De la Libération à Sarkozy, l'éternel retour du pouvoir des riches

Après les mesures radicales du Conseil national de la Résistance vint pour les grandes fortunes une longue période de reconquête. Aujourd'hui que l'écart entre les plus riches et les plus pauvres est redevenu ce qu'il était avant 1789, on vilipende l'argent. Mais il domine la société française.

(Nicolas Sarkozy sortant du Fouquet's le 7 mai 2007 - NIKO/SIPA)
(Nicolas Sarkozy sortant du Fouquet's le 7 mai 2007 - NIKO/SIPA)
De la Résistance à la révolution : ce slogan, repris du réseau Combat d'Henry Frenay, fut celui du journal Combat lorsqu'Albert Camus en devint le rédacteur en chef, à la Libération. Quand l'auteur de l'Etranger réclamait dans ses éditoriaux «les réformes profondes sans lesquelles une politique de liberté est une duperie : la destruction impitoyable des trusts et des puissances d'argent», quand il écrivait : «Nous n'aurions accompli qu'une infime partie de notre tâche si la République française de demain se trouvait comme la IIIe République sous la dépendance étroite des puissances d'argent», il était fidèle à ce que l'on appelait alors «l'esprit de la Résistance», qui était en effet révolutionnaire.

Nimbé d'une auréole de gloire et embelli de quelques mensonges flatteurs, le souvenir de la Libération s'estompe peu à peu dans les brumes de l'amnésie collective d'un peuple qui ne sait plus sa propre histoire. Si la mémoire n'est pas tout à fait perdue des péripéties guerrières et politiques d'une période peu banale, le souvenir des conquêtes sociales de l'époque a singulièrement pâli : c'est que les unes nous semblent aussi naturelles que l'air que nous respirons, et ne nous étonnent pas plus, alors que les autres, au contraire, ont été peu à peu grignotées dans l'indifférence générale, et finalement phagocytées par le retour en force des intérêts particuliers et la victoire - provisoire ? - du néolibéralisme.

Dans la fièvre et l'espoir

Or, la Libération, ce n'est pas seulement un renouvellement massif - sans équivalent depuis la grande Révolution - du personnel de direction politique, médiatique, administratif, intellectuel de la France, c'est aussi un bouleversement et une refonte de ses structures économiques et financières.

Elaboré dans la fièvre et l'espoir, adopté le 15 mars 1944 alors que la situation autorisait encore toutes les illusions et toutes les propositions, le programme du CNR (Conseil national de la Résistance) comportait l'appropriation par la collectivité des principaux leviers de l'économie. Il prévoyait la confiscation des biens et profits mal acquis pendant l'Occupation, la rénovation de la presse sur la base d'une indépendance totale vis-à-vis de l'Etat et de la finance, la Sécurité sociale, la garantie du pouvoir d'achat. Il y était même question de revoir l'inégalité des salaires.

L'étonnant est que l'utopie devint, un temps, réalité. Si l'épuration économique, à la notable exception de la spectaculaire nationalisation-punition des usines Renault, fut relativement indulgente, en l'espace de deux ans les banques, les assurances, les houillères étaient nationalisées. Les journaux, enlevés à leurs propriétaires, étaient répartis entre les différents partis politiques et les réseaux de la Résistance. L'Etat prenait en main l'organisation des transports et le contrôle de l'énergie. Le préambule de la Constitution de 1946 stipulait : «Toute entreprise dont l'exploitation a ou acquiert le caractère d'un service public national ou d'un monopole de fait doit devenir la propriété de la collectivité.»

Il restait quelque chose, comme un dernier reflet de cet esprit, lorsque de Gaulle, dirigiste sans être socialiste et partisan du partage des bénéfices, sinon du pouvoir, entre capital et travail, relança après 1958 l'Etat entrepreneur et stratège avec les projets Caravelle, Concorde, France, la CII, le CEA. La personnalité, le parcours, l'intégrité personnelle du Général étaient aux yeux du plus grand nombre la meilleure garantie contre l'inféodation de la société à l'argent. Dans les années qui suivirent son départ, la prospérité de la France pompidolienne masqua tant bien que mal la complicité entre l'ancien fondé de pouvoir de la banque Rothschild et le monde des affaires, qui avait tout misé sur lui. La chose devint patente avec l'élection de Valéry Giscard d'Estaing, alors le plus éminent représentant politique de l'idéologie libérale, bien décidé à remettre la France sur les rails de l'orthodoxie capitaliste.

