population mondiale vit de l’agriculture. Raisonnements tout à fait abscons. Certes quelques uns vont profiter de cette embellie, mais ce sont toujours les mêmes. A savoir les agriculteurs agro-industriels des pays développés et ceux de certains pays en voie de développement (le Brésil en particulier), mais surtout aux multinationales des semenciers, des fabricants d’engrais et produits de traitement, tout ceci ne représentant qu’une infime partie du monde agricole.

Imaginons un instant la situation d’un petit agriculteur malien se lamentant sur l’état de ses cultures après une année de sécheresse ou l’incursion d’une horde de crickets ravageurs venus d’on ne sait où. Pas de récolte, vu leurs prix, pas les moyens d’acheter des céréales de remplacement pour nourrir sa famille, surtout, il ne peut même pas se réapprovisionner en semence pour la saison à venir. Dans l’impossibilité de nourrir la totalité de sa famille notre homme se verra donc obliger d’abandonner ses enfants qui seront déclarés alors orphelins. Des orphelins que viendra récupérer une ONG compatissante et à n’en pas douter animée de louables sentiments pour les transférer après des tractations coûteuses dans une famille aisée d’un pays développé. Famille adoptive aux moyens financiers importants qui véhiculera l’enfant dans un gros 4/4 gouffre à agro-carburant, éthanol issu de blé que l’enfant aurait bien aimé se mettre sous la dent lui permettant de rester avec les siens.

Ce cas particulier et toutefois pas anecdotique nous laisse entrevoir les désastres d’une disette généralisée et qui occasionnera de surcroît une augmentation significative des flux migratoires. Dont on connaît les conséquences, des moyens de migration plus ou moins chaotiques, voire dans certains cas mortels, pour finalement se faire repousser du pays qui eut pu être adoptif sous de fallacieux prétextes de quotas. Pour le migrant, retour dans le pays d’origine menottes aux poignets, par la voie des airs, dans un avion qui d’ici quelques temps vrombira avec un agro-carburant très élaboré, issu de blé, de maïs ou autres produits agricoles, denrées qui avec une autre forme de répartition aurait permis à l’expulsé de vivre et rester sur la terre de ses ancêtres en ne crevant pas de faim.

Mais où cette aberration de l’agro-biseness est la plus paradoxale c’est qu’elle atteint aussi les pays développés car l’on y voit les prix des produits agricoles et ceux issus de leurs transformations prendre une envolée faramineuse. Chute du pouvoir d’achat que maints experts tentent de nous expliquer par des subterfuges et autres explications pas du tout crédibles. Non, l’explication n’est que dans le marché juteux qui s’ouvre à l’agro-industrie, dont les catégories les plus défavorisées vont une nouvelle fois payer les pots cassés. Le cercle infernal du productivisme capitalisme est bouclé ne profitant qu’à quelques uns. Pourtant nous devrions être rassurés. Effectivement, il y a peu de temps, un pseudo philosophe, sorte de petit bouffon grimaçant et gesticulant nous a affirmé qu’il s’agissait d’une « politique de civilisation ». Comme personne n’a eu le courage de le pousser intellectuellement dans ses retranchements, il ne nous a pas précisé de quelle forme de civilisation il était question. A la limite, ce n’était pas très important, puisque l’on connaissait la réponse. L’idéologie que ce zigoto veut faire seule et incontournable est que nous devons nous plier et ne penser qu’en termes du principe capitaliste, le reste n’est donc que l’apanage de quelques agitateurs, probablement des laïques extrémistes et pratiquants…, qui n’auraient rien compris à sa pensée unique et qu’il veut universelle.

Laissons « Je vous dirais franchement » à ses certitudes, pour l’instant, car une autre catégorie de non penseurs nous laissent perplexes. L’expression : « Le développement durable » qui fait flores chez les socialistes de tous poils, les sociaux démocrates de tous horizons inféodés de plus en plus aux théories ultralibérales ne pose qu’une question essentielle : durable pour qui ? Il serait intéressant de savoir si lorsqu’ils seront sortis de l’enjeu envoutant du pouvoir, d’un électoralisme débridé, ils seront capables de s’interroger véritablement sur l’avenir de notre planète ! Malheureusement, j’ai bien peur que non. Pourtant, qu’ils se souviennent bien ce que veut dire le mot Politique, qui vient du grec politikos dont la première traduction est « social » à laquelle l’on peut associé « cité », donc c’est aussi la chose du peuple dont il ne faudrait pas qu’ils oublient d’en être les vrais représentants, avant de favoriser un système entre les mains de quelques individus nantis et aussi leurs petits intérêts personnels ; sinon il se pourrait que le peuple qui reste avant tout décideur s’en souvienne…

Un seul slogan résumera la situation catastrophique qui nous guette : « Consommer plus et soi-disant Bio, pour EXCLURE PLUS ! »

C’est d’autant plus dommage qu’à la suite de la prise de conscience du réchauffement planétaire dut au productivisme inconscient cela aurait permis de réfléchir, de concevoir une société différente, plus proche, plus solidaire, mieux répartie, dont les leitmotive ne seraient plus ceux d’une course exagérée aux profits.

