Quand Ruquier démonte le NPA

Poutou ridiculisé : mais que fait Besancenot ?

Philippe Bilger - 13/11/2011

Le passage de Philippe Poutou, candidat du NPA à l'élection présidentielle, sur le grill de l'émission de Laurent Ruquier a fait couler beaucoup d'encre. Philippe Bilger revient sur ce moment douloureux de télévision et se demande si les choses n'auraient pas été différentes si Olivier Besancenot avait été présent...

Qu'on se rassure : je ne viens pas, comme un ouvrier de la vingt-cinquième heure, me porter au secours de l'ouvrier Philippe Poutou, candidat du NPA pour l'élection présidentielle. A force de m'entendre conseiller de regarder la honteuse prestation de Laurent Ruquier et de l'équipe gloussante qui l'entourait, j'ai tout de même décidé d'aller constater de plus près le traitement qui avait été réservé à Philippe Poutou. Je me sens d'autant moins en retard que j'ai été le premier, me semble-t-il, qui a consacré un billet félicitant le NPA d'avoir choisi un ouvrier pour le représenter en 2012, sous ce titre, le 17 juillet 2011 : « Qui est Philippe Poutou ? » J'étais heureux que la caste des arrogants en politique soit troublée par un modeste, même porteur d'une idéologie extrême et dangereuse. Qu'il y ait enfin quelqu'un qui ne soit pas du même monde.

Je ne regrette pas d'avoir pris connaissance de ce grand moment d'ignominie médiatique où le pire s'est accompli au détriment d'un brave (ce terme n'est pas condescendant mais gratifiant) homme égaré dans cet univers qui permet à des médiocres d'user d'une supériorité technique pour, en définitive, se faire valoir en humiliant. Il y a déjà eu sur ces séquences de remarquables analyses, en particulier celles de Daniel Schneidermann (Libération) et de Bruno Roger-Petit (nouvelobs.com). Il n'empêche que ce qui s'est passé là, au cours de cette soirée, autorise d'autres développements tant la qualité et l'intensité du mépris ont été éclatantes.

Philippe Poutou, il est vrai, a été un « punching-ball » rêvé pour ces courageux de l'écran dont le cran - pensons à d'autres circonstances et à d'autres personnalités - n'a jamais été la vertu principale. Sa candeur, sa sincérité, son sourire gentil cachant mal un infini malaise, une timidité que vaillamment il cherchait sans succès à combattre, son histoire, sa simplicité, tout conspirait à donner à Laurent Ruquier un lamentable terrain de jeu où tout enivré, encore plus que d'habitude, de profusion verbale et de sourire narcissique, il a « cassé » du Poutou en faisant semblant de l'estimer et de l'apprécier.

Je n'ai pas aimé l'attitude ambiguë d'Omar Sy qui a participé à la curée avant de s'en retirer, j'ai regretté que Michel Onfray ne soit pas intervenu, rien que pour rappeler les exigences de dignité et de respect à ceux qui les oubliaient parce que, n'est-ce pas, il ne s'agissait que de Philippe Poutou ! Honneur à Radu Mihaileanu qui a été le seul, avec un visage sérieux dédaignant l'hilarité générale, à faire la leçon à Laurent Ruquier qui en a rabaissé ensuite ! Pitoyable et inutile interruption de Florent Pagny sur la durée hebdomadaire du travail avec sans doute la légitimité qui s'attachait à sa rectitude fiscale !

Face à un invité qui se contentait sans pathos ni talent, mais avec la conviction forgée par une quotidienneté difficile et solidaire, de déclarer qu'il avait pour mission « de représenter les gens qui souffrent aujourd'hui », était-il fondamental de souligner qu'il avait « raté le bac, échoué au concours de La Poste et n'avait aucun diplôme », de cultiver le sadisme de ne faire grâce à Poutou d'aucune de ses maladresses, de ses faiblesses ? Sans être un habitué de cette émission du samedi soir, je n'avais jamais remarqué auparavant un tel acharnement pour exposer des détails oiseux et blessants. Mais, il est vrai, ce n'était que Philippe Poutou !

Je n'évoque même pas les questions d'Audrey Pulvar et de Natacha Polony qui, au moins avec une attitude acceptable, n'ont eu aucun mal à montrer les limites et les insuffisances d'un Philippe Poutou candidat parce qu'il en fallait un mais si conscient du caractère décalé de sa présence dans cette émission et dans le débat présidentiel qu'on avait envie, une seconde, de venir à son secours sur le plan idéologique.

Un instant durable, tout de même, de grâce intellectuelle quand Michel Onfray, avec une éblouissante clarté, a répliqué aux interminables interrogations imprégnées de philosophie de Natacha Polony et aux banalités pénétrées d'Audrey Pulvar. Son opposition entre la morale kantienne et celle d'Alain était stimulante même si on pouvait lui reprocher un contraste trop commode entre une société évidemment coupable et une responsabilité individuelle totalement libre ; alors que la tension entre l'une et l'autre constitue précisément les affres du quotidien pour aborder la problématique de la délinquance.

Alors que Philippe Poutou était ballotté, moqué - que de lassantes et indélicates plaisanteries sur son nom, et il avait l'élégance d'en rire avec les autres ! - et qu'à l'évidence il tentait de faire front et de désarmer par l'amabilité l'ironie constante et la condescendance affichée, on pensait à quelqu'un qui aurait dû être là, non pas à sa place mais pour l'aider. Si Olivier Besancenot avait été dans la salle, rien que sa présence aurait freiné l'impolitesse et mis fin au mépris. Sinon, il se serait levé et aurait dit leur fait à tous ces petits marquis de la superficialité et du badinage médiatiques. Il n'aurait fait qu'une bouchée de ces ricaneurs professionnels. Philippe Poutou aurait été soutenu. Il n'aurait pas été plus brillant mais il aurait été respecté. On ne l'aurait pas contraint à rire de lui-même parce qu'il est dur de résister aux seigneurs creux des médias.

Olivier, tu as manqué ce soir-là.

Il n'y a pas l'ombre d'une démagogie dans ce billet. Le NPA, comme Lutte Ouvrière - Poutou en venait -, constitueraient une catastrophe politique et sociale, une impasse démocratique. Mais c'est un homme qu'on a réduit, ridiculisé et offensé. Parce qu'il ne savait pas répondre. Parce qu'il était seul. Ouvrier. Ce n'était que Philippe Poutou, pas BHL qui a été, lui, magnifié. Le culte des privilégiés, l'humiliation des modestes : quel beau service public !

Je ne me moquerai jamais de votre nom, Philippe Poutou.


Voir le lynchage public :



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Date de dernière mise à jour : 16/11/2011

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