A trente ans de distance, le bref épisode socialiste que nous avons connu entre 1981 et 1983 demeurera comme une fugace velléité d'aller contre le cours des choses. La tentative de restauration d'un Etat entrepreneur, planificateur et protecteur, à contre-courant de l'évolution française comme de la pensée et de la pratique dominantes dans le monde, appuyée sur une vague de nationalisations, fit long feu. Depuis lors, tous les gouvernements qui se sont succédé, sous l'étiquette socialiste ou sous les couleurs affichées de la droite, ne se sont pas contentés de détricoter patiemment ce qui avait été fait en 1981, mais nous ont ramenés encore bien plus loin en arrière. Aujourd'hui, comme aux plus beaux temps du Comité des forges, les intérêts privés détiennent le pouvoir économique, contrôlent la quasi-totalité des médias et influencent la politique. Faut-il voir dans la renonciation de la France à tout son passé colbertiste, jacobin, souverainiste, dans cette rupture avec ses racines, une trahison de son identité même, ou se féliciter de voir notre pays entrer tardivement dans la modernité et se rapprocher enfin du modèle américain ?

Ray-Ban, yacht et villa

En fait, l'effacement de l'Etat était pratiquement acquis, et la France, résignée au fait accompli, si détestables qu'en fussent les conséquences. Après la victoire de Nicolas Sarkozy, en 2007, la bride semblait définitivement lâchée au libéralisme le plus sauvage, qui ne connaît ni frontières ni limites, qui broie les faibles, qui favorise les tricheurs, qui ignore l'humain, qui encourage les égoïsmes, qui dresse les classes les unes contre les autres. C'est alors que le déferlement de la crise sur le monde, sur l'Europe, sur la France, a ébranlé les certitudes, infirmé les dogmes, sapé les fondations mêmes du nouvel ordre mondial.

Nous vivons actuellement un moment assez étrange de notre histoire, où nous ne parvenons ni à assumer ni encore moins à dépasser la contradiction entre le culte individuellement rendu à la réussite et la détestation collective de la richesse, entre la condamnation générale du bling-bling et la passion effrénée du luxe. Rarement la société française aura été à ce point dominée par la recherche du profit et l'argent aussi universellement vilipendé. A genoux devant le Veau d'or, des générations entières se voient footballeurs, présentateurs de télé, DJ, chanteurs, traders, rêvent Ray-Ban, gourmettes, Ferrari, yacht et villa sur la Côte, et jamais les riches n'ont eu aussi peu la cote, sauf en Bourse. L'argent est mal vu, y compris dans la presse qu'il contrôle.

Des patrons gourmands

Il y a des pays où être riche est simplement la preuve qu'on a réussi et ne constitue nullement un handicap politique. Nicolas Sarkozy s'est-il cru américain, ou chinois ? La trop grande proximité du président sortant avec les mieux classés du CAC 40 a faussé sa vision de la France et le point de vue des Français sur lui. Encore eût-il bénéficié de l'indulgence de nos concitoyens si notre pays avait nagé dans le bonheur tel Jean-François Copé dans la piscine de M. Takieddine. Mais c'est au moment où la crise nous frappait de plein fouet que l'on apprenait qu'il n'était pas de milliardaire dont le chef de l'Etat ne fût l'ami, le frère ou le compère. Si Nicolas Sarkozy a traîné comme un boulet tout au long de son quinquennat le Fouquet's, le yacht de Bolloré et la confortable augmentation qu'il s'était octroyée, ce n'est pas que chacun de ces faits, pris isolément, fût pendable, c'est qu'ils juraient avec la conjoncture, qu'ils dénotaient une étonnante méconnaissance du caractère français, c'est qu'ils étaient les marqueurs du tropisme irrésistible qui poussait le président non seulement vers tout ce qui brille, mais vers tout ce qui est or. Président bling-bling, passe encore. Président des riches, c'était impardonnable, et ce ne fut pas pardonné.

