Malala, talibans et prix nobel

La jeune Malala obtient le prestigieux prix Sakharov

Par Chloé Woitier

Militante depuis son plus jeune âge, cette Pakistanaise de 16 ans est devenue mondialement célèbre lorsque les talibans l'ont pris pour cible alors qu'elle rentrait de l'école. Elle pourrait devenir vendredi prix Nobel de la paix.

 Le prochain prix Nobel de la paix pourrait bien revenir à une jeune adolescente. Malala Yousafzai, une Pakistanaise de 16 ans, est favorite pour remporter la prestigieuse récompense vendredi à Oslo. Jeudi, elle a déjà obtenu le Prix Sakharov du Parlement européen, qui récompense chaque année un défenseur des droits de l'Homme et de la démocratie.

Son combat pour l'éducation des filles et la lutte contre l'obscurantisme religieux a pris une autre dimension lorsque, le 9 octobre 2012, des talibans lui ont tiré une balle en pleine tête. Née en juillet 1997, Malala grandit en compagnie de ses deux jeunes frères dans la vallée du Swat, près de la frontière afghane. Son père, directeur d'école et farouche activiste pour le droit à l'éducation, lui transmet son engagement militant. Dès la fin 2007, un journaliste pakistanais, Syed Irfan Ashraf, repère Malala alors qu'il effectue un reportage télévisé sur la montée en puissance des talibans dans la région. «C'était une petite fille ordinaire, mais devant la caméra elle crevait l'écran», explique-t-il à Vanity Fair. L'enfant, qui parle parfaitement anglais, lui confiait «être terrifiée» au vu de la situation dans le Swat, «qui empire de jour en jour».

Malala avait vu juste. Quelques mois plus tard, les talibans prennent le pouvoir dans la vallée de Swat, et imposent la charia. Des centaines d'écoles sont détruites, et Malala craint, à raison, que la sienne subisse le même sort. En septembre, son père, Ziauddin Yousafzai, l'emmène à une conférence de presse à Peshawar. À peine âgée de 11 ans, Malala s'exclame devant les journalistes: «De quel droit les talibans m'empêchent d'aller à l'école?». Les mots de la jeune enfant font le tour de la presse pakistanaise.

Le journaliste pakistanais reprend contact avec les Yousafzai, et les convainc de participer à un documentaire sur la fermeture des écoles de leur région pour le New York Times. En parallèle, le père de Malala accepte que sa fille tienne un blog narrant sa vie quotidienne sur le site de la BBC, sous le pseudonyme de Gul Makai, héroïne d'une légende locale. Ses articles sont publiés durant trois mois en pachtoune, en ourdou et en anglais. Quelques mois plus tard, la réelle identité de «Gul Makai» est révélée. Malala multiplie les interventions dans la presse et dans des colloques, et est récompensée en décembre 2011 du premier prix de la paix de la jeunesse décerné par le Pakistan.

Choc culturel

Le nom et le visage de Malala Yousafzai sont de plus en plus connus au Pakistan, et la jeune fille devient l'objet de menaces de la part des talibans, qui voient d'un très mauvais œil son combat. «Les talibans estiment que tu écrivais délibérément contre eux et tentais de déjouer leurs efforts pour établir un système islamique à Swat», a expliqué en juillet 2013 un combattant taliban dans une lettre destinée à la jeune fille. Le 9 octobre 2012, trois hommes pénètrent dans le bus scolaire où se trouve l'adolescente. «Qui est Malala?», demande l'un d'entre eux, avant de tirer sur elle. Malala reçoit une balle en pleine tête, qui par miracle n'endommage pas son cerveau.

 L'adolescente, dans le coma, est transférée en soins intensifs dans un hôpital britannique. À son réveil, dix jours plus tard, Malala panique. «Où étais-je, qui m'avait amenée? Où étaient mes parents? Mon père était-il encore en vie? J'étais terrifiée», explique-t-elle dans son livre paru ce mercredi. «L'infirmière m'a dit que j'étais à Birmingham, mais je n'avais aucune idée de là où ça se trouvait (...) les infirmières ne me disaient rien, même pas mon nom. Est-ce que j'étais encore Malala?».

