8 mai 2015, les 70 ans de la fin de la guerre : Merci qui ?

La semaine dernière a eu lieu la commémoration de l'armistice du 8 mai 1945, qui mettait fin à la seconde guerre mondiale.

Comme on peut le lire dans cet article du Parisien, la France l'a commémoré avec les Etats-Unis (par l'intermédiaire de John Kerry), l'Allemagne l'a commémoré (avec un délai de retard) avec les Etats-Unis, car Obama va venir sous peu ; et la Russie l'a commémoré, malgré des invitations multiples, toute seule. Ou presque, car il y avait quand même la Chine présente (soit dit en passant, la Chine qui n'a pas participé à cette guerre).

Lire : http://www.leparisien.fr/politique/ceremonie-du-8-mai-john-kerry-a-paris-pour-le-70eme-anniversaire-08-05-2015-4755779.php

Donc, moi, quand je vois tout cet étallage d'hypocrisie et de mensonges, de politiques d'Autruche, et de dénégation, je me réécoute la chanson de Michel Sardou ( https://www.youtube.com/watch?v=kLJb8Zg3ZcY ), et je me fais un plaisir de la démonter, par ces deux textes de grands historiens ...

Comment l’Armée rouge a vaincu l’Allemagne nazie

 
Jacques R. Pauwels
 

Ce 8 mai, nous fêtons le 70e anniversaire de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre mondiale qui a coûté la vie à plus de 60 millions de personnes. à en croire les films hollywoodiens, tout se serait joué lors de combats héroïques entre soldats américains et allemands ou japonais. Les historiens sont toutefois unanimes : l’Allemagne nazie a été vaincue par l’Armée rouge. Jacques Pauwels, historien et auteur d’un ouvrage sur la question, revient sur cette période et explique quand et comment la guerre a basculé vers la défaite inéluctable de l’Allemagne nazie.

La Seconde Guerre mondiale a débuté, du moins en ce qui concerne l’Europe, par l’irrésistible déferlement de l’armée allemande sur la Pologne en septembre 1939. Quelque six mois plus tard, des victoires encore plus spectaculaires ont suivi, cette fois sur les pays de l’actuel Benelux et sur la France. Durant l’été 1940, l’Allemagne semblait invincible et prédestinée à dominer indéfiniment le continent européen. La Grande-Bretagne refusait certes de jeter le gant, mais elle ne pouvait espérer gagner la guerre à elle seule et craignait qu’Hitler ne dirigeât bientôt son attention vers Gibraltar, l’Égypte et/ou d’autres joyaux de la couronne de l’Empire britannique. Mias, cinq ans plus tard, c’était l’Allemagne qui expérimentait la douleur et l’humiliation d’une défaite totale. Le 30 avril 1945, Hitler se suicidait à Berlin au moment même où l’Armée rouge se frayait au bulldozer un chemin dans la ville, réduite à un gigantesque amas de ruines fumantes. Les 8 et 9 mai, l’Allemagne se rendait sans condition. 

Il est donc clair qu’à un moment donné, entre fin 1940 et 1944, le vent avait tourné du tout au tout. Mais quand, et où ? En Normandie, en 1944, selon certains ; à Stalingrad, au cours de l’hiver 1942-1943, selon d’autres. En réalité, le tournant s’est produit en décembre 1941, en Union soviétique, plus spécifiquement dans la plaine située juste à l’ouest de Moscou. Comme l’a écrit un historien allemand spécialiste de la guerre contre l’Union soviétique : « Cette victoire de l’Armée rouge [en face de Moscou] a constitué sans aucun doute la rupture majeure [Zäsur, en allemand = césure] de toute la guerre mondiale. »

Que l’Union soviétique ait été le théâtre de la bataille qui a changé le cours de le Seconde Guerre mondiale ne devrait pas constituer une surprise. La guerre contre l’Union soviétique a été la guerre qu’Hitler avait désirée dès le début, comme il l’avait expliqué clairement dans les pages de Mein Kampf, écrit au milieu des années 1920. Mais une Ostkrieg, une guerre à l’est, autrement dit contre les Soviétiques, était également l’objet du désir des généraux allemands, des principaux industriels de l’Allemagne et des autres « piliers » de l’establishment allemand. Un historien allemand a récemment démontré que c’était en fait une guerre contre l’Union soviétique, et non contre la Pologne, la France ou la Grande-Bretagne, qu’Hitler avait voulu déclencher en 1939. Le 11 août de cette année, Hitler avait expliqué à Carl J. Burckhardt, un responsable de la Société des Nations, que « tout ce qu’il entreprenait était tourné contre la Russie » et que « si l’Occident [c’est-à-dire les Français et les Britanniques] était trop stupide et aveugle pour le comprendre, il serait forcé d’en arriver à un compromis avec les Russes, de se tourner vers l’Occident et de le vaincre, puis de faire demi-tour avec toutes ses forces armées pour asséner un coup à l’Union soviétique ». C’est en fait ce qui s’est produit. 

La nécessité d’une Blitzkrieg, une guerre éclair 

Hitler et les généraux allemands étaient convaincus d’avoir tiré une importante leçon de la Première Guerre mondiale. Privée des matières premières nécessaires pour gagner une guerre moderne, tels le pétrole et le caoutchouc, l’Allemagne ne pouvait gagner une guerre longue et interminable. Afin de gagner la prochaine guerre, l’Allemagne devait s’assurer une victoire rapidement, très rapidement. Voilà comment est né le concept de la Blitzkrieg, de la guerre éclair, c’est-à-dire l’idée d’une guerre (Krieg) aussi rapide que l’éclair (Blitz). 

Blitzkrieg signifie une guerre motorisée et, au cours des années 1930, afin de la préparer, l’Allemagne avait produit des quantités massives de chars et d’avions, ainsi que de camions pour transporter ses troupes. En outre, des quantités gigantesques de pétrole et de caoutchouc avaient été importées et stockées. La majeure partie de ce pétrole avait été acheté à des compagnies américaines, dont certaines avaient également eu la gentillesse de mettre à la disposition de l’Allemagne la « recette » pour produire du carburant synthétique à partir de la houille. En 1939 et 1940, cet équipement allait permettre à la Wehrmacht et la Luftwaffe allemandes d’écraser en à peine quelques semaines les défenses polonaises, hollandaises, belges et françaises à l’aide de milliers d’avions et de chars; les Bitzkriege, les « guerres éclair », étaient invariablement suivies de Blitzsiege, de « victoires éclair ». 

Ces victoires avaient certes été spectaculaires, mais elles n’avaient pas fourni à l’Allemagne un très gros butin en pétrole et en caoutchouc, si vitalement importants. Au contraire, la guerre éclair avait plutôt appauvri les stocks constitués avant la guerre. Heureusement pour Hitler, en 1940 et 1941, l’Allemagne avait été en mesure de continuer à importer du pétrole depuis les États-Unis, toujours neutres – non pas directement, mais via d’autres pays neutres (et amis) comme l’Espagne de Franco. De plus, conformément aux termes du pacte entre Hitler et Staline, l’Union soviétique avait elle-même – et plutôt généreusement – approvisionné l’Allemagne en pétrole ! Toutefois, il était particulièrement ennuyeux pour Hitler qu’en échange, l’Allemagne ait dû approvisionner l’Union soviétique en produits industriels de haute qualité et en technologie militaire de pointe, laquelle allait être utilisée par les Soviétiques pour moderniser leur armée et améliorer leur armement.

