Fos-sur-mer : record de cancers, leucémies et infarctus

A Fos-sur-Mer, infarctus et leucémies en surnombre

Très attendue, l'étude sur les conséquences de la pollution autour de l'étang de Berre ne dit finalement pas tout.

Vue sur les usines de la zone industrielle de Fos (Daniel Moutet).

Un an après notre enquête à Fos-sur-Mer où « tout le monde meurt d'un cancer », une étude sur les conséquences de la pollution atmosphérique autour de l'étang de Berre vient confirmer un excès d'infarctus du myocarde et de leucémies aiguës. Mais « il n'est pas impossible que ces résultats soient dus au hasard »…

TelechargezlerapportPlanete89_0.pngLes médecins sont des gens prudents. Et les médecins de santé publique en région PACA le sont encore plus. C'est ce qu'on constate en lisant l'étude sur l'état sanitaire de la population vivant dans « l'une des zones les plus polluées de France », très attendue et dont les conclusions restent timides. 

Inquiets de l'installation de l'incinérateur à ordures de l'agglomération marseillaise, associations et médecins avaient demandé une étude exhaustive, notamment un registre des cancers. Las, ils ont obtenu une étude sur un éventuel excès d'hospitalisations pour pathologies cardio-vasculaires et respiratoires, et pour cancers, qui vient confirmer prudemment certaines inquiétudes.

Qu'apprend-on ? Pour faire simple :

  • Il y a un excès d'hospitalisations pour infarctus du myocarde chez les femmes dans les communes moyennement ou très impactées par le dioxyde de soufre (SO2). Le risque peut aller jusqu'à 54% dans une commune surexposée par rapport à ses voisines.
  • Le risque d'être hospitalisé pour une leucémie aiguë est 2,5 fois plus élevé chez les hommes les plus exposés à ce polluant que dans la moyenne des communes.

L'Institut National de Veille Sanitaire (INVS), auteur de l'étude reconnait que la pollution a des « effets sanitaires plausibles », elle met aussi en avant les « limites » :

« Il n'est pas impossible que ces résultats soient dus au hasard ou que certains facteurs de risques individuels (tabagisme, hypertension artérielle, exposition professionnelle) non pris en compte dans ce type d'analyses, puissent expliquer les excès d'hospitalisation observés. »

Les cancers de la vessie et du rein seront surveillés

Laurence Pascal, l'épidémiologiste qui a conduit l'étude pour l'INVS commente ses conclusions mi-chèvre mi-chou :

« Nous avons un signal, à vérifier, mais pas une urgence. Il n'y a pas de possibilité de causalité entre ces hospitalisations et la pollution, mais on peut parler de facteur de risque. La difficulté des maladies environnementales est qu'elles sont multifactorielles. Maintenant, on va surveiller les cancers de la vessie et du rein par un réseau de médecins sentinelles. »

Le généraliste de Port-Saint-Louis-du-Rhône, Vincent Besin, inquiet depuis des années des « maladies environnementales » qu'il observe sur ses patients, se félicite de « la bonne volonté, pour la première fois, d'un organisme d'Etat ». Mais il attend surtout la suite :

« Ils vont chercher à prouver ce qu'on sait déjà. J'aimerais aussi qu'on étudie des pathologies auxquelles on ne pense pas, comme le diabète de type 1, dix fois plus important à Port-Saint-Louis-du-Rhône qu'au niveau national. Notre territoire est microscopique et la maladie auto-immune, bien que très inquiétante, rare. »

Plage de Fos-sur-Mer (Sophie Verney-Caillat/Rue89).

« Un premier pas vers la connaissance »

Tout le problème est le décalage temporel entre ce que vivent les riverains de ces industries, ce que constatent leurs médecins, et la reconnaissance des causes par les statisticiens des agences de santé publique.

