La face cachée de Roland Garros, rendez-vous des exilés fiscaux

Aujourd'hui pour notre rubrique Marianne s'engage, Jack Dion montre en quoi Roland Garros n'est pas seulement un stade de tennis, mais aussi un paradis fiscal.

dessin : Louison
dessin : Louison
Quel est le point commun entre Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils, Richard Gasquet, Paul-Henri Mathieu, et Julien Benneteau ? Ils sont tennisman ? Certes, mais ce n’est pas la bonne réponse. Ils étaient tous qualifiés pour le tournoi de Roland Garros 2010 ? Exact, mais trois d’entre eux (Gasquet, Mathieu, Benneteau) ont déjà mordu la poussière ocre. Alors ?

En fait, les cinq rois de la raquette ont ceci de particulier qu’ils sont tous exilés fiscaux. Ils sont domiciliés en Suisse, non en raison d’une attirance particulière pour le chocolat (quoique…), non par goût de l’exotisme, non par volonté de pouvoir organiser des bonne bouffes entre potes (ils sont trop souvent par monts et par tournois), mais pour profiter d’un régime fiscal aussi accommodant qu’un match face à un débutant.

Officiellement, pourtant, la bande des cinq représente les couleurs françaises. Si, par hypothèse audacieuse, l’un des deux à être encore en course succédait à Yannick Noah en remportant le tournoi, il aurait droit à La Marseillaise, en direct live à la télévision. En l’occurrence, on célèbrerait un compatriote de Roger Federer, (vrai) citoyen suisse.  Mais chut ! il ne faut pas le dire, car cela ferait tache dans le paysage médiatique où « nos » champions doivent être salués comme si leur âme était aussi propre que leur short en début de match.

Voici peu, Jean-Luc Godard était interrogé par Mediapart, en marge du festival de Cannes. Comme chacun sait, le réalisateur de « Film socialisme » vit lui aussi en Suisse. De plus, il adore le tennis, même si sa condition physique lui interdit désormais de sortir sa raquette de la housse. Mais lors de son entretien, Godard a tenu à préciser qu’il payait ses impôts en France, pour des raisons de principe, et c’est tout à son honneur.

Pourtant, financièrement parlant, Godard est un amateur comparé à nos champions de la petite balle. Pour ces derniers, le tennis est un sport et un business. Nul ne peut leur reprocher, d’ailleurs, tant ils sont à l’image d’une société où la marchandisation balaie  tout sur son passage. Mais il y a quand même quelque hypocrisie à offrir des exilés fiscaux.

On se souvient du charivari médiatique lorsque des jeunes de banlieue avaient sifflé La Marseillaise, lors d’un match de foot au Stade de France. Mais pourquoi ne pas s’offusquer que la France soit représentée dans une compétition comme celle de Roland Garros par des champions émigrés en Suisse ? Parce qu’ils sont riches et peuvent donc se permettre de prendre des aises avec les grands principes ? Prétendre représenter son pays en payant des impôts dans un paradis fiscal, n’est-ce pas une manière aussi symbolique, quoi que plus discrète, de siffler l’hymne national ?
Bon. Ne jetons pas la balle aux tennismen comme s’ils étaient les seuls concernés. Dans un récent numéro du magazine suisse Bilan (le titre est particulièrement bien choisi), Paul Dubrule, cofondateur du groupe hôtelier Accor, confie qu’il économise 2,28 millions d’euros par an grâce à son expatriation fiscale en Suisse. La fortune de cet ancien sénateur Ump, âgé de 75 ans, est estimée à plus de 200 millions d’euros. Comme d’autres, il préfère cependant couler des jours fiscaux heureux non loin du lac Léman, plutôt que de faire comme vous ou moi, c’est-à-dire déclarer et payer ses impôts en France.

Lorsque Nicolas Sarkozy a vendu le « bouclier fiscal » au bon peuple, il a expliqué que ce système ferait revenir tous les exilés fiscaux. En fait les rois de la raquette ont fait comme Paul Dubrule, Johnny Halliday, et d’autres : ils sont restés en fond de court, près de la sortie, celle qui permet de se jouer du fisc comme on se joue d’un adversaire trop coriace. 

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