Peu après la défaite de la France, c’est-à-dire au cours de l’été 1940, Hitler n’a pas tardé à ressortir son plan initial de guerre contre l’Union soviétique. Un ordre officiel de mettre sur pied cette attaque, au nom de code « Opération Barbarossa », était donné quelques mois plus tard, le 18 décembre 1940. Déjà en 1939, Hitler s’était montré très impatient d’attaquer l’Union soviétique et il ne s’était tourné vers l’ouest, comme l’a écrit un historien allemand, « que pour assurer sa sécurité à l’arrière (Rückenfreiheit) lorsqu’il aurait enfin été prêt à régler ses comptes avec l’Union soviétique ». Le même historien conclut qu’en 1940, rien n’avait changé en ce qui concernait Hitler : « Le véritable ennemi était celui se trouvant à l’est. »

« Un géant aux pieds d’argile »

Hitler et ses généraux étaient confiants en ce que la Blitzkrieg qu’ils s’apprêtaient à déclencher contre l’Union soviétique connaîtrait la même réussite que leurs premières « guerres éclair » contre la Pologne et la France. Ils considéraient l’Union soviétique comme « un géant aux pieds d’argile » dont l’armée, supposée décapitée par les purges de Staline à la fin des années 1930, n’était « rien de plus qu’une plaisanterie », comme Hitler l’avait déclaré un jour. Afin de livrer – et, naturellement, de remporter – les batailles décisives, ils s’autorisaient une campagne de quatre à six semaines, sans doute suivie de l’une ou l’autre opération de nettoyage, au cours de laquelle les restes de l’armée soviétique seraient « traqués à travers le pays comme un ramassis de Cosaques vaincus ». Quoi qu’il en soit, Hitler était extrêmement confiant et, la veille de l’attaque, il s’imaginait « à l’aube du plus éclatant triomphe de son existence ».

L’attaque allemande a débuté le 22 juin 1941, dès les premières heures du jour. Trois millions de soldats allemands et près de 700 000 alliés de l’Allemagne nazie traversaient la frontière ; leur équipement consistait en 600 000 véhicules motorisés, 3 648 chars, plus de 2 700 avions et juste un peu plus de 7 000 pièces d’artillerie. Au début, tout avait marché selon les plans. Des trous énormes avaient été creusés dans les défenses soviétiques, des gains territoriaux impressionnants avaient rapidement été réalisés et des centaines de milliers de soldats de l’Armée rouge avaient été tués, blessés ou capturés dans bon nombre de spectaculaires « batailles d’encerclement » (Kesselschlachten). À l’issue d’une bataille de ce genre, livrée non loin de Smolensk vers la fin juillet, la route de Moscou semblait grande ouverte. 

Il est cependant très vite devenu évident que la guerre éclair à l’est n’allait pas être une promenade de santé comme on s’y était attendu. Confrontée à la plus puissante machine militaire sur terre, l’Armée rouge avait subi comme prévu une solide raclée, mais, comme le confiait le ministre de la Propagande Joseph Goebbels à son journal, le 2 juillet déjà, elle avait opposé une résistance tenace et avait riposté très vigoureusement à mainte occasion. Le général Franz Halder, à de nombreux titres le « parrain » du plan d’attaque de l’opération Barbarossa, faisait savoir que la résistance russe était bien plus acharnée que tout ce à quoi les Allemands avaient été confrontés en Europe occidentale. Des rapports de la Wehrmacht faisaient état d’une résistance « tenace », « rude » et même « sauvage », provoquant de lourdes pertes en hommes et en matériel dans le camp allemand. Plus souvent qu’escompté, les forces soviétiques s’arrangeaient pour lancer des contre-attaques qui ralentissaient l’avance allemande. Certaines unités soviétiques allaient se dissimuler dans les vastes marais du Pripet et ailleurs, organisaient une guerre de partisans mortelle et menaçaient les longues et vulnérables lignes allemandes de communication. Il se faisait également que l’Armée rouge était bien mieux équipée que l’on ne s’y était attendu. Les généraux allemands étaient « ébahis », écrit un historien allemand, par la qualité des armes soviétiques, tel le lance-roquettes Katioucha (plus connu sous l’appellation « orgue de Staline ») et le char T-34. Hitler était furieux que ses services secrets n’aient pas été au courant de l’existence de certaines de ces armes.

 Fin de la Blitzkrieg

À la mi-juillet, comme la guerre d’Hitler à l’est commençait à perdre ses caractéristiques de « guerre éclair », certains dirigeants allemands s’étaient mis à exprimer de sérieuses inquiétudes. L’amiral Wilhelm Canaris, chef du service secret de la Wehrmacht, l’Abwehr, par exemple, avait confié le 17 juillet à un collègue du front, le général von Bock, qu’il ne voyait « rien que du noir ». En Allemagne même, de nombreux civils allemands avaient eux aussi fini par percevoir que la guerre à l’est ne se déroulait pas comme on l’avait souhaité. À Dresde, Victor Klemperer écrivait dans son journal, le 13 juillet : « Nous subissons des pertes immenses, nous avons sous-estimé les Russes... » À peu près au même moment, Hitler en personne ne croyait plus en une victoire rapide et facile et il avait revu ses espérances à la baisse. Il exprimait désormais l’espoir que ses troupes puissent atteindre la Volga en octobre et s’emparer des gisements pétroliers du Caucase un mois plus tard environ. Fin août, au moment où Barbarossa aurait dû tirer à sa fin, un mémorandum du Haut Commandement de la Wehrmacht faisait savoir qu’il pourrait ne plus être possible de gagner la guerre en 1941.

Une flambée d’optimisme s’était encore manifestée en septembre, quand les troupes allemandes s’étaient emparées de Kiev, faisant 650 000 prisonniers et, plus au nord, avaient progressé en direction de Moscou. Hitler croyait, ou du moins faisait semblant de croire, que la fin était désormais proche pour les Soviétiques. Dans un discours public prononcé au Palais des sports de Berlin, le 3 octobre, il avait déclaré que la guerre à l’est était virtuellement terminée. Et la Wehrmacht s’était vu intimer l’ordre de porter le coup de grâce en lançant l’ « Opération Typhon », une offensive visant à s’emparer de Moscou. Toutefois, les chances de succès semblaient de plus en plus minces, du fait que les Soviétiques s’activaient à incorporer des unités de réserve venues d’Extrême-Orient. Ils avaient été informés par leur maître-espion à Tokyo, Richard Sorge, de ce que les Japonais, dont l’armée était stationnée dans le nord de la Chine, n’envisageaient plus d’attaquer les frontières vulnérables des Soviétiques dans la région de Vladivostok. Pour rendre les choses pires encore, les Allemands ne bénéficiaient plus non plus de la suprématie des airs, particulièrement au-dessus de Moscou. De même, les approvisionnements en munitions et en nourriture acheminés de l’arrière vers le front étaient insuffisants, du fait que les longues lignes de ravitaillement étaient fortement entravées par l’activité des partisans. Et, enfin, en Union soviétique, il commençait à faire froid, bien que pas plus froid que la normale en cette période de l’année. Mais le haut commandement allemand, confiant en ce que la guerre éclair à l’est serait terminée pour la fin de l’été, avait négligé de fournir à ses troupes les équipements nécessaires pour combattre dans la pluie, la boue, la neige et les températures glaciales de l’automne et de l’hiver en Russie. 

Mais, pour Hitler et ses généraux, la prise de Moscou apparaissait comme un objectif d’une importance capitale. Ils croyaient, à tort, que la chute de Moscou allait « décapiter » l’Union soviétique et, partant, provoquer son effondrement. 