Ainsi, les habitants du pourtour de l'étang de Berre, n'avaient pas le droit d'utiliser les chiffres mentionnés dans le rapport préliminaire d'Azziz Atieh en 2006, jugé trop peu scientifique. L'ingénieur stagiaire à l'Ecole nationale de santé publique remarquait alors :

  • « Une surmortalité par cancers est notée pour les cantons comprenant Istres, Saint-Mitre-les-Remparts, Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis du-Rhône » ;
  • « Une surmortalité importante par maladies de l'appareil respiratoire, bronchites chroniques et maladies obstructives chroniques est observée à Port-Saint-Louis du-Rhône »

Laurence Pascal estime que son étude « a été bien accueillie, même s'il y a des tensions ». Ce que confirme Jacques Carle, du Collectif Citoyen santé environnement de Port-Saint-Louis-du-Rhône :

« Notre sentiment est mitigé : il y a quand même quelque chose qui va moins bien ici qu'ailleurs. L'étude n'a pas mis en évidence tous les types de cancers, mais c'est un premier pas vers la connaissance. Maintenant on attend une analyse, non plus des hospitalisations, mais de la mortalité. »

 


A Fos-sur-Mer, « pourquoi tout le monde meurt d'un cancer ? »

Comment vit-on dans « la zone la plus polluée de France » ? Mal. Des médecins dénoncent l'« omerta » sur la santé des habitants.

(De Fos-sur-Mer) Cette terre située entre Marseille et Camargue vit depuis quarante ans enserrée parmi les usines. Deux petites communes, Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône, comptant 25 000 habitants et 17 500 emplois, étouffent plus que les autres.

Pas moins de douze sites Seveso (présentant un risque d'explosion, d'émission de gaz toxiques ou d'incendie) et quelque 62 sites industriels sont recensés à proximité des habitations à l'ouest de l'étang de Berre. (Téléchargez la fiche territoriale de
Fos-sur-Mer)

La fiche territoriale de Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône.Industries chimique, pétrochimique, métallurgique, gazière… émettent des polluants surveillés en permanence (NOx, ozone, CO2, dioxyde de soufre notamment) et d'autres mesurés occasionnellement (dioxines, benzène, métaux, hydrocarbures aromatiques, composés organiques volatils…). L'ensemble forme un cocktail aux impacts certains sur la santé des riverains, mais d'une gravité ignorée.

En l'absence de surveillance fine de ces populations, difficile d'accéder à une vérité chiffrée. L'Agence Régionale de Santé PACA reconnaît « manquer de données précises »… les associations en réclament pourtant depuis huit ans.

Ce n'est pas une terre d'écolos : là-bas on est bien content de trouver du travail dans l'industrie, et on ne devient anti-usines que quand leurs fumées deviennent trop gênantes.

Particularité locale, le maire et ses administrés n'ont aucun pouvoir sur le territoire de leur commune (50% de Port-Saint-Louis et 80% de Fos), les permis de construire industriels sont délivrés par le port de Marseille. C'est lui et donc l'Etat (son directeur est nommé par décret en conseil des ministres) qui sont souverains.

Il faut un terminal méthanier supplémentaire pour accueillir le gaz importé de l'autre coté de la Méditerranée ? On rase un bout de la dernière plage naturelle de Fos.

Marseille n'arrive pas à imposer un nouvel incinérateur dans ses frontières ? Sa communauté urbaine l'implante à Fos.

Tant pis si le maire de la ville concernée est contre… Sur ces terrains, le local ne fait pas le poids face à Marseille et son port.

Pas de débat public alors que le plafond est dépassé

Daniel Moutet est employé du port autonome et n'a eu l'idée de défendre son environnement que lorsqu'on a voulu toucher à « sa » plage.

Il préside aujourd'hui l'Association de défense et de protection du littoral du
golfe de Fos et enrage de son impuissance à empêcher la mise en service de l'incinérateur début 2010, malgré huit ans d'opposition :

« On était peut-être 4 000 à se battre sur 92 000 habitants de la communauté de commune Ouest-Provence, le combat était inégal face à Gaudin. »

L'incinérateur de Fos-sur-Mer (Sophie Verney-Caillat/Rue89).Il garde en travers de la gorge le « déni de démocratie » qu'a constitué l'absence de commission particulière du débat public sur ce projet d'incinérateur :

« Normalement, ces débats sont déclenchés automatiquement à partir de 300 millions d'euros d'investissement. Là, le projet initialement présenté se chiffrait à 290 millions ! Au final, l'incinérateur aura coûté plus de 500 millions… »

Véronique Granier-Dolot, riveraine de Rue89, salariée de la communauté de commune, m'a invitée à venir à Fos pour comprendre :

« Pourquoi tout le monde meurt d'un cancer ? Pourquoi tout le monde a de l'asthme ? Pourquoi tous les couples sont comme moi suivis pour des problèmes de fertilité ? »

« Véro » est un peu « marseillaise » dans son expression mais ses questions traversent nombre d'habitants. Comme Sandrine, secrétaire de l'association, dont la fille de 16 ans a de multiples malformations. Les médecins expliquent « en rigolant » que « ça doit être les restes de Tchernobyl » et lui conseillent d'envoyer sa fille prendre l'air ailleurs.

