Quand l'éducation catholique française devient intégriste

La direction de cet établissement du XVIe arrondissement parisien impose une ligne de plus en plus réactionnaire. Sans que les instances catholiques ni l'Education nationale ne réagissent.

Devant l'établissement Gerson, dans le XVIe arrondissement de Paris, le 15 avril.

A Paris, un lycée privé sous influence intégriste

 Le groupe scolaire privé Gerson, dans le XVIe arrondissement parisien, est-il en train de passer aux mains des catholiques intégristes, au point que la mairie de Paris a demandé hier une enquête au rectorat ? Tout est parti de la révélation par Europe 1, lundi, de l’intervention de l’association anti-avortement Alliance Vita lors d’un cours de catéchèse. La violence des propos tenus ce jeudi 3 avril a choqué. «Une fille, par exemple, qui prend la pilule du lendemain, ne sait pas s’il y a fécondation. Elle est donc considérée comme "semi-meurtrière". En revanche, une fille qui avorte commet un "homicide volontaire"», a raconté une élève de terminale à la radio. Philippe (1), professeur au lycée, se souvient de ces adolescents «choqués, en pleurs».«Tous les jeudis matins depuis le début de l’année, ils se lèvent la boule au ventre car ils savent qu’ils vont subir une heure de lavage de cerveau lors de ce cours de caté. Ils parlent d’endoctrinement, de vision rétrograde de la religion catholique.»

Pour de nombreux connaisseurs de Gerson, enseignants et parents d’élèves, l’épisode d’Alliance Vita n’est pourtant que la «partie émergée de l’iceberg». Ils évoquent un établissement «noyauté» par une direction proche du catholicisme le plus traditionaliste, et l’influence grandissante de l’Opus Dei. «Les ennuis ont commencé il y a trois ans, raconte Thierry, enseignant au collège. Avant, Gerson était connu pour son ouverture par rapport aux autres établissements du quartier, plus élitistes. On accueillait des élèves de tous niveaux et de toutes confessions.»

Fine fleur. En 2011, Philippe Person, professeur d’histoire à Gerson depuis une dizaine d’années, devient directeur du groupe scolaire. Ses détracteurs ne sont pas tendres avec lui. «C’est un homme d’extrême droite, tranche un prof. Ceux qui lui résistent sont à ses yeux des gauchos et des rouges.» Rapidement, Person - qui n’a pas répondu aux sollicitations de Libération - fait le ménage autour de lui. Il s’entoure d’une doublette très marquée politiquement. Virginie Maury, ancienne directrice du collège privé Les Vignes à Courbevoie - un établissement privé hors contrat lié à l’Opus Dei -, reprend les mêmes fonctions au sein du lycée Gerson. L’intéressée, ancienne professeure d’anglais et «surnuméraire» [membre, ndlr] de l’Opus Dei, n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien. A son côté, on retrouve le père Cyril Gordien. Cet ecclésiastique, aumônier du collège et du lycée, est un proche des cercles de la Manif pour tous. On le retrouve parmi «plus d’une cinquantaine de grandes figures qui ont marqué le combat pour la famille» dans l’Agenda pour tous, un opuscule rassemblant la fine fleur du genre : Tugdual Derville, secrétaire général d’Alliance Vita et porte-parole de la Manif pour tous, Béatrice Bourges (Printemps français) ou encore Alain Escada (Civitas). Le père Gordien, lui aussi peu loquace sur son action, est à l’origine de la venue, en toute discrétion, d’Alliance Vita à Gerson. Fin janvier, il avait également organisé une conférence auprès d’élèves de sixième avec un membre de la Fondation Jérôme Lejeune, un lobby anti-IVG. Dans un premier mail aux parents, il est expliqué que l’objectif sera de «rappeler aux élèves les fondements et la nécessité du respect et de l’accueil de toute vie humaine depuis son commencement». Devant certaines réactions inquiètes, les débats sont - officiellement - recentrés sur l’accompagnement des «enfants handicapés».

Le directeur Philippe Person se défend pourtant de toute dérive à Gerson, rappelant son attachement à «la liberté de conscience de chacun». Selon lui, les engagements «privés» de «deux membres de la communauté éducative» à l’Opus Dei «n’interfèrent pas en quoi que ce soit […] dans l’enseignement dispensé dans notre établissement». L’homme ne dit rien, en revanche, sur le climat délétère qui règne à Gerson. Depuis plusieurs mois, tracts, pétitions et courriers énervés rythment la vie du groupe scolaire. Le 30 mars, un mail anonyme est même envoyé à 250 parents d’élèves. «Une école catholique sous contrat a-t-elle le droit de se servir de l’établissement et des enfants comme tremplin d’endoctrinement ?» demande le texte, évoquant une propagande «insidieuse». La communauté éducative est elle aussi en effervescence. Une quinzaine de professeurs, sur les quelque 75 du secondaire, ont demandé leur mutation pour la rentrée prochaine. Plusieurs dossiers pour harcèlement ont été déposés à la médecine du travail.