Eviter une nouvelle « bataille de la Marne »

Il apparaissait également important d’éviter une répétition du scénario de l’été 1914, lorsque l’avance allemande, apparemment irrésistible, avait été stoppée in extremis dans la périphérie est de Paris, lors de la bataille de la Marne. Ce désastre – selon la perspective allemande – avait privé l’Allemagne d’une victoire quasi certaine lors des premiers stades de la « Grande Guerre » et l’avait forcée à une longue lutte que, vu le manque de ressources suffisantes et le blocus imposé par la marine de guerre britannique, elle était condamnée à perdre. 

Cette fois, dans une nouvelle Grande Guerre livrée contre un nouvel ennemi mortel, l’Union soviétique, il ne devait pas y avoir de « miracle de la Marne », c’est-à-dire pas de défaite juste en dehors de la capitale ; et l’Allemagne n’allait par conséquent pas devoir se battre une fois de plus, dans un conflit tiré en longueur, un conflit que, sans les matières premières essentielles et entravées par un blocus, elle serait condamnée à perdre. Au contraire de Paris, Moscou allait tomber, l’histoire n’allait pas se répéter et l’Allemagne finirait par être victorieuse. Ou, du moins, c’est ce que l’on espérait au quartier général d’Hitler. 

 Le 2 mai 1945, des soldats de l’Armée rouge installent le drapeau de l’URSS sur le Reichstag (parlement allemand), à Berlin. Cette photographie d’ Evgueni Khaldei est restée célèbre sous le nom de « Le Drapeau rouge sur le Reichstag ».

Si l’Union soviétique avait été battue en 1941…

La Wehrmacht avait continué à progresser, bien que très lentement, et, à la mi-novembre, certaines unités s’étaient trouvées à 30 kilomètres à peine de la capitale. Mais les troupes étaient totalement épuisées, et désormais à court d’approvisionnement. Leurs commandants savaient qu’il était tout simplement impossible de prendre Moscou, aussi exaspérante que fût la proximité de la ville et, même s’ils l’avaient fait, cela ne leur aurait pas apporté la victoire. Le 3 décembre, nombre d’unités avaient abandonné l’offensive de leur propre initiative. En quelques jours, toute l’armée allemande en face de Moscou avait été forcée d’adopter une position défensive. En effet, le 5 décembre, à 3 heures du matin, dans des conditions hivernales russes, l’Armée rouge avait brusquement lancé une contre-attaque majeure et bien préparée. Les lignes de la Wehrmacht avaient été enfoncées en de nombreux endroits et les Allemands avaient été repoussés à des distances de 100 à 280 kilomètres, avec de lourdes pertes en hommes et en matériel. Ce n’est qu’avec de grandes difficultés qu’un encerclement catastrophique (Einkesselung) avait pu être évité. Le 8 décembre, Hitler ordonnait à son armée d’abandonner l’offensive et de se replier sur des positions défensives. Il avait rejeté la faute de ce revers sur l’arrivée supposée inattendue de l’hiver, avait refusé de reculer davantage vers l’arrière, comme certains de ses généraux le lui avaient suggéré et avaient proposé d’attaquer à nouveau au printemps.

Ainsi donc, la guerre éclair d’Hitler contre l’Union soviétique était terminée, cette guerre qui, si elle avait été victorieuse, aurait concrétisé la grande ambition de sa vie, la destruction de l’Union soviétique. Qui plus est, d’un point de vue stratégique, une telle victoire aurait également fourni à l’Allemagne nazie suffisamment de pétrole et d’autres ressources pour en faire une puissance mondiale pratiquement invulnérable. En tant que telle, l’Allemagne nazie aurait très probablement été à même d’en finir avec l’entêtement britannique, même si les États-Unis s’étaient précipités pour aider leurs cousins anglo-saxons, ce qui, incidemment, n’était pas encore prévu aux tout premiers jours de décembre 1941. Une Blitzsieg, une victoire éclair contre l’Union soviétique, dans ce cas, aurait rendu une défaite allemande impossible. Si l’Allemagne nazie avait vaincu l’Union soviétique en 1941, l’Allemagne serait toujours aujourd’hui la première puissance d’Europe, et probablement aussi la maitresse du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Cependant, la défaite lors de la bataille de Moscou en décembre 1941 signifiait que la guerre éclair d’Hitler n’avait pas débouché sur la victoire éclair tant espérée. Dans cette nouvelle « bataille de la Marne », juste à l’ouest de Moscou, l’Allemagne nazie avait subi la défaite qui rendait toute victoire impossible, non seulement la victoire contre l’Union soviétique, mais aussi la victoire contre la Grande-Bretagne, la victoire de la guerre en général. 

En ayant à l’esprit les leçons de la Première Guerre mondiale, Hitler et ses généraux avaient su dès le début que, s’ils voulaient gagner la nouvelle « Grande Guerre » qu’ils avaient déclenchée, l’Allemagne devait être rapidement victorieuse, à la vitesse de l’éclair. Mais, le 5 décembre 1941, il était devenu évident aux yeux de tous ceux qui étaient présents au quartier général d’Hitler qu’une victoire éclair contre l’Union soviétique ne se produirait pas, de sorte que l’Allemagne était condamnée à perdre la guerre, sinon très bientôt, du moins un peu plus tard. Selon le général Alfred Jodl, chef de l’état-major des opérations de l’OKW, c’est alors qu’Hitler avait compris qu’il ne pourrait plus gagner la guerre. 

Et le cours de la guerre a tourné 

 On peut donc affirmer que le cours de la Seconde Guerre mondiale a tourné le 5 décembre 1941. Toutefois, à l’image du cours des marées qui ne change pas brusquement, mais progressivement et de façon imperceptible, le cours de la guerre a aussi tourné non pas en un seul jour, mais sur une période de plusieurs jours, semaines et même mois, à savoir durant la période d’environ trois mois entre la fin de l’été 1941 et le début décembre de la même année. 

Le cours de la guerre à l’est avait tourné progressivement, mais pas d’une façon aussi imperceptible. Déjà en août 1941, comme les succès allemands n’amenaient pas une capitulation soviétique et que la progression de la Wehrmacht se ralentissait considérablement, des observateurs avisés s’étaient mis à douter qu’une victoire allemande soit possible, non seulement en Union soviétique, mais dans la guerre en général. Par exemple le Vatican, bien informé et initialement très enthousiaste quant à la « croisade » d’Hitler contre la patrie soviétique du bolchevisme « athée » et confiant dans le fait que les Soviétiques allaient s’effondrer immédiatement, s’était mis à exprimer de graves inquiétudes à propos de la situation à l’est à la fin de l’été 1941. À la mi-octobre, il allait en arriver à la conclusion que l’Allemagne devait perdre la guerre. De même, à la mi-octobre, les services secrets suisses avaient rapporté que « les Allemands ne peuvent plus gagner la guerre » ; cette conclusion s’appuyait sur des informations recueillies en Suède à partir de déclarations d’officiers allemands en visite. 

Fin novembre, un défaitisme de mauvais augure avait infecté progressivement les hauts rangs de la Wehrmacht et du parti nazi. Même s’ils pressaient leurs troupes vers l’avant, en direction de Moscou, certains généraux estimaient qu’il eût été préférable de faire des ouvertures de paix et de mettre progressivement un terme à la guerre sans obtenir la grande victoire qui semblait assurée au début de l’Opération Barbarossa. Et, peu après la fin novembre, le ministre de l’Armement Fritz Todt avait demandé à Hitler de trouver une voie diplomatique pour sortir de la guerre, puisque, sur le plan purement militaire de même que sur le plan industriel, cette guerre était certainement perdue. 

