1994 : la France au Rwanda

Opération turquoise au Rwanda : les ambiguïtés du pouvoir français


 Il existe un étrange silence autour du livre Silence Turquoise, sorti il y a un mois et qui pointe justement les silences coupables d’une page sombre de notre histoire récente, le génocide rwandais. De hauts responsables politiques et militaires y sont accusés d’avoir menti ? Ces mêmes responsables, tous cités, sont également soupçonnés d’avoir indirectement laissé mourir un millier de personnes ? Pourtant, aucun d’eux ne réagit, aucun d’eux ne se justifie ou ne dément les informations relayées, voire révélées, par Laure de Vulpian. Cette journaliste à France Culture enquête depuis plusieurs années sur l’opération Turquoise menée par la France au Rwanda en 1994, dans les derniers jours du génocide.

En réalité, quand la France se révèle soudain pressée d’agir, la minorité tutsie du Rwanda est déjà en grande partie décimée… par les héritiers d’un régime allié de la France. Le premier mérite du livre est de rappeler les raisons cachées de cette mission qui, au départ en tout cas, n’était pas «que» humanitaire. Le livre se concentre sur les dix premiers jours. «On nous a trompés», confessera ainsi Thierry Prungnaud. Ce sous-officier de gendarmerie envoyé au Rwanda dès la fin juin a cosigné le livre avec Laure de Vulpian. Il se souvient bien d’avoir entendu son supérieur, le colonel Jacques Rosier, expliquer aux troupes que ce sont les Tutsis qui «zigouillent» les Hutus. Or c’est le contraire qui se produit. Pourquoi cette confusion entre bourreaux et victimes ? Parce que l’opération Turquoise a été conçue non pas tant pour sauver les dernières victimes du génocide, que pour empêcher les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) de gagner la guerre qui avait repris. Ces rebelles, en majorité tutsis, l’armée française les avait déjà combattus, lorsqu’elle soutenait le président Habyarimana sans s’inquiéter de la dérive «ethniste» de son régime.

Loin de jeter l’opprobre sur l’ensemble de l’armée, Laure de Vulpian démonte les faux-semblants imposés aux troupes par des supérieurs enfermés dans une grille mentale dépassée qui les conduira à négliger l’urgence d’un sauvetage. Mais le livre révèle aussi l’existence d’une opération secrète pendant Turquoise pour récupérer des militaires français restés aux côtés des forces rwandaises. Au cœur de cette guerre, la journaliste pointe l’ancien président François Mitterrand et certains de ses proches. Notamment Hubert Védrine, à l’époque secrétaire général de l’Elysée. Sollicité pour débattre avec l’auteure sur France Culture, il a botté en touche. Encore un silence pour éviter de se pencher sur ceux du passé ?

Silence Turquoise / Laure de Vulpian et Thierry Prungnaud

Laure de Vulpian est journaliste à France Culture et responsable de la rubrique justice. Elle enquête depuis 2001 sur le Rwanda.
Thierry Prungnaud, sous-officier dans le Saint des saints, il est considéré comme l un des meilleurs tireurs d élite du GIGN. Déc. 1994, à l aéroport de Marignane, dans un déluge de feu, il entre dans l Airbus d Air France dont les passagers ont été pris en otages par des terroristes. Quelques mois plus tôt, il avait participé à l opération Turquoise au Rwanda, après avoir formé dès 1992 des militaires rwandais.

Ce livre révèle la vérité sur l opération « humanitaire » Turquoise, confiée à des militaires. Cette opération planifiée par les autorités françaises, contestée dès l origine, commence douze jours seulement avant la chute de Kigali et la fin du génocide douze jours entachés d imposture militaire et politique et de choix très fautifs, selon Prungnaud. Cet ancien du GIGN sait de quoi il parle, il a fait Turquoise au sein du Commandement des forces spéciales. Acteur et témoin, il évoque un état-major français presque toujours pro hutu, dévoile des zones d ombre, effrayantes, notamment à Bisesero entre le 27 et le 30 juin 1994, où plus d un millier de Tutsis ont été massacrés et alors que, à proximité, la hiérarchie connaissait le danger qui pesait sur eux. Elle n a donné aucun ordre pour les protéger. Il y a quelques années, la justice a été saisie d une plainte contre l État français pour « complicité de génocide et de crimes contre l humanité ». Depuis, le tribunal aux Armées instruit mollement.