La zone industrielle de Fos (D. Moutet)Pour comprendre, il faut des chiffres. Jacques Carle, bijoutier, que la multiplication des cancers chez des jeunes de son entourage a fini par affoler, a essayé de s'en procurer quand il a su que les poubelles de Marseille viendraient brûler dans son « paradis ». Il a créé un collectif Citoyen santé environnement de Port-Saint-Louis-du-Rhône et a réussi à se procurer des chiffres sur la mortalité par cancer à l'échelle des communes qui sont interdits d'utilisation faute d'accord de la Commission nationale informatique et liberté (Cnil), car le territoire est trop réduit.

En comparant ces chiffres à la moyenne départementale, il trouve une surmortalité de 11,4% des décès par tumeur, à Port-Saint-Louis-du-Rhône par rapport aux Bouches-du-Rhône, sur les années 2000-2002 et de 59,7% sur la période 2003-2005. L'Autorité Régionale de Santé (ARS) s'est penchée, à ma demande pressante sur ces chiffres, mais est restée très prudente : on ne peut pas « dire si ces évolutions sont statistiquement significatives ».

Le préfet : « Les ouvriers boivent et fument… »

Premier progrès à venir : l'ARS admet manquer de données précises et annonce la mise en place d'une « surveillance exhaustive de certains cancers peu fréquents, mais susceptibles d'être en lien avec l'environnement et les expositions industrielles, en particulier les hémopathies et les cancers des voies urinaires ».

Autre espoir, la comparaison des hospitalisations dans les communes du contour de l'étang de Berre et du golfe de Fos. Menée à la demande des associations, « ses résultats sont sans cesse reportés, les chiffres sont en train d'être pondérés », nous explique Jacques Carle.

Les riverains n'ont plus confiance dans la sincérité des autorités depuis que le préfet, en réunion publique en 2005 avait lancé : « Les ouvriers boivent et fument,
alors ce n'est pas étonnant qu'ils aient des cancers. »

Quand Jacques Carle interpelle l'administration sur les raisons des cancers, on lui répond que « toutes les usines sont aux normes ». (Voir la vidéo)


A Fos-sur-Mer, malades de la pollution par rue89

Des maladies dont les causes ne sont pas identifiables

Pour l'instant, impossible d'établir officiellement un lien entre la pollution et les cancers, et si un jour c'était le cas, qui paiera ? Comme le résume Véronique Granier-Dolot, avec lucidité :

« Si au moins on avait un problème comme l'amiante, ce serait simple : une cause, une pathologie, un responsable… Nous, comment prouver d'où viennent nos maux ? »

Pourtant, le docteur Vincent Besin, arrivé à Port-Saint-Louis avec son épouse, généraliste elle aussi, il y a huit ans, en provenance de Grenoble, constate que les gens sont « malades de la pollution ». Simple praticien sans engagement militant, il décrit ce qu'il a vu :

« La différence d'état sanitaire nous a sauté aux yeux. Ici, les patients ne connaissent que rarement la “paix naso-pharyngée” : on crache, on tousse, on se mouche toute l'année.

Nous avons aussi été frappés par le nombre de maladies auto-immunes, et des tableaux cliniques jamais clairs. Et puis le nombre de pathologies concentrées sur un seul individu. » (Voir la vidéo)


"Omerta sur la mauvaise santé" autour de l'étang... par rue89

S'il sait que « la preuve scientifique [ndlr : du lien entre pollution et maladies], on ne l'aura jamais car il y a une multiplicité de facteurs », il qualifie la vie ici de « à haut risque » et hésite à en partir, notamment pour sa fille de huit ans.