Une défaite allemande inévitable 

 Quand l’Armée rouge avait lancé sa contre-offensive dévastatrice, le 5 décembre, Hitler lui-même avait compris qu’il allait perdre la guerre. Mais, naturellement, il n’était pas disposé à le faire savoir au public allemand. Les mauvaises nouvelles du front à proximité de Moscou avaient été présentées au public comme un repli temporaire, imputable à l’arrivée précoce, supposée inattendue, de l’hiver et/ou à l’incompétence ou la lâcheté de certains commandants. Ce ne serait qu’une bonne année plus tard, après la défaite catastrophique de la bataille de Stalingrad, au cours de l’hiver 1942-1943, que le public allemand et le monde entier allaient comprendre que l’Allemagne était condamnée ; c’est pourquoi, même aujourd’hui, beaucoup d’historiens croient que c’est à Stalingrad que le vent avait tourné. Mais il s’avérait impossible de garder un secret total sur les implications catastrophiques de la débâcle à proximité de Moscou. Par exemple, le 19 décembre 1941, le consul d’Allemagne à Bâle rapportait à ses supérieurs à Berlin que le chef (ouvertement pro-nazi) d’une mission de la Croix-Rouge suisse, envoyé sur le front en Union soviétique pour n’assister que les blessés du côté allemand – ce qui contrevenait aux réglementations de la Croix-Rouge – était revenu en Suisse avec l’information, très surprenante aux yeux du consul, qu’« il ne croyait plus que l’Allemagne pût gagner la guerre ».

L’Allemagne nazie était condamnée, mais la guerre devait encore être longue. Hitler avait ignoré le conseil de ses généraux qui recommandaient avec insistance d’essayer de trouver une issue diplomatique à la guerre, et il avait décidé de continuer à se battre dans le mince espoir d’une victoire. La contre-offensive russe allait s’essouffler, la Wehrmacht allait survivre à l’hiver 1941-1942 et, au printemps 1942, Hitler allait ratisser toutes ses forces disponibles et les rassembler pour une offensive – dont le nom de code serait « Opération Bleue » (Unternehmen Blau), en direction des gisements pétroliers du Caucase – via Stalingrad. Hitler reconnaissait lui-même que, « s’il ne mettait pas la main sur le pétrole de Maikop et de Grozny, il lui faudrait alors mettre un terme à cette guerre ». 

Cependant, l’élément de surprise avait été perdu et il s’avérait que les Soviétiques disposaient de masses gigantesques d’hommes, de pétrole et d’autres ressources, de même que d’un excellent équipement, dont une grande partie était produite dans des usines qui avaient été construites de l’autre côté de l’Oural entre 1939 et 1941. La Wehrmacht, d’autre part, ne pouvait compenser les énormes pertes qu’elle avait subies en 1941. Entre le 22 juin 1941 et le 31 janvier 1942, les Allemands avaient perdu 6 000 avions et plus de 3 200 chars et véhicules similaires ; et pas moins de 918 000 hommes avaient été tués, blessés ou portés manquants durant l’action, ce qui correspondait à 28,7 % de la force moyenne de l’armée, à savoir 3,2 millions d’hommes. En Union soviétique, l’Allemagne allait perdre pas moins de 10 millions d’hommes sur un total de 13,5 millions de tués, de blessés ou de prisonniers, durant toute la durée de la guerre. Et l’Armée rouge est responsable de 90 % de tous les Allemands tués au cours de la Seconde Guerre mondiale. 

Les forces disponibles pour une avancée vers les champs pétroliers du Caucase étaient donc de ce fait extrêmement limitées. Dans de telles circonstances, il est tout à fait remarquable qu’en 1942, les Allemands soient parvenus à aller jusqu’à ce point. Mais quand leur offensive avait inévitablement abouti à une impasse, en septembre de cette même année, leurs lignes faiblement défendues s’étiraient sur des centaines et des centaines de kilomètres, présentant ainsi une cible parfaite pour une attaque soviétique. Quand cette attaque s’était produite, elle avait provoqué le refoulement complet de l’armée allemande et sa destruction, en fin de compte, à Stalingrad. C’est après cette grande victoire de l’Armée rouge que le caractère inéluctable de la défaite allemande dans la Seconde Guerre mondiale allait être évident aux yeux de tous. Toutefois, la défaite allemande apparemment mineure et relativement inattendue en face de Moscou, fin 1941, avait été la condition préalable de la défaite assurément plus spectaculaire et plus « visible » de Stalingrad. 

Cette article est une version retravaillée d’un texte paru dans Global Research. Source : http://solidaire.org/articles/comment-l-armee-rouge-vaincu-l-allemagne-nazie

 Jacques R. Pauwels est l’auteur de Le mythe de la bonne guerre. Les États-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, Bruxelles, Aden, édition revue et augmentée, 2012 ; de Big Business avec Hitler, Bruxelles, Aden, 2013, et de 1914-1918, la grande guerre des classes, Bruxelles, Aden, 2013.

 

Le rôle de l’URSS dans la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945)

Annie LACROIX-RIZ

Cette inversion politique consacre le double triomphe, en France, de l’hégémonie américaine et d’une russophobie obsédante depuis 1917, limitée pendant plusieurs décennies par l’existence d’un parti communiste puissant et présent sur le terrain de l’histoire mais considérablement accentuée par la chute de l’URSS. Elle est sans rapport avec le tableau que dressent les sources originales du rôle joué par l’URSS dans la Deuxième Guerre mondiale.

Du sabotage franco-anglo-polonais de l’Entente au pacte germano-soviétique

Ce que fit l’URSS quand le Blitzkrieg écrasa l’Europe (septembre 1939-mai 1941) a suscité depuis quelques décennies de nombreux travaux scientifiques, anglophones surtout. Ils renouent en général avec la thèse, solidement établie entre la guerre et les années 1960, des prestigieux Lewis B. Namier, A.J.P. Taylor (historiens) et du journaliste Alexander Werth, père de Nicolas, qui symbolisa autant la russophilie de guerre et d’après-guerre que son fils incarne la russophobie contemporaine.

La thèse en question est simple et factuelle. L’entêtement franco-anglais, soutenu par les États-Unis, dans la politique de capitulation face aux puissances fascistes baptisée « Apaisement » ruina le projet soviétique, clairement énoncé dès 1933-1934, de « sécurité collective » des pays européens, de l’Est et de l’Ouest, également menacés par la politique d’expansion du Reich allemand. Tuant dans l’œuf les pactes franco-soviétique et tchéco-soviétique (2 et 16 mai 1935), le rejet occidental obstiné de « l’alliance de revers » dont la Première Guerre mondiale avait démontré l’efficacité aboutit, contre l’URSS, aux accords de Munich par lesquels, dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938, Paris, Londres, Berlin et Rome dépecèrent la Tchécoslovaquie (par la remise des Sudètes à l’Allemagne dès le 1er octobre 1938). Après l’assaut final, les 14-15 mars 1939 (satellisation de la Slovaquie et annexion de la Bohême-Moravie), porté par la Wehrmacht contre le moignon de l’ex-principale alliée officielle de la France, l’URSS isolée fut confrontée au maintien strict, malgré la légende d’un « tournant » franco-anglais de politique extérieure, d’une ligne laissant au Reich « les mains libres à l’Est » : cette expression familière à tous les « Apaiseurs », français, anglais et divers (dont le ministre de la Guerre puis président du Conseil radical Édouard Daladier) fut couramment utilisée dans les tractations de 1938-1939 entre les ministres des Affaires étrangères français et allemand, Georges Bonnet et Ribbentrop. L’URSS se résigna à signer le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 qui l’épargnait provisoirement.

