Mai 2008 : Tous dans la rue ?

Les grèves peuvent-elles provoquer un nouveau mai 68 ?

Grèves, conflits, mobilisations, les mouvements sociaux se multiplient. Sont-ils plus importants qu'avant ? Pourraient-ils se généraliser ? Ou s'agit-il d'un effet de loupe médiatique ? Erik Neveu, sociologue, décrypte cette situation « explosive ».

 
 

Grève des taxis, mobilisation des caissières, conflits chez Carrefour, Arcelor, Michelin, L'Oréal, à l'Imprimerie nationale et même chez les apiculteurs… Les mouvements sociaux se multiplient, débordant parfois les syndicats. Entre crise du pouvoir d'achat et crise de légitimité d'un pouvoir en chute libre dans les sondages, est-on à la veille d'un embrasement plus général ? Erik Neveu, sociologue, politologue et auteur de Sociologie des mouvements sociaux (La Découverte, 2004), analyse ce moment particulier. Et ses limites.

L'actualité met en avant un grand nombre de conflits dans des entreprises privées. Est-ce qu'il y en a effectivement plus que d'habitude ?
Erik Neveu : Il y a en ce moment quelque chose de l'ordre du frémissement, de l'ébullition. Mais il faut garder à l'esprit qu'un grand nombre de mouvements sociaux ne remontent pas jusqu'aux antennes des médias nationaux. Aujourd'hui, par exemple, à Rennes, on a vu les éleveurs de porc défiler et bloquer la ville : personne n'en a parlé. Si l'actualité se focalise sur certains mouvements ces jours-ci, c'est sans doute parce qu'en l'absence d'une opposition crédible dans le monde politique, ils apparaissent comme l'incarnation du dissensus vis à vis du chef de l'Etat. Le fait que la presse soit en crise joue peut-être aussi un rôle, même si ce n'est pas décisif. Dès lors que les salariés de grands quotidiens ou de grandes chaînes de télé se mettent à faire grève, ce mode d'expression n'est plus tabou.

On a vu les salariés de Michelin séquestrer des cadres. Ceux de L'Oréal débordent les syndicats… Y a-t-il une radicalisation des formes d'action ?
Erik Neveu : Les séquestrations, c'est une forme d'action qu'on a surtout vu dans les années 70. Mais, régulièrement, en situation désespérée, on voit des ouvriers menacer d'entreprendre des actions violentes. En 2000, par exemple, les ouvriers de l'usine Cellatex des Ardennes ont envisagé de déverser des produits toxiques dans les cours d'eau. D'autres, comme les salariés d'une usine Moulinex dans le Calvados, ont menacé de faire exploser des matières inflammables. Ce n'est pas banal, mais ça arrive de façon répétée lors de séquences exceptionnelles de grèves ou de conflits liés un sentiment de rage ou d'impuissance. Que peut-on faire face aux délocalisations dans une monde où la figure ouvrière est dévalorisée et où la force syndicale n'est pas colossale… ?

Une des mobilisations marquantes en ce début d'année a été le mouvement des taxis…
Erik Neveu : Oui, son efficacité m'a beaucoup surpris. Le pouvoir a capitulé après 48 heures de mobilisation (deux mercredi, étalés sur deux semaines, ndlr) et le Président est même allé à Canossa à la gare Montparnasse pour rassurer les chauffeurs. Le gouvernement a dû s'excuser publiquement pour avoir seulement eu l'idée de changer les règles du jeu… Cela tient, je pense, au pouvoir de nuisance incroyable de cette profession. Ce genre de mouvement est très dangereux car il peut être l'étincelle qui met le feu à d'autres matériaux explosifs. S'il se prolonge, il peut être facteur de blocage, voire de chômage pour d'autres professions.

Vous parlez de « matériaux explosifs » : croyez-vous à un embrasement des mouvements sociaux ?
Erik Neveu : Il y a une accumulation des motifs objectifs de mécontentement, et d'un point de vue subjectif du sentiment d'injustice. Il ne s'agit pas seulement de la dégringolade de Nicolas Sarkozy dans les sondages, mais bien plus de la déception des catégories populaires et des classes moyennes, attentives à un engagement précis sur les salaires. Le candidat Sarkozy a multiplié les signes envers les ouvriers durant sa campagne, c'est d'ailleurs le seul présidentiable à avoir employé ce terme. Mais de nombreux groupes sociaux ont le sentiment d'une paupérisation : des salaires qui stagnent, la hausse des prix du carburant ou de l'immobilier, une précarisation rampante, etc. Personne ne songe d'ailleurs plus à le nier. On voit même les discours patronaux changer. Lors des conflits dans la grande distribution, les patrons eux-mêmes se sentent obligés de reconnaître la condition très difficile des caissières. Et des signes concrets s'accumulent, comme les pertes effarantes de la Société générale, qui illustrent dans les esprits la supériorité des revenus du capital sur ceux du travail. Mao disait « quand la plaine est sèche, il suffit d'une étincelle pour qu'elle s'embrase… »

Alors ? La « plaine » est-elle « sèche » ?
Erik Neveu : C'est un peu plus compliqué que ça. J'ai récemment analysé les résultats d'une enquête (LCI/Manpower). A la question « si un mouvement social se déclenchait, y participeriez-vous ? », deux tiers des salariés interrogés répondent « oui ». Mais à la question suivante, « Pensez-vous qu'un tel mouvement est susceptible de se déclencher ? », ils sont 80%... à répondre « non ». En fait, la plaine est sèche, mais elle manque d'herbe. Les mouvements sociaux manquent d'élément fédérateur. Les organisations syndicales sont faibles et il n'y a personne pour incarner la contestation. D'autre part, et c'est peut-être même plus important, il n'existe plus de lexique actuel de la revendication. L'ancien vocabulaire issu des marxismes – « grève », « patrons », classes sociales », « travailleurs », « ouvriers », etc. – est tombé en désuétude, mais rien n'est venu le remplacer. Les mouvements sociaux connaissent une crise de leurs formes d'expression, de verbalisation. Je ne suis pas prophète et je ne me sens pas propre à faire des prédictions, mais, non, je ne crois pas à un embrasement.

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