Il faut dire aussi que, sous un prince qui ne se refusait et ne leur refusait rien, les dirigeants des plus grandes entreprises, des groupes les plus puissants, des plus grosses multinationales manifestèrent une créativité, une inventivité dignes des meilleures causes. Car on ne pense pas particulièrement, ce disant, à des progrès de compétitivité ou à des avancées sociales, mais bien à la très spectaculaire hausse de leurs rémunérations, trop souvent sans rapport perceptible avec leurs performances. Primes à l'embauche, primes au départ, bonus, stock-options, parachutes dorés, retraites chapeau venant s'ajouter à des salaires et des avantages déjà exorbitants, tout cet arsenal de gadgets sonnants et trébuchants laissa l'opinion médusée devant tant d'imagination et tant d'impudence. Puis la stupeur fit place à l'indignation, dont les témoignages n'éclatent pas seulement dans les meetings du Front de gauche, mais jusque dans les paisibles et jusqu'à présent si moutonnières assemblées d'actionnaires.

Il n'y a pas de mal à se faire du bien, dit-on. Si ce n'est quand ça tombe mal. Or, la vague montante des cadeaux que s'offraient les privilégiés de la fortune coïncidait d'une part avec le reflux de l'économie, d'autre part avec une transparence inédite, extrêmement désagréable, et défavorable à des gens qui ne sont jamais si heureux que quand leurs revenus sont cachés, bien à l'abri des regards et des commentaires.

Comment pouvait réagir la plus grande partie de l'opinion - car les pauvres, on ne sait pourquoi, persistent à être plus nombreux que les riches -, quand elle apprenait par exemple qu'entre 1998 et 2005 les revenus des 1 % les plus riches s'étaient gonflés de 32 % et que les 0,1 % les plus fortunés avaient vu les leurs augmenter de 43 %, que le nombre des pauvres - ceux qui pour vivre disposent de moins de 954 € par mois - s'élevait à 8 millions, mais que la moyenne des rémunérations des patrons du CAC 40 se montait à 4 millions par an, ou encore que l'écart entre les revenus les plus hauts et les plus bas était redevenu le même qu'en 1900... ou en 1785 ?

Rien d'étonnant, dès lors, si le projet d'une taxation de 75 % des revenus au-dessus de 1 million par an, confiscatoire puisque avec la CSG et l'ISF on avoisine les 100 %, a rencontré l'approbation générale, ou si la fibre révolutionnaire et judéo-chrétienne des auditeurs de Jean-Luc Mélenchon, enfant de Babeuf et de Bossuet, tonnant en chaire contre «la finance qui impose ses mirages mortifères et ses fortunes insolentes», a vibré quand le tribun du Front de la plèbe déclarait : «Au-dessus de 360 000 €, je coupe tout... sauf la tête !»

On peut considérer rétrospectivement que, lorsque François Hollande, il y a quelques années déjà, confia qu'il n'aimait pas les riches, il faisait un placement de père de famille sur sa popularité. Quand il déclara, plus récemment, qu'il aimait les gens mais pas l'argent, il prenait une option sur la victoire. Mais c'est sans doute en proclamant le 22 janvier dernier au Bourget, devant 60 000 militants galvanisés : «Mon véritable adversaire n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne se présentera jamais, et pourtant il gouverne. C'est le monde de la finance», qu'il ramassa la mise.

«Les riches paieront !»

Le temps des discours est passé. Lui président de la République, son gouvernement et sa majorité doivent maintenant répondre précisément à des questions à la fois simples et difficiles.