Ainsi s’achevait la mission franco-britannique envoyée à Moscou du 11 au 24 août 1936 pour calmer des opinions qui réclamaient depuis le 15 mars le front commun avec l’URSS que celle-ci proposait. Moscou, initiatrice de négociations tripartites depuis le coup de force achevant la Tchécoslovaquie, exigeait la reconstitution de l’alliance défensive automatique et réciproque de 1914. L’accord militaire devrait associer la Pologne et la Roumanie, fiefs du « cordon sanitaire » antibolchevique de 1919 dont Paris et Londres avaient en mars-avril 1939 « garanti » unilatéralement les frontières (sans la moindre intention de les défendre, ni par du matériel ni par des envois de troupes), et les Pays Baltes, vitaux pour la défense de « la Russie d’Europe » (Augustin-Antoine Palasse, attaché militaire français).

Après des mois de tergiversations insultantes pour les Russes et mortelles pour les frontières des pays d’Europe, Londres et Paris déléguèrent face aux chefs militaires soviétiques l’amiral britannique Reginald Drax et le général français Joseph Doumenc. Ces deux officiers obscurs, « demandeurs » partis « les mains vides » (Doumenc) par un navire marchand fort lent (cinq jours de traversée), avaient reçu pour mission de faire porter aux Soviets seuls le chapeau de « la farce de Moscou » : l’objectif était, se flattait Londres, à l’heure où le Reich massait ses troupes aux frontières de la Pologne pour l’assaut imminent, de « laisser l’Allemagne sous la menace d’un pacte militaire anglo-franco-soviétique et gagner ainsi l’automne ou l’hiver en retardant la guerre ». Quand le Commissaire à la Guerre et commandant en chef de l’armée rouge Clément Vorochilov, « précis, direct », proposa à ces deux émissaires impotents, le 12 août, « “l’examen concret” des plans d’opérations contre le bloc des États agresseurs » et leur présenta ses pouvoirs plénipotentiaires, ils avouèrent n’être pas habilités à signer un accord militaire.

Paris et Londres étaient résolus à ne fournir aucune aide économique ou militaire à leurs « alliés » de l’Est. Ils avaient délégué la tâche à l’URSS en la lui rendant strictement impossible : Varsovie (surtout) et Bucarest (qui avaient depuis les années 1920 conclu des accords politico-militaires mutuels exclusivement tournés contre l’URSS) avaient toujours refusé droit de passage (avec leurs tuteurs occidentaux) à l’Armée rouge. Or cette clause constituait la condition géographique sine qua non de son intervention, puisque l’URSS n’avait pas de frontière commune avec l’Allemagne du traité de Versailles. Ayant « garanti » sans la consulter la Pologne (qui ne voulait pas de leur « garantie »), la France et le Royaume-Uni se prétendirent ligotés par le veto, qu’ils encourageaient, au su et au vu de tous, Soviétiques inclus, de la clique germanophile qui régnait à Varsovie. Digne émule de son « allié » allemand en matière d’antisémitisme, le chef du « régime des colonels polonais », le colonel Jozef Beck, petit télégraphiste d’Hitler et Ribbentrop auxquels il servait, entre autres, de délégué à et d’informateur sur la Société des Nations officiellement désertée par le Reich en octobre 1933, avait été la « hyène » ou le « vautour » (terme utilisé par toutes les chancelleries étrangères, dont l’Auswärtiges Amt, ministère des Affaires étrangères), complice du dépècement allemand de la Tchécoslovaquie de 1938.

Son inlassable vindicte contre Prague ‑ la même que celle de son chef et prédécesseur Pilsudski ‑ avait valu à la Pologne le pourboire, fugace, de l’octroi du territoire silésien de Teschen arraché à la Tchécoslovaquie après Munich : la récompense de ses méfaits dura moins d’un an, jusqu’à l’invasion allemande. La Wehrmacht aux portes, Beck invoquait, lyrique, « le testament » de Pilsudski : « Avec les Allemands nous risquons de perdre notre liberté, avec les Russes, nous perdons notre âme ».

Le dossier avait d’autres ressorts, moins spirituels. La Pologne avait saisi aux Soviets en 1920-1921 avec l’aide militaire française (Maxime Weygand, aidé notamment de De Gaulle) la Galicie orientale de l’ancien empire russe, peuplée d’Ukrainiens et de Biélorusses (l’actuelle Ukraine occidentale). Aveugle, depuis 1933 plus que jamais, aux appétits territoriaux allemands, persécutant allègrement les populations, majoritaires, non-polonaises, elle tremblait que l’Armée rouge ne prît aisément le contrôle de ces territoires sis 150 km à l’Est de la « ligne Curzon » : cette limite ethnique entre Pologne et Russie avait été fixée en décembre 1919 par le Foreign Office, certain de chasser bientôt du pouvoir les bolcheviques et disposé à affecter cette zone aux « Blancs », puisque ceux-ci l’étaient à céder les richesses du Caucase (Bakou et Grozny) à la Royal Dutch Shell de Sir Henry Deterding : ce héraut de l’anticommunisme pétrolier, bailleur de fonds de tous les complots « tchétchènes » de l’entre-deux-guerres jusqu’à sa mort (4 février 1939) et grand fournisseur de pétrole au IIIème Reich, appréciait tant ce régime et ses chefs qu’il résidait à Berlin depuis sa retraite officielle de 1936.

Varsovie avait signé avec Berlin, le 26 janvier 1934, une « déclaration de non-agression et d’amitié », prétendu « traité germano-polonais » conclu pour dix ans. Rédigé par l’Auswärtiges Amt, ce chiffon de papier lui interdisait formellement, entre autres prescriptions, tout accord avec l’URSS et avec ses voisins slaves : elle appliqua scrupuleusement pour sa part toutes les clauses, russophobes et antisémites en tête, d’un texte qui s’insérait dans le dispositif général préparant, au su et au vu de ses « alliés » occidentaux, sa liquidation territoriale. La Roumanie redoutait de perdre la Bessarabie qu’elle n’avait prise aux Russes en 1918 et conservée depuis (officiellement, en 1924) que grâce au soutien de la France chef de file officiel, avec Londres, de l’antibolchevisme mondial. On doit cependant admettre qu’elle éprouvait plus de craintes à l’égard du Reich que la clique des colonels et des grands hobereaux polonais historiquement attachés à la tutelle autrichienne et prussienne. L’URSS n’obtint pas non plus des Apaiseurs français et anglais « garantie » des frontières des Pays Baltes, dont l’« indépendance » avait tout dû depuis 1919-1920 à l’établissement du « cordon sanitaire ». Paris et Londres ricanaient volontiers sur ces demandes depuis mars-avril 1939 : en compagnie des ambassadeurs américains, ils accusaient Moscou de ne songer qu’à « bolcheviser » ces satellites de fait (et de longue date) du Reich.