L enquête serrée de L. de Vulpian s appuie sur le témoignage du sous-officier. Elle met en évidence les faiblesses de la Mission parlementaire Quilès, la campagne de désinformation orchestrée par une poignée de hauts responsables militaires et politiques, notamment sous la plume de Péan, le positionnement très « idéologique » anti Tutsi d officiers supérieurs de Turquoise, ainsi que leurs mensonges.
Cette enquête nous amène sur le terrain politique franco-français, expose les difficultés de la justice à faire la vérité sur le rôle de l État français. Elle parle aussi des militaires qui, voulant accomplir leur devoir, ont outrepassé les ordres. Ils ont ainsi sauvé l honneur sinon de la France, au moins des Français.

Extrait de l'introduction

En 1994, le monde entier a découvert le Rwanda. Du jour au lendemain, le pays des Mille Collines est devenu un nouveau symbole de la barbarie humaine. L'État rwandais avait planifié l'extermination de tous les Tutsi du pays, avec l'intention de faire un maximum de morts en un minimum de temps. On sait ce qui est advenu. Un million d'hommes, de femmes et d'enfants ont été massacrés en cent jours à peine, parce que nés Tutsi. La condamnation a été universelle. En revanche, ce que l'on connaît moins, c'est le rôle que l'État français a pu tenir dans ce génocide.
Dans ces années-là, la politique de la France à l'égard du Rwanda n'est ni très claire ni très lisible. Officiellement, avec l'opération «humanitaire» Turquoise, la France a courageusement sauvé l'honneur de la communauté internationale, restée inerte face au pire. Mieux, elle a fait preuve de l'impartialité requise par l'Onu.
En réalité, il n'en a pas été exactement ainsi. D'un côté, une version idéale et idéalisée du rôle que la France a joué au Rwanda. De l'autre, la perplexité, le scepticisme, les doutes sur l'attitude des dirigeants, politiques et militaires de l'époque.
Le besoin de revenir sur les faits pour les clarifier s'est donc imposé comme une exigence et une nécessité.
Ce livre s'appuie sur les témoignages d'acteurs de cette période désormais historique et sur de nombreux documents judiciaires, diplomatiques et militaires. Il est consacré au versant franco-français du génocide de 1994 et à la façon dont la politique de l'État français à l'égard du Rwanda s'est élaborée, à partir du mois d'octobre 1990.
En s'y penchant, on découvre que c'est à ce moment précis que les dirigeants français ont mis le doigt dans un engrenage désastreux ; précisément quand ils ont choisi de répondre positivement à la demande de soutien actif formulée par le président hutu en fonction depuis 1973, le général Juvénal Habyarimana. L'homme incarnait un régime ami et «légitime», selon François Mitterrand, qui savait pourtant qu'un racisme d'État anti-Tutsi était institué dans le pays, via une politique de discrimination et de quotas ethniques.

Ce soutien s'est exercé à un moment particulier, qui rend toute action militaire hautement périlleuse : une période de guerre civile. Elle opposait le Front patriotique rwandais à l'armée régulière. Cet appui apporté par l'État français était non seulement politique, mais aussi et surtout militaire. Il a pris la forme d'une opération extérieure baptisée Noroît. À l'époque, l'armée partait en campagne sur simple décision du chef de l'État - l'aval du gouvernement ou du Parlement n'étant pas nécessaire. L'État français agissait donc en sous-main au côté du pouvoir rwandais, en toute discrétion et, par moments, en secret. Les Français, eux, n'en ont rien su.
De fait, l'opinion française a été délibérément privée d'informations, particulièrement entre octobre 1990 et octobre 1992. Le politologue David Ambrosetti a recensé seulement dix interventions publiques officielles de l'exécutif français pour expliquer cette décision sur un total de cent quatre-vingt-dix-neuf, si l'on considère la période longue (4 octobre 1990-22 août 1994).
Pendant toutes ces années, l'État et l'armée français ont porté Habyarimana à bout de bras sans le dire et mené une guerre secrète contre l'«armée rebelle». Au même moment, sur la scène française et internationale, et avec un art consommé du double jeu, politiques et diplomates français prônaient la démocratisation, le cessez-le-feu et la paix entre «factions rwandaises».

L'Inavouable : La France au Rwanda / Patrick de Saint-Exupéry

Patrick de Saint-Exupéry est journaliste au " Figaro ", lauréat du prix Albert-Londres, du prix Bayeux des correspondants de guerre et du prix Mumm. Il fut témoin du génocide tutsi et déposa devant le Tribunal pénal international d'Arusha.

