Facebook et Apple veulent congeler les ovules des salariées

Apple et Facebook voudraient financer la congélation des ovules pour leurs employées. Pour attirer les femmes dans leurs rangs, les deux entreprises pourraient débourser jusqu'à 20.000 dollars de frais de ce traitement. Jean-Luc Pouly, professeur de gynécologie obstétrique, met en garde contre la généralisation d'une telle technique.

Nous réalisons, dans mon service, quatre ou cinq congélations d’ovules par mois. Cette technique n’est autorisée en France que sur indication médicale (dans le cas d’une femme dont le cancer du sein vient de se déclarer, par exemple).

 Aujourd’hui, c’est une méthode que nous maîtrisons tout à fait, et pour laquelle nous obtenons de bons résultats. Lorsque les conditions sont optimales, 70 à 80% des femmes finissent par accoucher après une fécondation in vitro avec leurs propres ovocytes.

 Au sein du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), nous avions par contre estimé que, pour avoir le maximum de chances d’aboutir, cette congélation devait se faire avant 35 ans et après 25 ans, âge auquel le raisonnement vis-à-vis de la parentalité n’est peut-être pas assez élaboré. Au-delà de 35 ans, les résultats sont en effet très mauvais, et encore plus si l’on congèle ses ovules à 40 ans, où l’on n’a alors que 5 à 10% de chances de grossesse par tentative.

 Pas un questionnement médical, mais un débat sociétal

 La congélation des ovocytes pose par contre plusieurs questions.

 D’un point de vue purement technique tout d’abord, il faut prendre en compte les risques des grossesses tardives. À partir de quel seuil et de quel âge peut-on considérer que cela devient critique ? Les chiffres sont clairs à ce sujet : les complications pendant une grossesse augmentent à partir de 35 ans, et le risque nous paraît déraisonnable après 50 ans.

 Mais au-delà des aspects techniques, le financement par Facebook et Apple de la congélation des ovules pour ses employées m’a interpellé pour des raisons sociétales. La question n’est plus ici d’interroger l’efficacité médicale de cette méthode, que nous maîtrisons, mais de prendre la mesure du modèle que nous défendons.

 Bientôt, Facebook et Apple dirigeront-ils le monde ?

 Cette évolution particulière est mise en avant par des entreprises, et pas n’importe lesquelles. C’est une façon pour elles de paraître généreuses, tout en mettant une certaine pression sur leurs employées : "Profitez de l’âge où vous êtes performantes pour travailler, ne perdez pas votre temps à faire des enfants, vous verrez cela plus tard".

 La question est donc également d’ordre politique. Elle rejoint le rapport de la CIA (Central intelligence agency) sur l’évolution du monde, selon lequel, au train où vont les choses, ce seront bientôt les multinationales qui dirigeront le monde, et non plus les États.

 C’est une méthode transitoire qui risque d’entraîner des perturbations effroyables dans la société si elle se généralise. Qui prendra en charge ces congélations en France ? Sûrement pas la Sécurité sociale.

 La crainte d'un phénomène dont on ne mesure pas l'impact

 J’ai peur que la congélation devienne une mode, une sorte d’assurance à laquelle on souscrit : après les États-Unis, pourquoi pas la proposer aux employées de Facebook et d’Apple en France ? Les sociétés pourront l’utiliser comme un argument d’emploi.

 En conséquence, des personnes qui n’y avaient pas du tout pensé auparavant vont vouloir le faire. Mais comment, étant donné que cela reste interdit dans notre pays ? Elles iront en Espagne, où c’est autorisé (et où les demandes explosent d’ailleurs ces dernières années).

 Cette généralisation peut entraîner des bouleversements sociétaux dont on ne mesure pas encore l’impact aujourd’hui.

 Toutes les patientes ne pourront pas porter ces ovules

 Parmi les questions que l’on se pose, figure en outre celle-ci : jusqu’à quel âge pourra-t-on réaliser une telle fécondation ? Le CNGOF avait proposé 50 ans. Mais pourra-t-on dire non à une femme qui voudra entamer une grossesse à 55 ans et dont on aura congelé les ovocytes 25 plus tôt ?

 Aujourd’hui, nous sommes très sélectifs quant aux profils des femmes de 45-50 ans qui désirent une grossesse. Une patiente avec du diabète ou des problèmes cardiaques ne sera pas prise en charge. Mais il en sera de même pour une femme qui a congelé ses ovules lorsqu’elle était en bonne santé, à 25 ans, et qui se retrouvera avec du diabète à 50 ans. Ainsi, même avec une congélation, la patiente ne pourra pas forcément porter la grossesse.

 Par ailleurs, que deviennent des ovocytes s’ils ne peuvent être utilisés ou si, dans le pire des cas, la femme meure ? En France, la législation est claire : les gamètes sont détruites ou données, si la patiente l’avait demandé. Mais il existe énormément de pays sans législation claire à ce sujet.

 Cela va entraîner un déséquilibre générationnel

 Cela risque, en plus, d’entraîner un problème de déséquilibre dans nos sociétés. On va passer d’un changement de génération tous les 45-50 ans, au lieu d’une génération tous les 25-30 ans.

 On évoque la possibilité pour les femmes à enfanter lorsqu’elles le souhaitent, mais on doit également penser aux droits de l’enfant à avoir une bonne éducation. Une patiente, dont la mère avait 48 ans lorsqu’elle a accouché, et le père 60 ans, m’a raconté qu’elle avait souffert d’avoir des parents âgés.

 Je ne suis donc pas convaincu que cette technique représente un avantage. Pour des cas particuliers et marginaux, sans aucun doute, mais pas pour la société en général. 

 Cette question risque d’entraîner des débats agités au cours des prochaines années, mais dans 20 ans, le problème se posera peu. Ou plutôt, il se posera en d’autres termes, puisque la science aura dépassé la simple technique de congélation. Une nouvelle méthode devrait en effet voir le jour : grâce aux cellules souches, on saura refaire des ovocytes et régler les quelques cas posant vraiment problème.

 Propos recueillis par Rozenn Le Carboulec. /

Moi, ça me fait peur ... Et vous ?

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Date de dernière mise à jour : 18/10/2014

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