Pendant que le monde s'indigne de cette tentative d'assassinat, Syed Irfan Ashraf, le journaliste pakistanais qui a découvert Malala, est rongé par le remords. «Ce que j'ai fait est criminel. J'ai jeté dans la gueule du loup une enfant». L'adolescente, elle, vit un véritable choc culturel en découvrant les mœurs occidentales. À l'hôpital, elle demande aux infirmières d'éteindre la télévision où passe le film Joue la comme Beckham. Elle ne peut supporter la vue de jeunes actrices jouant au football en soutien-gorge. Sa surprise est encore plus grande lorsque, à sa sortie de l'hôpital, elle découvre les tenues légères des jeunes Britanniques s'apprêtant à passer la soirée au pub. La proximité entre filles et garçons est également une source d'étonnement. «Ça a été difficile de s'adapter à une culture et une société nouvelles, surtout pour ma mère, car on n'avait jamais vu des femmes aussi libres, libres d'aller sur n'importe quel marché, seules, sans frère ou père pour les accompagner», explique-t-elle. L'adolescente a du mal se lier d'amitié avec ses camarades de classe, et reste en contact via Internet avec ses amies pakistanaises.

Une opinion publique pakistanaise partagée

Depuis sa tentative d'assassinat, Malala est scolarisée à Birmingham, mais rêve de retourner dans son pays «pour devenir une femme politique plus tard. Je veux changer l'avenir de mon pays et rendre l'éducation obligatoire», explique-t-elle à la BBC. L'adolescente avait déjà exposé son programme à la tribune de l'ONU, le jour de son 16e anniversaire. «Nos livres et nos stylos sont nos armes les plus puissantes. Un enseignant, un livre, un stylo, peuvent changer le monde», déclarait-elle devant les grands de ce monde le 12 juillet dernier.

Malgré cette reconnaissance couronnée par plusieurs prix internationaux, l'opinion publique pakistanaise n'est pas pressée de revoir Malala. Une partie du pays la considère comme une marionnette de l'Occident, créée de toutes pièces pour jeter l'opprobre sur le pays et sur l'islam. D'autres s'émeuvent que la jeune fille ait fait la une des journaux du monde entier, alors que les morts quasi-quotidiennes d'enfants tués par les attaques de drones américains sont passées sous silence. «L'affaire a été montée en épingle par les médias internationaux», affirme un chauffeur de taxi. «Or, depuis un an, rien n'a changé. Sauf pour Malala et sa famille, qui vivent tranquillement en Angleterre». Jeudi, les talibans pakistanais ont affirmé que la jeune femme n'avait «rien fait» pour mériter le prix Sakharov. «Elle remporte des prix car elle oeuvre contre l'islam. Les talibans vont cibler Malala qu'elle soit aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni», a déclaré un porte-parole du mouvement au Pakistan.

Source : http://www.lefigaro.fr/international/2013/10/09/01003-20131009ARTFIG00363-malala-jeune-passionaria-du-droit-a-l-education.php

Théorie du complot au Pakistan : Malala, créature de la CIA ?

 
Blessée par les Talibans, l’écolière pressentie pour le Nobel de la Paix est une icône de la lutte pour l’éducation des filles. Mais au Pakistan, elle est loin d’être prophète.
 
(Du Pakistan) « Nous avons des millions de Malala ici, nous ne dépendons pas d’une seule Malala », soupire ce haut-fonctionnaire dans son petit bureau de Peshawar, passablement agacé par l’évocation de la jeune pakistanaise alors qu’il dressait les projets éducatifs à mener dans la région.

Il y a un an, les Talibans pakistanais tentaient d’assassiner Malala Yousafzai. La jeune fille de 16 ans, devenue icône de la lutte pour l’éducation, collectionne en Occident les récompenses et les honneurs. A tel point qu’elle est fortement pressentie pour l’obtention du prix Nobel de la Paix, vendredi 11 octobre.