Le Mistral, présent 150 jours par an, chasse-t-il le mauvais air ? Attention, prévient-il :

« Les gens pensent que ce vent fort est un permis à balancer des saloperies en l'air. Mais le reste de l'année, nous sommes dans un régime de brise, et les masses d'air tournent en rond autour de nous. C'est comme de fumer dans une pièce fermée. »

Cardiologue à Vitrolles et président de l'Association santé environnement France, le docteur Pierre Souvet réclame à cors et à cris des « registres cancer spatialisés » précis autour des zones concernées. En vain.

« On sait par exemple que les remboursements de médicaments pour des problèmes respiratoires et anti-allergiques sont supérieurs de 40% à la moyenne nationale, c'est un signe, non ? S'ils ne nous donnent pas ces registres, c'est bien qu'ils ont des choses à cacher. »

Lui n'hésite pas à affirmer que c'est « la zone la plus polluée de France devant le Grand-Quevilly près de Rouen ». A cette différence près qu'en Normandie, l'industrialisation ne connaît pas un renouveau, contrairement aux environs de Marseille, avec par exemple le projet Fos 2XL.

La qualité de l'air mauvaise près de la moitié de l'année

Pour savoir ce qu'il y a dans cet air, j'ai interrogé Airfobep, l'organisme qui surveille la qualité de l'air dans l'est des Bouches-du-Rhône. Son directeur, Jean-François Mauro, confirme que « les polluants que l'on mesure ont des impacts sur la santé », mais que ceux-ci, bien sûr, varient selon l'exposition des individus, leur âge, leurs prédispositions. Il précise ce qu'il mesure :

  • Les particules en suspension : on considère qu'il ne faut pas dépasser la valeur réglementaire plus de 35 jours/an, sinon l'impact sur la santé est avéré. « Port-Saint-Louis tutoie déjà ce chiffre depuis début de l'année, et va les dépasser. »
  • « C'est une des rares zones en France où on a encore des dépassements de seuil d'information pour le dioxyde de soufre. » Pour l'ozone, le seuil d'information des populations est régulièrement dépassé, comme dans tout le département.
  • L'indice de la qualité de l'air est « bon » ou « très bon » entre 49% et 60% du temps, ce qui veut dire qu'il est « médiocre » à « très mauvais » entre 40% et 51% du temps.

Le directeur d'Airfobep résume :

« La spécificité de ce territoire est de cumuler sur peu d'espace tous les polluants. Des effets de ces cocktails sur la santé on ne sait pas encore grand-chose. C'est trop récent. »

Mais les mesures ne disent pas tout : elles sont faites à un instant t et pas sur 24 heures. Des incidents peuvent survenir au sein des usines sans que les riverains en soient informés, regrette Véronique Granier Dolot :

« On photographie des panaches de fumée et aux réunions de concertation avec l'industriel, bizarrement il n'a pas relevé tous les incidents.

Quand les enfants sont confinés dans une pièce à cause d'une odeur bizarre dans les cours d'école, les pompiers viennent sur place, repartent, mais jamais l'industriel ne s'explique sur ce qui s'est passé. »

Un « Institut éco-citoyen pour la connaissance des pollutions » vient d'être créé par la communauté de communes Ouest-Provence. Son but ? « établir la paix par la science en connaissant précisément ces pollutions, dire ce qu'on sait et souligner tout ce qu'on ne sait pas », selon son directeur, Philippe Chamaret.

Notre riveraine Véronique Granier-Dolot en appelle au plus haut niveau de l'Etat :

« Sarkozy a dit en présentant son plan cancer qu'il voulait mieux connaître les risques environnementaux. Nous on est des cobayes depuis 40 ans, alors que les chercheurs viennent nous observer, on ne demande que ça ! »

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Commentaires (1)

Erotica51
Bonjour Forget

Je connais bien Fos sur Mer pour y avoir passé mes vacances durant plusieurs années. L'air est devenu irrespirable et empeste le petrole à des kilometres à la ronde . L'eau de mer devoile des produits petroliers dedans...Les plates formes petrolières etaient à peine à 1 km des plages...J'ai cessé d'y aller. Trop de polllution !!!

Ton article est bien documenté sur ce sujet devenu grave : il y en a ras le bol de voir l'argent privilégié par des oragnismes privés au detriment de la santé de la population !

Bises

Marie-Ange

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