La souffrance des Mayas au Guatemala

Génocide au Guatemala, les enjeux d'un second procès

Juliette HARAU et Gabriel PORNET 6 janvier 2015

 

L'ex-dictateur Efrain Rios Montt lors de son premier procès en 2013.
L'ex-dictateur Efrain Rios Montt lors de son premier procès en 2013. (Jorge Dan Lopez/ Reuter)
Efrain Rios Montt, ancien dictateur au pouvoir entre 1982 et 1983, est accusé du génocide d'au moins 1 771 Indiens mayas.

Nouveau louvoiement dans le procès de l’ancien dictateur Efrain Rios Montt. Le 5 janvier, devait s’ouvrir le deuxième procès pour génocide à l’encontre du militaire, aujourd’hui âgé de 88 ans. La défense a obtenu qu’il soit reporté jusqu’à trouver un remplaçant à la présidente du tribunal, Jeannette Valdez, récusée pour avoir émis son avis sur le génocide dans un mémoire de maîtrise publié en 2004.

Les faits reprochés à l’ex-dirigeant remontent aux années 1980, au plus fort de la guerre civile qui a opposé les dictatures successives aux rebellions communistes. Le conflit qui a duré trente-six ans, de 1960 à 1996, a fait environ 200 000 victimes, essentiellement des indigènes d’origine maya (1). En 2013, Efrain Rios Montt avait été condamné à 80 ans de prison pour génocide et crime contre l'humanité, en réponse aux massacres perpétrés contre la minorité indienne maya de l’ethnie des Ixiles, faisant 1 771 victimes juridiquement reconnues, un chiffre certainement au-dessous de la réalité. Dix jours plus tard, le jugement était invalidé pour des raisons de procédure.

Terre brûlée et viols systématiques

Efrain Rios Montt accède au pouvoir en 1982. La même année, différentes unités de la rébellion se regroupent et forment l’Union nationale révolutionnaire guatémaltèque (UNRG). Le dictateur mène le pays d’une main de fer: «Si vous êtes avec nous, nous vous nourrirons, sinon nous vous tuerons.» Propos tenus par le dictateur devant des indigènes guatémaltèques, rapportés par le New York Times en juillet 1982. Dans sa lutte contre les insurgés, le pouvoir s’acharne sur les communautés mayas dans les provinces de Quiché et de Huehuetenango dans le Nord. Sans distinction entre civils et combattants, les autorités pratiquent une politique de la terre brûlée et des viols systématiques, entre autres atrocités. Les autorités considèrent les Indiens comme des «alliés naturels des guérillas» (1). A cette justification politique s’ajoute un racisme des élites à l’égard des indigènes, présent dans la société guatémaltèque depuis des décennies, analyse l’historien Daniel Hickey (2). 

Lors du procès de 2013, les rescapés se sont succédé à la barre, racontant les violences dont ils ont été victimes ou témoins. «Si vous étiez mariée, alors 5 ou 10 soldats vous violaient. Si vous étiez seule, alors c’était 15 ou 20», raconte une femme, adolescente à l’époque des faits, citée par le quotidien espagnol El Pais. Les militaires et, dans une moindre mesure, les Patrouilles d’autodéfense civiles (PAC), des milices formées par Rios Montt, sont accusées de ces exactions. Selon la défense, le dictateur ignorait tout des agissements de l’armée.

Efrain Rios Montt est chassé du pouvoir en 1983 par son ministre de la Défense, Humberto Mejia Victores, qui amorcera la démocratisation du régime. Il a lui aussi été inquiété par la justice, avant l’abandon des poursuites en raison de son état de santé. Efrain Rios Montt reste donc le dernier chef d’Etat justiciable de l’époque de la guerre civile, après la mort des trois précédents despotes : Carlos Arana Osorio, Kjell Eugenio Laugerud et Fernando Romeo Lucas Garcia.

Pour Gilles Bataillon, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), «ce procès est d’autant plus important que jusqu’à maintenant, dans les pays d’Amérique latine, les lois d’amnistie ne permettaient pas d’inculper les responsables. Les politiques avaient fait silence pour retrouver la paix sociale.» Les poursuites étaient inenvisageables dans les années qui ont suivi la guerre civile. Les généraux guatémaltèques étaient considérés comme «des vainqueurs de la lutte contre les guérillas», souligne le chercheur. Efrain Rios Montt s’était même présenté aux élections présidentielles de 2003. 

A relire, notre reportage en 2003 Le come-back du caudillo guatémaltèque

L’inculpation de Rios Montt, en 2012, a été rendue possible par la Loi de réconciliation, mise en place en 1996, stipulant que l’amnistie ne pouvait pas s’appliquer aux violations des droits humains.