L’URSS était depuis mars et surtout mai 1939 courtisée par Berlin qui préférait logiquement une guerre sur un front, celle sur deux fronts lui ayant valu sa précédente défaite. L’Allemagne lui promit, juste avant de fondre sur la Pologne, de respecter sa « sphère d’influence » en Galicie orientale, en Baltique et en Bessarabie. Moscou céda à ses pressantes instances, au tout dernier moment (Geoffrey Roberts l’a montré dès ses premiers travaux), et pas à des fantasmes imaginaires de « révolution mondiale », mythe de « Drang nach Westen » (marche vers l’Ouest) forgé pour faire oublier la seule marche qui eût jamais eu lieu, celle, allemande, vers l’Est. Londres et Paris continuant à cajoler Berlin, l’Union Soviétique refusait d’« être impliquée toute seule dans un conflit avec l’Allemagne » : c’était sa seule préoccupation, comme l’avoua, en mai 1939, Lord Halifax, secrétaire au Foreign Office et parangon de l’Apaisement britannique. Le 23 août 1939, à la signature du pacte de non-agression germano-soviétique, l’« Occident » mima la stupeur, tel Churchill, devant « la sinistre nouvelle explosant sur le monde comme une bombe » : c’est ainsi que ce chef de la coalition antisoviétique depuis 1918, qui n’avait abdiqué l’Apaisement qu’assez récemment, dénonça la volte-face, la trahison, le long mensonge de l’antifascisme du nouvel « allié » de Berlin.

L’indignation, feinte, relevait de l’imposture. Diplomates et attachés militaires français et anglais en poste à Moscou jouaient les Cassandre depuis l’arrivée des hitlériens au pouvoir, début 1933. Faute de Triple Entente et donc d’alliance de revers défensive et formelle, avaient-ils régulièrement répété depuis lors, l’URSS serait contrainte de composer momentanément avec Berlin : c’était pour elle le seul moyen de gagner le « répit » (Roberts) indispensable à la mise sur pied de guerre, la moins imparfaite possible, de son économie et de son armée face à un adversaire allemand à cette date encore très supérieur. Le plus souvent très antibolcheviques mais factuels, ces informateurs pertinents réitérèrent leur mise en garde jusqu’au dernier jour, et annoncèrent ensuite que le pacte ne changeait rien aux enjeux. Le 29 août 1939, le lieutenant-colonel Charles-Antoine Luguet, attaché aérien à Moscou et futur héros gaulliste de l’escadrille Normandie-Niémen, certifia (comme Doumenc) la bonne foi de Vorochilov et posa Staline en « glorieux successeur [...] d’Alexandre Nevsky et de Pierre Ier » : « le traité publié est », écrivit-il, « complété par une convention secrète, définissant, à distance des frontières soviétiques, une ligne que les troupes allemandes ne devront pas dépasser et qui serait considérée par l’URSS en quelque sorte comme sa position de couverture. ». Un « protocole secret » intégra en effet la Pologne orientale et les États baltes à la « sphère d’influence » de l’URSS, avec pour objectif immédiat d’améliorer les conditions et la durée de sa mobilisation, et d’occuper un terrain qui serait, pendant les ultimes préparatifs de l’assaut allemand, soustrait à la Wehrmacht.

Français et Anglais ne manqueraient pas d’observer, après coup, que l’Armée rouge n’était entrée en Pologne (le 17 septembre 1939) qu’après la défaite officielle de celle-ci, puis en Bessarabie et dans les Pays Baltes qu’en juin 1940, après la Débâcle de la France.

L’URSS en paix dans la guerre

L’Allemagne ouvrit le conflit général le ler septembre 1939 en l’absence de l’Entente qui avait en septembre 1914 sauvé la France de l’invasion totale. Michael Carley incrimine l’Apaisement né de « la peur de la victoire contre le fascisme » des privilégiés anglais et français, effrayés que le rôle dirigeant promis à l’URSS dans une guerre contre l’Allemagne n’étendît son système à tous les belligérants : il considère donc « l’anticommunisme », décisif à chaque phase-clé depuis 1934-35, comme « une cause importante de la Seconde Guerre mondiale ».

Le 17 septembre, l’URSS, accablée par l’avance allemande en Pologne, qui avait été vaincue en moins de 24 heures – pour la France, ce serait moins de 48 ‑, proclama sa « neutralité » dans le conflit et occupa la Galicie orientale. Elle exigea en septembre-octobre de Berlin des « garanties » des Pays Baltes : cette « occupation “déguisée” [fut] accueillie avec résignation » par l’Angleterre. Celle-ci avait secondé le Reich dans son plan d’assaut maritime contre l’URSS en signant avec lui « le traité naval » du 18 juin 1935 : autorisant la construction d’une marine de guerre allemande égale à 35% de la britannique, cet accord bilatéral avait laissé à l’Allemagne « les mains libres » en Baltique (Finkel et Leibovitz). Mais Londres s’inquiétait désormais autant de l’expansion allemande que « la poussée russe en Europe ».

Après avoir requis de la Finlande, alliée de longue date de Berlin qui menaçait la sécurité de Leningrad, une rectification de frontière (contre substantielle compensation territoriale) qui lui fut refusée, l’URSS entra fin novembre 1939 dans « la guerre d’hiver ». Les tambours de la propagande se déchaînèrent : la France sanglota autant que le Vatican et l’ensemble du monde (capitaliste) sur la petite victime et elle exalta sa vaillance contre une Armée rouge inepte. Weygand et Daladier suivi de Reynaud planifièrent, « rêve » puis « délire », une guerre contre l’URSS dans le Grand Nord puis dans le Caucase, en même temps qu’ils continuaient à saboter, comme les chefs de l’armée, le « front du Nord-Est » : surnom pompeux de la frontière française avec l’Allemagne, où, précisément, il n’y avait aucun « front ». L’Angleterre sacrifia à l’idéologie anticommuniste, si utile en toutes circonstances, mais elle applaudit le compromis finno-soviétique du 12 mars 1940. Elle se félicita ensuite de la nouvelle avance de l’Armée rouge consécutive à l’ignominieux effondrement français, c’est-à-dire de l’occupation à la mi-juin 1940 des Pays Baltes, fin juin de la Bessarabie-Nord Bucovine. Puis, dans l’attente de l’étape suivante du conflit général, elle délégua à Moscou Stafford Cripps, seul soviétophile d’un establishment britannique à l’antisoviétisme au moins aussi délirant que celui des élites françaises.

En crise ouverte depuis juin 1940, les rapports des prétendus « Alliés » allemands et soviétiques frôlèrent la rupture en novembre, comme le surent toutes les capitales « occidentales ». « Entre 1939 et 1941 », l’URSS avait considérablement développé ses armements terrestres et aériens et porté l’armée rouge « de 100 à 300 divisions » (« de 2 à 5 millions d’hommes »), massées « le long ou près de ses frontières occidentales. »

La victoire militaire d’un pays affaibli

Le 22 juin 1941, le Reich lança l’attaque qu’annonçait depuis septembre 1940 l’entassement de ses troupes en Roumanie « satellite », connu de toutes les capitales étrangères – et de l’URSS, Staline inclus : le dernier ouvrage de Roberts fait définitivement litière de la légende du Staline sidéré et paralysé par l’assaut de son cher Hitler. Nicolas Werth postule « l’effondrement militaire de 1941 » auquel aurait succédé (en 1942-1943) « un [mystérieux] sursaut du régime et de la société », mais, à Vichy, le général Paul Doyen, chef de la délégation française à la Commission allemande d’armistice, annonça le 16 juillet 1941 la mort du Blitzkrieg et donc, la défaite allemande très probable si l’incroyable résistance soviétique durait, ce que tout laissait prévoir : « Si le IIIème Reich remporte en Russie des succès stratégiques certains, le tour pris par les opérations ne répond pas néanmoins à l’idée que s’étaient faite ses dirigeants. Ceux-ci n’avaient pas prévu une résistance aussi farouche du soldat russe, un fanatisme aussi passionné de la population, une guérilla aussi épuisante sur les arrières, des pertes aussi sérieuses, un vide aussi complet devant l’envahisseur, des difficultés aussi considérables de ravitaillement et de communications [...] Sans souci de sa nourriture de demain, le Russe incendie au lance-flamme ses récoltes, fait sauter ses villages, détruit son matériel roulant, sabote ses exploitations ». Le Vatican, meilleur réseau de renseignement mondial, s’alarma début septembre devant l’ambassadeur de France des difficultés « des Allemands » et d’une issue « telle que Staline serait appelé à organiser la paix de concert avec Churchill et Roosevelt » : il situa donc « le tournant de la guerre » avant l’arrêt de la Wehrmacht devant Moscou (fin octobre) et bien avant Stalingrad. L’ensemble des milieux « bien informés », militaires et civils, partagea ce jugement, et au même moment.

