Le jeu de la mort : débat

Quand la télé explore les limites


Le sociologue des médias, François Jost, livre une analyse critique sur l’expérience du Jeu de la mort, imaginée par Christophe Nick et diffusée ce soir sur France 2. Entretien

François Jost est professeur à la Sorbonne nouvelle, directeur du Centre d’étude sur les images et les sons médiatiques (Ceisme), auteur de plusieurs livres sur la télé- réalité, dont l’Empire du Loft (la suite), éditions La Dispute, et Téléréalité, éditions Le Cavalier bleu.


Selon vous, le documentaire de Christophe Nick permet-il de mesurer le pouvoir de la télévision sur les individus ?
François Jost. C’est d’abord une expérience sur l’obéissance. En tant que telle, elle aurait donc pu être menée dans n’importe quel autre milieu, comme l’armée, l’école, ou une autre institution. Donc le fait que des candidats obéissent aux règles d’un « jeu télévisé » ne me paraît pas révéler quelque chose sur le petit écran en soi, mais plutôt sur l’individu en général. Il est très difficile de mesurer le pouvoir de la télé, car je pense qu’il n’existe pas de mauvais médias en soi. Ce qui a été fait à la télé aurait très bien pu l’être à la radio ! Que l’on critique les émissions de télé-réalité parce qu’elles flattent les pulsions des téléspectateurs, c’est une chose, mais cela ne justifie pas que l’on condamne la télévision en général.

Est-ce à dire que cette émission démontre plutôt les mécanismes de l’obéissance de façon générale ?
François Jost. Oui. Christophe Nick conclut que cette expérience, fondée sur celle de Milgram et montrant que tout individu placé dans une situation d’autorité obéit, fonctionne aussi bien avec la télévision, or ces mécanismes d’obéissance peuvent être démontrés dans n’importe quel autre contexte. Ce qui est très faussé par rapport à l’expérience de Milgram, c’est que, dans cette émission, il n’y a plus de relation de confiance entre un scientifique et un sujet d’expérience, l’individu est placé dans une situation où il y a des caméras qui le surveillent, un plateau, une animatrice, un public… Et dans ses conclusions, Christophe Nick néglige complètement l’influence du public sur les candidats.

Pourquoi insistez-vous sur l’importance du rôle du public dans cette expérience ?

François Jost. Lors du passage du premier candidat de la journée, le public n’était pas au courant que le jeu était truqué, alors qu’ensuite, il le savait… Or, dans le film, rien ne permet de faire la différence entre ce public « complice » ou non. On voit simplement des gens qui crient « châtiments, châtiments ! », sans savoir s’ils jouent leurs rôles ou s’ils sont vraiment « portés » par le jeu. C’est extrêmement gênant pour juger de la validité de l’expérience : le public est-il sadique ou joue-t-il à l’être ? Car, dans ses interprétations, Nick fait un amalgame, un saut considérable de l’individu à la foule : il conclut sans arrêt sur le phénomène d’obéissance d’un groupe, alors qu’il s’agit d’individus isolés placés sous la pression d’une foule. Et ça n’est pas la même chose d’avoir une foule qui vous pousse à agir ou d’être face à un scientifique dans un laboratoire, comme dans l’expérience de Milgram.

Le public aurait donc participé au fait que tant de candidats (81 %) acceptent d’infliger des décharges électriques à leurs adversaires ?
François Jost. Oui, les candidats sont manipulés, tout le monde est au courant qu’ils participent à un faux jeu, sauf eux. La pression du public et de l’animatrice est très forte. Ce que je me demande, et je l’ai dis à Nick, c’est : ne faut-il pas plutôt s’interroger sur le rôle du public que sur celui de la télévision ? Ce qui me frappe toujours dans les émissions d’aujourd’hui, c’est ce public qui pousse au crime. S’il ne le faisait pas, ces émissions s’arrêteraient.

Que révèle justement le fait que public et téléspectateurs s’intéressent à des jeux qui mettent en scène des candidats dans des situations extrêmes ?
François Jost. La télé-réalité encourage à libérer les pulsions. Les pulsions ne sont pas nouvelles, ce qui est nouveau, c’est que le petit écran les autorise. Car ce phénomène existait déjà dans les arènes romaines, où le public décidait réellement de la vie ou de la mort de quelqu’un, ou encore au cirque, où les spectateurs préfèrent voir un funambule sans filet, parce qu’il existe un risque de mort. Je pense que l’être humain est assez attiré par des spectacles qui mettent en valeur la pulsion de mort. Christophe Nick débute son documentaire en montrant des jeux de télé-réalité très violents diffusés sur des chaînes à l’étranger, on y voit par exemple des Japonais s’ébouillanter…

Risque-t-on d’en arriver là en France ?
François Jost. Non, Nick part de l’idée, psychologique, qu’au fond, quelles que soient les classes sociales, les cultures, nous avons tous la même façon de penser et de réagir aux événements. Or, il faut tenir compte de la différence des cultures. La culture japonaise, par exemple, présente une autre forme de violence et d’autres traditions que celles de notre culture occidentale. Dans ces conditions, on peut aisément comprendre que leurs jeux de télé-réalité aillent plus loin qu’en France.

La charte de la société Endemol, qui produit la plupart des jeux de télé-réalité sur TF1 et M6, vise à garantir une certaine éthique dans ces émissions. Est-ce une protection supplémentaire pour la télé française ?
François Jost. Non ! La charte d’Endemol est une pure opération de communication. Lorsqu’on examine de près tout ce que promet Endemol, comme le respect de la dignité des candidats ou le fait de ne pas attenter à la vie humaine, on constate que ce type de texte figure déjà dans les conventions qui régissent les obligations des chaînes !

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNA MUSSO 

D'autres articles sur le sujet, et l'avis de nos lecteurs sur le forum : clic

1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×