Mauricio Rodriguez Sanchez, ancien directeur des renseignements militaires, comparaîtra également. Il avait été acquitté lors du premier procès. «Le retard (du procès) et la dénégation de la justice signifient l’impunité», a estimé l’avocat Francisco Vivar, du Centre d’action légale pour les droits humains (Caldh), interrogé par l’AFP. «On n’a pas conscience, en France, de l’immensité des pressions exercées sur la justice au Guatemala», insiste Gilles Bataillon. Ce qui rend ce procès d'autant plus exceptionnel. 

(1) Selon le rapport Guatemala, mémoire du silence (ici en anglais), rendu en 1999 par la Commission pour la clarification de l’Histoire, plus de 90% des violations des droits de l’homme pendant le conflit auraient eu lieu entre 1978 et 1984. L’enquête, financée par l’ONU, évoque plus de 626 massacres pendant toute la guerre. 

(2) Daniel Hickey, « Les Mayas, victimes de l’histoire dans la guerre civile du Guatemala, 1954-1996 ».

Source : Libération
 

Guatemala : les femmes indigènes parlent du génocide

 La guerre civile qui a ravagé le Guatémala pendant trente-six ans (1960-1996) a fait plus de 200 000 morts et on estime qu'au moins 100 000 femmes ont été violées : la plupart des victimes étaient des Mayas. C’est seulement récemment que les femmes ont commencé à parler des violences que l’armée et les milices paramilitaires leur ont fait subir. Grâce à Women’s Link Worldwide [espagnol] et au Centre de la justice et de la responsabilité [anglais], des enquêtes sur les violences sexuelles commises sur les femmes mayas sont enfin menées dans le cadre des poursuites engagées par la justice espagnole au sujet de ce génocide.

International Lawyer Almudena Bernabeu with Maria Toj and other survivors of Genocide in Guatemala. CC by Renata Ávila

L'avocate Almudena Bernabeu avec Maria Toj et d'autres survivantes du génocide au Guatémala. Photo sous licence CC de Renata Ávila

Le documentaire The Invisible Genocide of Women [anglais] (Le génocide invisible des femmes) réalisé par les photojournalistes Ofelia de Pablo et Javier Zurita nous montre la dure réalité de ces femmes qui ont survécu et qui nous racontent des histoires bouleversantes de maltraitance, de torture et de violence, mais aussi les efforts qu'elles font pour aller de l'avant avec l’enquête judiciaire en cours contre l’ancien Président guatémaltèque Efraín Ríos Montt [anglais].

 

Le documentaire Femmes, Violence et Silence réalisé en 2008 par Javier Bauluz révèle l’histoire de Manuela, une mère célibataire qui travaille dans un centre d’intégration familiale à Verapaz, l’une des régions les plus touchées par les trente-six années de guerre civile qui ont ravagé le pays. C’est à travers le travail de Manuela que l’on découvre réellement la condition des femmes au Guatémala.

Dans un pays où l’on assassine deux femmes par jour en moyenne, les femmes sont continuellement en danger : les viols collectifs et organisés subis par les femmes pendant les conflits, la violence machiste, la maltraitance des enfants et la discrimination basée sur le sexe et la race ne sont que quelques-uns des problèmes les plus importants.

 Patricia Simón de Periodismo Humano raconte les terribles crimes commis contre les femmes durant le génocide guatémaltèque dans l'article Femmes, Violence et Silence au Guatémala [espagnol] qui présente le documentaire éponyme :

 Las violaciones, las mutilaciones, la explotación sexual, las esterilizaciones a fuerza de violarlas y desgarrarlas, de provocarles abortos forzados, de feticidios -rajarles el vientre y sacar los fetos-, fueron torturas cometidas sistemáticamente por el Ejército y por los paramilitares contra estas mujeres. Mientras se lo hacían, como podrán ver en el Especial, les decían, por ser indígenas, “no son gente, son animales”. Muchas de estas mujeres nunca contaron estos crímenes y las que lo hicieron, o se supo en su comunidad, fueron rechazadas, despreciadas, expulsadas.

L’armée et les milices paramilitaires ont torturé ces femmes de façon systématique : viols ; mutilations ; exploitations sexuelles ; stérilisations forcées suite à des viols avec violence ; avortements provoqués ; foeticides (l’abdomen est ouvert afin d’en extraire le fœtus). Comme vous pouvez le voir dans le dossier, les agresseurs disaient aux femmes qu’elles se faisaient torturer parce qu’elles étaient indigènes, « elles ne sont pas des êtres humains, elles sont des animaux ». De nombreuses femmes n’ont jamais parlé de ces crimes à qui que ce soit et celles qui l’ont fait, ou lorsque cela s’est su dans leur communauté,  furent rejetées, méprisées et chassées.