Fut ainsi confirmé dès l’invasion le jugement que portait Palasse depuis son arrivée (fin 1937) et surtout depuis 1938 sur « la situation morale » et la puissance militaire soviétiques. L’armée rouge, épurée après la répression, en juin 1937, du « complot Toukhatchevski » concocté par le Maréchal soviétique avec le haut commandement de la Wehrmacht, avéré et non forgé par Staline, progressait constamment. Ses liens avec le peuple généraient un « patriotisme » inouï : statut de l’armée, formation militaire des soldats et de la population, jeunesse en tête, et propagande efficace « mainten[aient] tendues les énergies du pays, et lui donn[aient] l’orgueil des exploits accomplis par les siens [...] et la confiance inébranlable dans [s]a force défensive. » Il avait comme tous les autres observateurs militaires relevé depuis août 1938 les défaites nippones dans les affrontements à la frontière URSS-Chine-Corée. La qualité, ainsi attestée, de l’armée rouge conduite par Joukov, servit de leçon à Tokyo : à la fureur d’Hitler, le Japon signa à Moscou le 13 avril 1941 un « pacte de neutralité », qu’il respecta jusqu’à la fin de la guerre. Ce prudent retrait japonais libéra l’URSS de son obsession, depuis l’attaque contre la Mandchourie (1931) puis toute la Chine (1937), d’une guerre sur deux fronts.

Après un 60e anniversaire historiquement aventuré du débarquement anglo-américain en Normandie et un 70e pire encore, rappelons que l’effort militaire fut depuis juin 1941 quasi uniquement soviétique. Le Reich impérial avait été en 1917-1918 défait à l’Ouest, surtout par la France, laquelle avait tout de même dû sa survie ou sa non-invasion à l’alliance de revers ou au « rouleau compresseur » russe et en aucun cas à la « bataille de la Marne », cette opération de « communication » à l’inusable longévité. Comme le rappelait en mars 1939 Robert Vansittart, sous-secrétaire d’État permanent du Foreign Office ‑ qui avait été aussi longtemps « Apaiseur » et germanophile que ses pairs : « La France n’aurait pas eu la moindre chance de survie en 1914, s’il n’y avait pas eu de front oriental. » Le Reich hitlérien, arrêté depuis l’été 1941 dans ses succès ininterrompus depuis 1938-1939, fut vaincu de 1943 à 1945 à l’Est, par la seule Armée rouge.

Depuis août-septembre 1941, Staline avait réclamé sans répit mais en vain pour alléger l’énorme pression allemande l’ouverture d’un « second front » occidental reconstituant de fait l’alliance de revers de la Première Guerre mondiale : l’envoi de divisions alliées en URSS et, surtout, un débarquement sur les côtes françaises. Il dut se contenter des louanges de Churchill, bientôt suivi de celles de Roosevelt, sur « l’héroïsme des forces combattantes soviétiques » et d’un « Prêt-Bail » américain, remboursable après-guerre. Un historien soviétique en a évalué le montant total à 5 milliards de roubles (un historien américain à 11), soit « 4% du revenu national » soviétique des années 1941-1945. Roberts a rappelé que cette contribution économique américaine à l’effort soviétique fut non seulement modeste, mais qu’elle ne fut accordée pour sa quasi-totalité qu’après l’extraordinaire exploit de Stalingrad – autrement dit, quand les États-Unis eurent acquis la certitude définitive que l’Armée rouge triompherait, dans des délais limités, des envahisseurs. Le refus obstiné du second front et la mise à l’écart de l’URSS des relations interalliées, malgré sa présence cosmétique à Téhéran en novembre 1943, sont attestés par tous les types de sources et par la correspondance de guerre Staline-Churchill-Roosevelt. Les objectifs et manœuvres des Anglo-Américains, guidés par Washington, ravivèrent légitimement la hantise soviétique du retour au « cordon sanitaire » et aux « mains libres à l’Est ».

La question des forces en Europe s’aiguisa quand la capitulation de von Paulus à Stalingrad (2 février 1943) mit à l’ordre du jour les conditions de la paix future. Washington comptait sur son hégémonie financière pour échapper aux normes militaires du règlement des conflits. Roosevelt refusait donc systématiquement de négocier sur « les buts de guerre » que Staline avait présentés à Churchill dès juillet 1941, c’est-à-dire le retour aux frontières européennes de l’ancien empire, récupérées en 1939-1940 : l’obtention d’une « sphère d’influence » soviétique limiterait l’américaine, qui ne pouvait souffrir aucune borne (cette règle de l’impérialisme dominant fut strictement appliquée contre Londres : Washington émit un veto aussi formel contre ses rivaux impérialistes anglais). Le milliardaire Harriman, héritier d’un immense empire financier, ambassadeur à Moscou de 1943 à 1945 et futur champion du Plan Marshall et de l’Union européenne, annonça au Département d’État, en février-mars 1944, que l’URSS ravagée ne tirerait aucun avantage, même territorial, de sa victoire. « Appauvrie par la guerre et à l’affût de notre assistance économique [...,] un de nos principaux leviers pour orienter une action politique compatible avec nos principes », elle n’aurait pas la force d’empiéter sur l’Est de l’Europe. Réduite à la misère par ses destructions, elle serait obligée de se satisfaire d’une promesse d’aide financière américaine pour l’après-guerre, ce qui nous permettrait « d’éviter le développement d’une sphère d’influence de l’Union Soviétique sur l’Europe orientale et les Balkans ».

Mais il fallut compter avec les conséquences de court terme de Stalingrad, où s’étaient affrontés depuis juillet 1942 « deux armées de plus d’un million d’hommes ». L’armée soviétique gagna cette « bataille acharnée », suivie avec passion au jour le jour par toute l’Europe occupée, qui « dépassait en violence toutes celles de la Première Guerre mondiale [,...] pour chaque maison, chaque château d’eau, chaque cave, chaque morceau de ruine ». Sa victoire « mit l’URSS sur la voie de la puissance mondiale », comme celle « de Poltava en 1709 [contre la Suède] avait transformé la Russie en puissance européenne ».

L’ouverture du « second front » traîna jusqu’en juin 1944, moment où l’avance de l’armée rouge au-delà des frontières de juillet 1940 de l’Union soviétique libérée exigea la répartition de fait des « sphères d’influence » que Roosevelt et les siens avaient récusées de droit. La conférence de Yalta qui, en février 1945, représenta l’acmé, très provisoire, des acquis de l’URSS, belligérant décisif, ne résulta pas de la ruse de Staline spoliant la Pologne martyre contre un Churchill impuissant et un Roosevelt mourant, mais du rapport de forces militaires du moment. Or, il était en train de basculer dans la course-poursuite négociée de reddition de la Wehrmacht « aux armées anglo-américaines et de report des forces à l’Est » : fin mars, « 26 divisions allemandes demeuraient sur le front occidental » (pour évacuer par les ports du Nord les troupes vers les « bons » ennemis si indulgents) « contre 170 divisions sur le front de l’Est » où les combats firent rage jusqu’au bout. Les gains de Yalta engrangés sur le papier seraient donc promptement remis en cause, à commencer par le principe de 10 milliards de dollars de « réparations », soit 50% du total (pour des pertes estimées à plusieurs centaines de milliards, entre 200 et 600).