Particules. Face à cette agitation, la direction diocésaine de l’enseignement catholique parisien, sollicitée par de nombreux parents, a fini par réagir. Fin janvier, elle a mené une visite de tutelle au sein du groupe scolaire. Plus de 70 personnes sont interrogées, parfois hors les murs, en garantissant leur anonymat. La parole se libère. Jean-François Canteneur, adjoint au directeur diocésain, reconnaît avoir découvert une «partie de la communauté éducative en crise». Il décrit le trio Person-Maury-Gordien comme «une belle équipe», voulant «bien faire», mais «pas assez prudente sur sa communication».«Ce n’est pas gênant que certains aient des engagements personnels forts, tant que le dialogue n’est pas rompu», ajoute-t-il. Balayant toute volonté de «couper des têtes», il se fait pourtant plus ferme : «Il va falloir que ça bouge, parce que ça flotte un peu à Gerson. Le management peut être amélioré, ainsi que le projet d’établissement.»

Au cœur des débats : le recrutement des élèves. Pour de nombreux interlocuteurs interrogés, l’actuelle direction tend à privilégier un «certain sociotype».«Les noms à particules sont de plus en plus représentés, alors que les enfants de confession juive ou musulmane tendent à se raréfier», dénonce un professeur. «Cet effet de microcosme et d’entre-soi, dont Gerson était préservé, se renforce», ajoute un père de famille. Jean-François Canteneur, représentant diocésain, admet à mots couverts que cette tentation existe. «Mais ça ne peut pas être un objectif caché», dit-il. Reste que le diocèse semble pour l’heure plutôt impuissant à ramener le calme dans l’établissement. «On espère que l’agitation médiatique le fera bouger», conclut un parent.

(1) Les prénoms ont été modifiés.

Gerson, le lycée catholique ultra devenu intouchable

Sylvain MOUILLARD

La direction de cet établissement du XVIe arrondissement parisien impose une ligne de plus en plus réactionnaire. Sans que les instances catholiques ni l'Education nationale ne réagissent.*

La glaciation après la tempête. Mi-avril, plusieurs enquêtes de presse dévoilent les soupçons de dérive catholique ultra au sein du groupe scolaire Gerson, un établissement privé sous contrat du XVIarrondissement parisien. La venue de conférenciers d'Alliance Vita, une association anti-avortement dénonçant les «semi-meurtrières» qui prennent la pilule, choque. Immédiatement, c'est le branle-bas-de-combat rue de Grenelle : le ministre Benoît Hamon diligente une enquête de l’inspection générale de l’Education nationale. Quatre mois plus tard, c’est le calme plat. Selon nos informations, le ministère s’apprête à rendre, dans les prochains jours, ses conclusions. Bilan : «Aucune atteinte à la liberté de conscience des élèves ne peut être constatée au lycée Gerson, pas plus que dans le reste de l’établissement.»

http://bi.gazeta.pl/im/29/70/cb/z13332521Q,Okladka-numeru--Newsweeka---w-ktorym-ukazal-sie-ar.jpgFin de l’histoire ? Loin de là. Car, en coulisses, les cercles catholiques sont en ébullition. Une mobilisation feutrée, mais qui ne trompe pas. «La crise à Gerson a été étouffée et évacuée», estime Alain Bernard, délégué du Snec-CFTC dans l’académie de Paris. Le syndicaliste, peu suspect de «cathophobie», ne mâche pas ses mots : «Le secrétaire général de l’enseignement catholique insiste régulièrement sur la nécessaire ouverture de nos établissements. A Gerson, ça semble être une fermeture.»

Plusieurs hauts responsables des milieux catholiques, sous couvert d’anonymat, dénoncent aussi «l’ambiance et le pilotage» du groupe scolaire dirigé par Philippe Person, un ancien prof d’histoire aux convictions «traditionalistes» (1). «C’est vrai que l’extrême droite catholique a gagné en influence à Gerson», explique une de nos sources. «La venue d’Alliance Vita, une association anti-avortement, lors d’un cours de catéchèse, était un épiphénomène», précise-t-elle. La radicalisation idéologique et confessionnelle serait bien plus avancée que ce qui émerge en surface.