Au Pakistan, son propre pays, beaucoup trouvent pourtant le symbole trop beau. « La jeune fille la plus courageuse du monde », comme la présentait en juillet, à l’ONU, l’ancien Premier ministre britannique Gordon Brown, relève selon eux de la manipulation.

Sur le bureau, baignant dans son sucre, le thé au lait refroidit. Le haut-fonctionnaire poursuit :

« Je connais bien la manière dont certains symboles sont utilisés dans un sens ou dans un autre. Saddam Hussein était la plus grande menace pour justifier la guerre, puis ça a été Ben Laden. Il y a les gentils et il y a les méchants. Et tous sont instrumentalisés en fonction des objectifs à poursuivre. »

Echaudé par le sujet, il n’en dira pas d’avantage.

Propagande et coup monté

Malgré son combat pour l’éducation, la figure de Malala ne fait pas non plus l’unanimité dans les écoles pakistanaises. A l’UPS, une école publique de Peshawar qui accueille 2 500 élèves de 3 à 20 ans, l’institutrice Shaista Noor, la quarantaine, exprime ouvertement ses doutes.

« Je suis assez sceptique à propos de Malala. Je me demande si c’est la vraie Malala qui a été présentée dans les médias, si c’est la même personne que celle qui a été attaquée. [...] Je n’avais jamais entendu parler d’elle et tout à coup elle se retrouve sous le feu des projecteurs. »

A 15 ans, Noorshad porte la raie bien au milieu. Grâce à une bourse d’ONG, l’adolescent a quitté le Nord-Waziristan pour venir étudier à Peshawar, la grande ville la plus proche. Intimidé jusque dans son sourire, il ondule sur son siège en se malaxant des mains qu’on imagine moites.

« Pour moi c’est un modèle à suivre, mais certains de mes camarades ont une opinion négative de Malala. Ils s’imaginent que sa lutte pour l’éducation des filles est une espèce de coup monté orchestré par l’ambassade américaine, la CIA... »

Le proviseur-adjoint, qui l’escorte, précise qu’au sein des populations les plus traditionnelles comme les Pachtounes, la majorité des femmes restent traditionnellement à la maison ou ne sortent qu’accompagnées d’un homme. Envoyer les filles et les femmes à l’école peut ainsi être perçu comme un déshonneur, soit la pire chose qui soit.

« Pour ces conservateurs, si les projecteurs ont tant été braqués sur Malala après l’attaque qu’elle a subie, c’est dans le cadre d’une propagande étrangère destinée à ôter leur honneur aux femmes. »

Une campagne de dénigrement en ligne

Ces thèses conspirationnistes reprises dans la société pakistanaise sont nées sur la toile où elles ont trouvé leur caisse de résonance. Les réseaux sociaux – Facebook et Twitter en tête – colportant notamment des photos mettant en doute la gravité des blessures de Malala.


Montage mettant en doute les blessures de Malala (Capture)


Montage : les légendes suggèrent que Malala pouvait se déplacer à pied, qu’elle n’était pas réellement véhiculée sur un brancard et donc pas gravement blessée (Capture)

Tout a été dit et écrit ou presque pour accréditer la thèse de la manipulation et remettre en cause la légitimité de la jeune fille dans son combat pour l’éducation – et contre les Talibans.

Le blog en ourdou sur le site de la BBC qui l’a fait connaître et où elle raconte son quotidien sous les Talibans à Mingora (Swat) ? Ce n’est pas elle qui l’écrivait.

L’attaque dont elle a été victime ?