Le bilan de l’opération Sunrise, exemple le moins mal connu de tentatives de retournement des fronts qui se succédaient sans répit depuis 1943, dans l’alliance « Occident »-Reich contre les Soviets et avec une intensité fébrile depuis 1944, ulcéra Moscou. Roosevelt l’avait confiée au chef Europe de l’Office of Strategic Services (ancêtre de la CIA), installé depuis novembre 1942 à Berne pour préparer l’avenir de l’Europe en général, de l’Allemagne en particulier, le financier Allen Dulles, associé comme son frère aîné, John Foster, de « Dulles, Sullivan and Cromwell », un des principaux cabinets américains d’affaires internationales, intimement lié au capital financier allemand. Dulles, futur chef de la CIA d’Eisenhower et Kennedy (et héros du fiasco cubain de « la baie de Cochons »), négocia en mars-avril 1945, avec le général SS Karl Wolff, « chef de l’état-major personnel de Himmler » responsable de « l’assassinat de 300 000 juifs », la capitulation de l’armée Kesselring en Italie. Celle-ci eut lieu, en l’absence des Soviétiques, le 2 mai 1945.

Il était cependant politiquement exclu que Berlin tombât dans l’immédiat dans l’escarcelle des Occidentaux : du 25 avril au 3 mai, l’avant-dernière « sanglante bataille » (Prague, site de la dernière, ne tomba que le 9 mai) tua encore 300 000 soldats soviétiques. Soit l’équivalent des pertes américaines totales, « militaires uniquement », des fronts européen et japonais de décembre 1941 à août 1945 .

La guerre allemande d’extermination

Selon Jean-Jacques Becker, « mise (sic) à part qu’elle s’est déployée sur des espaces bien plus vastes, mis à part le coût extravagant des méthodes de combat surannées de l’armée soviétique, sur un plan strictement militaire, la Seconde Guerre a été plutôt moins violente que la Première ». Cette comparaison des deux guerres mondiales, hautement fantaisiste, impute en outre à l’URSS, accusation devenue courante dans l’historiographie dominante française, l’énormité de ses pertes (plus de la moitié des 50 millions du total général 1939-1945) dans la guerre d’extermination que le IIIème Reich avait planifiée pour y liquider, outre les juifs, trente à cinquante millions de Slaves. La Wehrmacht, fief pangermaniste qui avait été aisément nazifié et qui tenait « les Russes [pour] des “asiates” dignes du mépris le plus absolu », en fut l’artisan essentiel : sa sauvagerie anti-slave, antisémite et antibolchevique, décrite au procès de Nuremberg (1945-1946), brièvement rappelée en Allemagne par des expositions itinérantes de l’extrême fin du 20e siècle et désormais, France incluse, ensevelie dans le silence, priva l’URSS des « lois de la guerre » (conventions de La Haye de 1907). À l’heure où l’on ose tout, la propagande médiatique estime la chose logique, l’URSS n’ayant pas signé ladite convention : pas signataires non plus, la Grèce, la Yougoslavie, la Pologne, l’Europe occidentale, objet, à l’été 1944, des consignes du commandant en chef « Ouest » de la Wehrmacht, von Rundstedt, étendant à cette zone les méthodes de guerre à l’Est, origine des atrocités commises en Italie et en France, des Oradour-sur-Glane qui avaient été systématiquement pratiqués, depuis l’origine, à des dizaines de milliers d’exemplaires, sur le front de l’Est  ?

Témoignent de la barbarie pangermaniste, dont le nazisme avait repris l’héritage, les ordres signés des chefs de la Wehrmacht, Keitel et consorts : le décret dit « du commissaire » du 8 juin 1941 prescrivit l’exécution des « commissaires politiques » communistes intégrés à l’armée rouge ; l’ordre de « ne pas faire de prisonniers » causa l’exécution sur le champ de bataille, combats terminés, de 600 000 prisonniers de guerre, et il fut étendu en juillet aux « civils ennemis » ; von Reichenau signa l’ordre d’« extermination définitive du système judéo-bolchevique », etc... 3,3 millions de prisonniers de guerre, soit plus des 2/3 du total, subirent en 1941-1942 la « mort programmée » par la famine et la soif (80%), le typhus, le travail esclave. Des prisonniers, qualifiés de « communistes fanatiques », livrés par la Wehrmacht à la SS, furent les cobayes du premier gazage au Zyklon B d’Auschwitz en décembre 1941.

L’armée allemande fut avec les SS et la police allemande « ordinaire » un agent particulièrement actif de la destruction des civils, juifs et non-juifs. Elle aida les Einsatzgruppen SS chargés des « opérations mobiles de tueries » (Hilberg), comme celle du groupe C dans le ravin de Babi Yar, fin septembre 1941, dix jours après l’entrée de ses troupes à Kiev (près de 34 000 morts) : ce fut un des innombrables massacres perpétrés, avec des « auxiliaires » polonais, baltes (lettons et lituaniens) et ukrainiens, décrits par le poignant Livre noir sur l’extermination scélérate des juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945. Slaves et juifs (1,1 million sur 3,3) périrent dans les dizaines de milliers d’Oradour-sur-Glane et dans les camps d’extermination et de travail. Les 900 jours de siège de Leningrad (juillet 1941-janvier 1943), symbole suprême avec Stalingrad des souffrances et de l’héroïsme soviétiques, tuèrent un million d’habitants sur 2,5, dont « plus de 600 000 » durant la famine de l’hiver 1941-1942. « 1 700 villes, 70 000 villages et 32 000 entreprises industrielles furent rasés ». Un million d’Ostarbeiter (« travailleurs de l’Est », soviétiques) déportés vers l’Ouest furent épuisés ou anéantis par le travail et les sévices des SS et des « kapos » dans les « kommandos » des camps de concentration, mines et usines des Konzerne et des filiales de groupes étrangers, tel Ford, fabricant (comme Opel-General Motors) des camions (allemands) 3 tonnes du front de l’Est.

Le 8 mai 1945, l’URSS exsangue avait déjà perdu le bénéfice de la « Grande Alliance » qu’avait imposée aux Anglo-Américains l’énorme contribution de son peuple, sous les armes ou non, à la victoire éclatante des États-Unis, prévue par Doyen dans son texte du 16 juillet 1941 pronostiquant la défaite allemande. Le prétendu « endiguement » (Containment) de la « Guerre froide » fut en réalité et d’emblée un « refoulement » (roll back), aujourd’hui éclairé par des travaux scientifiques. Désormais placée sous l’égide de Washington, avec rapide association à l’entreprise des zones occidentales de l’Allemagne, cette ligne avait renoué, avant même la fin de la guerre en Europe, avec la « Première Guerre froide », politique de liquidation des Soviets, de « cordon sanitaire » ou de « Sainte Alliance » que Londres et Paris avaient dirigée, en compagnie de Berlin, de 1918 à 1939.

Annie Lacroix-Riz / Professeur émérite d’histoire contemporaine, Paris 7 - Mai 2015

Illustrations : affiches soviétiques de l’époque

Source : http://www.initiative-communiste.fr/articles/luttes/le-role-de-lurss-d...

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Date de dernière mise à jour : 13/05/2015

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