«Je veux faire entrer la foi dans ta tête»

«On peut en effet s’interroger sur le fait d’exiger un certificat de baptême pour inscrire un nouvel élève», illustre Alain Bernard. Un ancien professeur abonde : «Les deux dernières années, marquées par l’action de la Manif pour tous, ont été l’occasion pour certains d’affirmer des positions contre l’avortement ou les "déviances sexuelles"». Dans son viseur, Virginie Maury, directrice du collège et membre de l’Opus Dei, ou encore Cyril Gordien, aumônier du secondaire et tête d’affiche de la Manif pour tous. Le professeur décrit notamment ces séances de catéchisme, dont certains élèves sortaient «révulsés» après avoir entendu des propos tels que «Je veux faire entrer la foi dans ta tête». Un enseignant évoque ces voyages scolaires remplacés par des pèlerinages à Lourdes, un autre cette «obsession de l’homosexualité masculine chez monsieur Person».

«La direction de Gerson souhaite en faire un établissement communautariste, dirigé par des catholiques pour des catholiques, résume Philippe Onfroy, délégué CGT pour l’enseignement privé. Cela ne respecte pas du tout l’esprit de la loi de 1959 qui pose qu’un établissement sous contrat doit être ouvert à tous.» Le recrutement des élèves favorise largement les patronymes à particules. «La particularité de Gerson, qui était d’accueillir des enfants de tous les milieux, est en train de disparaître», regrette un parent d’élève. De nombreuses familles ont choisi de ne pas rempiler pour une nouvelle année.

Du côté des professeurs, l’ambiance n’est pas plus réjouissante. Ceux qui ne partagent pas la «ligne» de la direction font tout pour obtenir leur mutation. Sous couvert d’anonymat, ils sont nombreux à raconter les vexations, pressions insidieuses et autres chantages aux emplois du temps. «C’est une triste réalité, reconnaît Alain Bernard. On ne peut pas encore parler de harcèlement, mais je m’inquiète pour certains personnels», dit-il.

«La direction s’est positionnée en victime des gauchistes cathophobes»

Malgré ce tableau chargé, les autorités ne semblent pas pressées d’agir. Philippe Onfroy y voit d’abord l’effet pervers de la crise d’avril. «Les médias ont parlé de dérive intégriste. Or, Gerson est toujours dans le giron de l’église. Ce qui s’y passe, c’est davantage un courant ultra. Face à cette accusation d’intégrisme, la direction s’est immédiatement positionnée en victime des gauchistes cathophobes.» De nombreux parents d’élèves ont fait bloc derrière Philippe Person, par ailleurs doté de l’appui de son conseil d’administration (2). La direction diocésaine de l’enseignement catholique parisien, qui n’a de toute façon pas le pouvoir de le démettre de son poste, lui affiche toujours son soutien. Jean-François Canteneur, adjoint au directeur diocésain, concédant tout juste des «maladresses» de sa part.

Mais au sein des milieux catholiques, on espère un tout autre dénouement. Plusieurs de nos interlocuteurs ont fait part de la volonté de Frédéric Gauthier, le directeur diocésain, d’obtenir le départ de Person. «C’est un jésuite, il n’agit pas à la hâte», explique l’un. «L’Eglise est une machine lourde et lente, ajoute un autre. Mais cela ne veut pas dire que les choses ne vont pas se faire.» Selon nos informations, le cardinal André Vingt-Trois, l’archevêque de Paris, suit ce dossier avec attention, inquiet de la mauvaise publicité qu’il suscite.

Le ministère de l’Education nationale montrera-t-il plus d’empressement ? Rien n’est moins sûr. Dans un courrier daté du 20 août, le cabinet de Benoît Hamon demande à Henriette Zoughebi, vice-présidente du conseil régional d’Ile-de-France, de rétablir le versement d’une subvention à Gerson, un temps suspendue. «Le ministère ne veut pas rallumer la guerre scolaire avec l’enseignement catholique, estime un professeur. A ses yeux, la situation à Gerson n’est pas si grave. Il existe d’autres établissements où la situation est plus préoccupante en terme de dérive communautariste, notamment des lycées juifs ou musulmans.» Un autre interlocuteur évoque lui ce collège parisien catholique et sous contrat, où la note de vie de classe était conditionnée, l’an passé, à la présence des élèves, pendant une nuit entière, à une séance d’adoration du Saint-Sacrement.

(1) Contactée par Libération, la direction du lycée Gerson n'avait pas donné suite à nos demandes mercredi en fin d'après-midi.

(2) A Gerson, c'est l'Ogec (Organisme de gestion de l'enseignement catholique) qui a le pouvoir de nommer le directeur. Cette instance, autonome financièrement, n'est pas dans le giron du diocèse de Paris, qui n'a qu'un pouvoir d'approbation.

Sources : Libération  et 

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Date de dernière mise à jour : 06/09/2014

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