Espérons qu’il ne soit pas trop tard !

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Commentaires (1)

Chien Guevara
  • 1. Chien Guevara | 30/03/2008
Les Anglais dénoncent l'arnaque des biocarburants
En remettant en cause les objectifs européens de promotion des biocarburants, Gordon Brown a lancé le débat sur une alternative énergétique moins propre qu'il n'y paraît. Une remise en cause largement partagée… sauf en France !





(Photo Frankz, flickr, cc)
Il était une fois un monde merveilleux où les agriculteurs reconvertis en pompistes remplissaient les voitures d'un liquide vert et poisseux leur permettant de rouler silencieusement en émettant une fumée jaune, inodore et surtout inoffensive pour l'environnement… "Fairy tale" (conte de fées, en anglais), a tonné, en substance, le Premier ministre britannique. S'appuyant sur les conclusions des experts du ministère de l'Environnement, Gordon Brown a demandé que les objectifs européens en matière de biocarburants soient suspendus à des expertises scientifiques sur leur réel impact environnemental. A quelques semaines de la présidence française de l'Union, dont les priorités sont l'énergie et la lutte contre le réchauffement climatique, voilà une critique qui tombe mal. D'autant qu'elle risque d'être très suivie.

Agriculture, carburant, indépendance énergétique… Des mots magiques
Dans le cadre du sixième programme d'action pour l'environnement de l'Union européenne lancé en 2001, des objectifs biocarburants avaient été fixés : les Etats membres devraient intégrer 5,57% de carburant d'origine végétale dans l'essence en 2010, puis 10% en 2020. Ces quotas sont justement ceux que Gordon Brown souhaite remettre en cause.



Gordon Brown (Photo World economic forum, flickr, cc) Sur le papier, le biocarburant ressemble à l'affaire du siècle : produire un combustible pour les transports à partir de productions agricoles locales. Relance de l'agriculture et indépendance énergétique, que demande le peuple ! «C'est le profil type de la fausse bonne idée, résume Jérôme Frignet, responsable des questions de biocarburants et de forêt chez Greenpeace France. L'un des principaux problèmes est que les gouvernements misent sur des carburants dits de deuxième génération qui en France ne seront pas disponible à échelle industrielle avant 2015 au mieux ! Pour tenir les objectifs européens, on devra donc s'appuyer sur la production actuelle qui est très peu satisfaisante d'un point de vue énergétique. De toute manière, même avec ces technologies, les biocarburants doivent rester un appoint marginal aux autres énergies renouvelables.»

Le dilemme (bio)pétrole contre nourriture
Deux principaux problèmes entachent la réputation des biocarburants : les rejets de carbone nécessaires à leur fabrication et le rendement énergétique par hectare cultivé. Les plantes actuellement utilisées offrent de ces deux points de vue des bilans médiocres. L'éthanol (produit en Europe et aux Etats-Unis à partir de maïs, blé et betterave) exige ainsi presque un litre de pétrole pour produire un litre de biocarburant ! Le diesther (dérivé du colza et du tournesol) utilise beaucoup moins de pétrole, mais nécessite des surfaces de culture délirantes : en France, 60% des terres à colza sont consacrées aux biocarburants, pour une production anecdotique.


La doctrine française reste fixée sur le nucléaire. (Photo cap21photo, flickr, cc) Les exemples étrangers à grande échelle ne sont guère plus encourageants : aux Etats-Unis où la production d'éthanol augmente de 20% par an depuis 2001, l'importation massive de maïs (dont l'éthanol est dérivé) du Mexique a fait grimper son prix de 16% en 2006, rendant hors de prix un bien alimentaire de base en Amérique latine. Si on ajoute à cela les étés pourris qui ruinent les récoltes en zone tempérée et une augmentation de la population mondiale faisant gonfler la demande alimentaire, on voit bien vite que miser durablement sur les biocarburants pourrait amener à un choix drastique entre la bagnole et la tambouille.

Quand Sarkozy tombe dans son propre piège énergétique
Ces constatations, auxquelles s'ajoutent des études universitaires édifiantes sur les biocarburants, ont ainsi récemment amené la communauté scientifique à prendre ses distances avec cette soi-disant solution miracle. Le président slovène à la tête de l'UE ainsi que les autorités allemandes ont émis des doutes… qui n'ont pas encore effleuré la France ! Selon Greenpeace, le bilan d'étape du Grenelle de l'environnement sur les biocarburants n'a pas montré la moindre inquiétude.

De fait, l'énergie vue de l'Elysée, c'est surtout deux tours qui fument avec un gros logo Areva dessus. La «grande orientation politique énergétique » de la présidence française n'a qu'un seul objectif : promouvoir le nucléaire comme l'alternative première au pétrole et, au passage, mettre dans les starting-blocks les entreprises nationales pour la conquête de l'UE. Les biocarburants? A leur sujet, Sarkozy pourrait emprunter les mots de Jacques Chirac : "Ça m'en touche une sans faire bouger l'autre".

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