Et tout d'abord celles-ci : Qui est riche ? Où est le seuil ? S'il est clair que certificat de non-imposition vaut attestation de pauvreté, s'ensuit-il en France, en 2012, qu'imposable soit synonyme de riche ? Le riche, aux yeux des plus défavorisés, c'est souvent, tout simplement, l'autre, celui qui est ou passe pour être plus riche qu'eux. A cette aune, la richesse commence à notre porte, ou à la porte à côté, sur le paillasson de notre voisin. Il est arrivé à François Hollande, encore lui, de dire qu'il fixait le seuil de la richesse à 4 000 € par mois. Pour une personne seule ? Un ménage ? Avec enfants ? Avant ou après impôts ? A Paris ou en province ? Locataire ou propriétaire ? Avant ou après loyer ? Avec ou sans pension alimentaire ? A la réflexion, celui qui n'était encore ni président ni candidat déclaré convint qu'il avait peut-être été un peu rapide. Faut-il se fier, comme ce fut le cas autrefois, aux «signes extérieurs» de la richesse ? Ils peuvent être fallacieux, dans un sens ou dans l'autre. Voltaire écrivait : «Dans un pays où tout le monde allait pieds nus, le premier qui se fit faire une paire de souliers avait-il du luxe ?»

La puissance publique, et singulièrement son redoutable bras armé, le fisc, ne s'accommode pas de l'imprécision. Il lui faut fixer des normes et des barêmes. Soit. Mais nous, qui avons appris dans nos premiers livres d'histoire que les Français étaient écrasés d'impôts, n'aurions-nous pas le droit de sourire amèrement et de nous interroger sur les progrès accomplis lorsque nous constatons que l'Etat et autres collectivités territoriales prélèvent 56 % de la richesse nationale, ou que nous voyons monter vertigineusement la progressivité de l'impôt ? Peut-être faut-il taxer les riches de telle sorte qu'à l'arrivée leurs revenus soient alignés sur ceux des pauvres ? C'est une solution. Dire «les riches paieront», comme on a dit «l'Allemagne paiera», paraît une évidence. On ne peut prendre qu'à ceux qui ont. Mais jusqu'à quel point ? Et au nom de quel présupposé ? «Faire payer» ceux qui en ont les moyens, les mettre à contribution pour faire tourner la grande machine qui grippe, quoi de plus normal ? Mais les rançonner, compenser le favoritisme d'hier par la persécution de demain, les traiter en présumés coupables, leur faire payer d'avoir des moyens en les leur enlevant, est-ce juste ?

Aide-t-on le pauvre en spoliant le riche ? Vieux débat. La soif de justice n'est-elle que le visage masqué et la grimace avouable de l'envie ? Les industries du luxe, le tourisme, la restauration et jusqu'au mécénat, ne dépendent-ils pas étroitement de la richesse ? Et, pour leur prospérité, faut-il, à défaut de Français, s'en remettre aux riches étrangers ?

Il paraît pour le moins normal, à supposer qu'on y arrive enfin, de taxer les revenus du capital ou de la spéculation à l'égal de ceux du travail. Mais faut-il mettre sur le même pied et coller au même poteau de torture l'héritier qui se borne, comme les gentilshommes autrefois, à toucher les dividendes que lui assure le privilège de sa naissance, et le créateur d'entreprises dont les revenus, pour élevés qu'ils soient, sont la récompense de son travail, de son flair, de son talent, de son génie, traiter à l'identique des gains qui rémunèrent un effort et ceux qui sont l'immoral résultat du hasard de la naissance ?

Comment faire pour être Suisse ? On voit ici et là brandir la menace d'une fuite des capitaux et des capitalistes qui iraient chercher asile sous des cieux et des fiscs plus cléments. Serions-nous privés d'eux temporairement ? Définitivement ? On en parle chaque fois que la gauche arrive au pouvoir et que les possédants sont pris d'une grande peur. Rassurons-les. Rassurons-nous. On n'emporte pas plus la patrie à la semelle de ses souliers que sous ses talons de chèques. Nous venons d'assister à un changement de majorité. De là à un changement de société, il y a un pas qu'il n'est pas si aisé de franchir. Les temps à venir vont être difficiles pour les riches ? Ils ne vont pas être seuls à souffrir. Qu'ils prennent leur mal en patience, qu'ils se consolent dans l'espoir d'une de ces bonnes vieilles alternances de derrière les fagots qui rendent régulièrement le pouvoir à ceux qui l'ont perdu. Certains partiront en effet. Pas tous. Pas sans esprit de retour. Ils reviendront. Ils reviennent toujours.

Article publié dans le n°800 du magazine Marianne daté du 18 au 24 août 2012.

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Date de dernière mise à jour : 03/09/2012

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