 Ce n’est que récemment que l’on a appris et discuté de l’existence de ces crimes car, selon Maria Eugenia Solís, ancienne juge ad hoc à la Cour interaméricaine des Droits de l’Homme, les Nations Unies n’ont pas soulevé cette question pendant leur enquête sur le génocide, comme s’il était même impossible que ces crimes puissent exister. On a pu prouver leur existence uniquement parce que des femmes interrogées sur d’autres crimes en ont parlé alors qu’elles témoignaient des violences que leurs maris ou d’autres hommes de leur famille avaient subies. Et la plupart d’entre elles n'ont rien dit à ce sujet :

 Está naturalizada la violencia contra las mujeres. Antes, durante y después del conflicto. Las mujeres han vivido en unos niveles de desigualdad descomunales con respecto al resto de la sociedad. No se reconocen como sujetos. El primer trabajo con ellas es conseguir que piensen que son seres humanos, que no es normal que abusen de ellas. Aunque lo hayan hecho desde pequeñas porque había mucho incesto. Y hay que tener en cuenta las reacciones después de que fueran violadas por los combatientes, que fueron muy diversas pero nunca de solidaridad: eran consideradas traidoras, sucias, como sus hijos si se habían quedado embarazadas de sus agresores… Se supone que ellas deberían haber hecho todo lo posible por morirse antes de ser violada. Por todo ello se sienten culpables. Pero además es que sus violadores siguen siendo sus vecinos. Están rodeadas de puro enemigo. Hay mujeres que a la vuelta de la presentación de un informe que recogía su testimonio, volvieron a ser violadas por los mismos.

La violence envers les femmes s’est banalisée. Avant, pendant et après le conflit. Les femmes ont vécu dans une grande inégalité par rapport au reste de la société. Elles ne se considèrent pas comme des personnes. Pour commencer, il faut leur faire prendre conscience qu’elles sont des êtres humains et que ce n’est pas normal d’être maltraité. Même si elles ont vécu comme cela depuis leur enfance, car il y avait beaucoup d’inceste. Il faut prendre aussi en compte les réactions auxquelles elles ont été confrontées après avoir été violées par des combattants. Ces réactions ont été diverses mais il n’y a jamais eu de solidarité envers elles : elles étaient considérées comme des traîtres, aussi répugnantes que leurs enfants lorsqu’elles tombaient enceintes de leurs agresseurs… Elles étaient censées faire l’impossible pour mourir plutôt que de se faire violer.  Par conséquent, elles se sentent coupables. Et de plus, leurs violeurs continuent à vivre près de chez elles. Elles sont cernées par l’ennemi. Certaines femmes sont allées témoigner et à leur retour, elles ont été violées à nouveau par les mêmes hommes.

 Des associations font face à cette situation en organisant des événements, des festivals, des meetings où les femmes qui ont été victimes de viol pendant le conflit armé peuvent s’exprimer et trouver du soutien, comme par exemple lors du Festival Régional du Souvenir [espagnol] qui a eu lieu en 2008 et 2011. Afin d’aider les femmes à se mobiliser, de leur donner les moyens de surmonter leur douleur et de s’unir pour combattre la violence sexuelle, ce festival organise diverses activités comme des séances de témoignages, des groupes de parole, des espaces de réflexion, une cérémonie maya ainsi que des activités artistiques et de la danse.

 Le témoignage de cette histoire est un premier pas vers la justice pour ces femmes guatémaltèques qui, même après la fin du conflit, n’ont pas vu leur condition s’améliorer. Selon le magazine Mujer hoy [espagnol], plus de 685 femmes ont été assassinées au Guatémala en 2010, ce qui en fait le pays le plus « féminicide » du continent américain, devant Ciudad Juarez au Mexique. De plus, seulement 1% des cas passent en justice et le responsable de l’indemnisation des victimes de la guerre civile a déclaré qu’il ne croyait pas qu’il s’agissait de viols. L’avocate Almudena Bernabeu, qui a porté cette affaire devant les tribunaux espagnols, souligne l’importance de ce procès :

A veces la justicia universal es la única oportunidad para las víctimas si les falla su propia justicia

Parfois, la justice universelle est le seul recours pour les victimes lorsque leur propre système judiciaire fait défaut.

Survivors and activists from Rabinal, Baja Verapaz Guatemala who declared as witnesses before Spanish Court on the genocide case and declared their testimonies of crimes against women. Image CC By Renata Ávila

Des survivantes et militantes de Rabinal, à Baja Verapaz au Guatémala qui ont témoigné devant la justice espagnole dans le procès sur le génocide. Elles ont témoigné des crimes commis contre les femmes. Image CC de Renata Ávila

 Source: Globalvoices / Tiré du blog http://www.wikistrike.com/article-guatemala-les-femmes-indigenes-parlent-du-genocide-100774900.html

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Date de dernière mise à jour : 09/02/2015

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