  • Ce ne sont pas les Talibans pakistanais – qui ont accessoirement revendiqué l’attaque et se disent prêts à recommencer aujourd’hui encore. Ce sont les Talibans Afghans. C’est la CIA ;
  • c’est une manœuvre pour tenter de déclencher une guerre contre les Talibans dans les zones tribales du Waziristan ;
  • il n’y a jamais eu d’attaque, tout ça est un coup monté ;
  • la Malala qui a été attaquée et celle qui a été présentée aux médias n’est pas la même.
Montage photo : « Monsieur, ils croient encore que ce sont les Talibans qui ont attaqué Malala »

Ses blessures ? Bidon.

Son exil en Angleterre ? Une désertion. Les « vraies » Malala sont au Pakistan.

Son combat pour l’éducation ?

  • C’est son professeur de père qui a instrumentalisé sa fille ;
  • c’est une propagande pour déshonorer le Pakistan ;
  • ou une manipulation de l’Occident pour gagner de l’argent via les écoles payantes.

La faute à la CIA

Des théories du complot qui s’immiscent jusque dans la classe politique. Membre influente de l’aile féminine du parti ultraconservateur Jamaat-e-Islami, Samia Raheel Qazi a tweeté une capture d’écran présentant Malala « rencontrant des militaires américains ». Suggérant son lien évident avec la CIA.

 Une capture d’écran issue en réalité d’un documentaire consacrée à la jeune fille alors qu’elle et son père rencontraient Richard Holbrooke, alors émissaire spécial des Etats-Unis dans la région et où la jeune fille plaide pour un soutien à l’éducation des filles.

Interrogée ces derniers jours sur ce tweet, Samia Raheel Qazi a tenu des propos confus. Accusant au final la CIA de lui avoir fait parvenir les photos incriminées pour la discréditer. Avant d’accuser le journaliste qui la questionnait d’être lui aussi un émissaire de la CIA.

Complotite aiguë au Pakistan

Au Pakistan, au-delà du cas Malala, tout est complot et la plupart des événements sont interprétés comme commandités par des puissances extérieures, l’Inde et les Etats-Unis au premier chef. Le pays serait ainsi la victime de conspirations incessantes.

Raza Rumi est l’un des dirigeants du Jinnah Institute, un think tank qui fait notamment office d’observatoire de l’extrémisme au Pakistan. Joint par téléphone, il précise :

« En réaction à la guerre contre le terrorisme menée par les Américains, toute personne attaquée par les Talibans est perçue comme un agent des Occidentaux. C’est ce qui se passe ici avec Malala.

La théorie la plus véhiculée est qu’elle est une espionne au service de la CIA parce qu’elle s’est opposée à eux. En synthèse, elle serait un outil aux mains des Occidentaux pour affaiblir le Pakistan et donner une mauvaise image du pays. »

Selon lui, le conspirationnisme est aussi vieux que le Pakistan est Pakistan. Il serait né dès la création du pays en 1947 – dans la violence de la séparation avec le voisin indien – sur les cendres des Indes britanniques.

« Il y a toujours eu une culture de la théorie du complot au Pakistan. Ces théories et le spectre de la menace extérieure ont toujours été utilisés comme un instrument de propagande. »

Une propagande notamment utilisée par l’armée, la principale puissance du pays, qui a dirigé le Pakistan pendant plus de la moitié de son histoire. Agitant le spectre des menaces extérieures pour justifier son pouvoir et son devoir de protection de la population.

Si jamais Malala obtient la consécration à Oslo en fin de semaine, un nouveau syndrome de « complotite aigüe » ne manquera certainement pas d’enfiévrer le Pakistan.

Source : http://www.rue89.com/2013/10/09/theorie-complot-pakistan-malala-creature-cia-246433


Alors ? Quel est votre point de vue ?

Il est vrai que la protection qu'elle a obtenu depuis son agression fait plus penser à un agent infiltré qu'à une des nombreuses victimes de l'intolérance sexiste talibane...

Il est vrai que si les faits racontés sont réels, elle mérite les prix obtenus et obtenables...

Mais, dans ce contexte réel et avéré, celui-là, manipulateur/dominateur de mondialisation, on peut toujours douter !

Et vous, qu'en pensez-vous ?  


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Date de dernière mise à jour : 10/10/2013

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