Quatrième de couverture

Je vais vous rabaisser au rang d'homme. Ou vous élever, c'est selon. Je vais attraper votre main et nous allons partir. Quelque part, là-bas, il y a longtemps.En Afrique, la France se bat depuis cinquante ans pour conserver son empire. La décolonisation n'a pas été une rupture, juste une étape. Avec le temps, nos dirigeants ont simplement privilégié l'ombre, perfectionnant certaines techniques forgées durant les guerres coloniales: les opérations secrètes, l'enseignement de la « guerre révolutionnaire », cette doctrine de manipulation des foules...Au Rwanda, notre politique fut une réussite. Techniquement - je veux dire si l'on se débarrasse de ces concepts encombrants que sont le bien et le mal, l'humain et l'inhumain, l'acceptable et l'inadmissible -, nous fûmes au sommet. La mystification est une figure de la guerre. Nous la pratiquâmes avec une maîtrise qui glace le sang.Des soldats de notre pays ont formé, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXe siècle. Nous leur avons donné des armes, une doctrine, un blanc-seing. J'ai découvert cette histoire malgré moi, dans les collines rwandaises. Il faisait chaud, c'était l'été. Il faisait beau, c'était magnifique. C'était le temps du génocide.

Lanceur d'alerte

Après ceux de 1994, les articles de Patrick de Saint-Exupéry relancèrent en 1998 la controverse sur la politique de la France au Rwanda, l'opération Turquoise et plus particulièrement les événements de Bisesero dont il fut un des témoins principaux. En 2004, il reprit son analyse dans un livre. Il est généralement reconnu que le travail de Patrick de Saint-Exupéry est à l'origine de la création de la mission d'information parlementaire française sur le Rwanda en 1998.

Extraits de ... Wikipedia !

Massacre de tutsis à Bisesero

Bisesero est une chaîne de collines de l'ouest du Rwanda, au sud de Kibuye, où 65 000 tutsis sont enterrés dans un mémorial. Ils ont été massacrés pendant le génocide.

Bisesero faisait partie de la zone nord de l'opération Turquoise. Au début de l'opération Turquoise, les commandos du COS avaient reçu des informations fausses des autorités rwandaises selon lesquelles des infiltrés du FPR seraient concentrés à Bisesero. En réalité il s'agissait de rescapés affaiblis par trois mois de résistance au génocide. Alertés par des journalistes, un détachement du COS découvre le 27 juin 1994 quelques dizaines de ces réfugiés et constate la réalité. Trois jours plus tard le 30 juin 1994, un autre détachement retrouve ces rescapés et leur porte secours. Mais la moitié d'entre eux a été massacrée entre temps, soit environ un millier sur les deux mille restant. Ces événements donneront lieu à une vive polémique en 1998 : pourquoi l'armée a-t-elle attendu trois jours pour porter secours à ces rescapés ? Les informations du premier détachement ont-elles bien été transmises à sa hiérarchie ? Celle-ci en a-t-elle tiré les conséquences ? Le deuxième détachement a-t-il découvert les rescapés par hasard ? A-t-il reçu l'ordre de les secourir ? A-t-il agi de sa propre initiative ? Cette polémique sera ravivée en 2005 par des plaintes de Rwandais devant le tribunal aux armées de Paris.

L'affrontement avec l'armée du Front patriotique rwandais

Selon le mandat attribué par l'ONU, tout contact militaire hostile entre militaires de l'Opération Turquoise et FPR devait être évité. Cependant, des affrontements militaires ont eu lieu avec les soldats du FPR de Paul Kagame autour du 2 juillet 1994.

La création de la « Zone Humanitaire Sûre »

Une « zone humanitaire sûre » fut créée dans le sud-ouest du Rwanda, visant à empêcher les affrontements entre les Forces armées rwandaises du gouvernement génocidaire et le Front patriotique rwandais qui gagnait du terrain. Cette zone servit alors de refuge à plusieurs responsables du gouvernement intérimaire rwandais qui purent ensuite passer au Zaïre. En particulier, le 17 juillet 1994, un convoi civil escorté de membres de la garde présidentielle (GP) rwandaise s'arrête dans une villa de Cyangugu, sur les bords du lac Kivu, dans le sud de la ZHS contrôlée par les Français. Le commandant du secteur, le lieutenant-colonel Jacques Hogard, s'assure de l'identité des personnalités présentes, avec un groupe de commandos du 2e REP (Régiment Étranger Parachutiste), et identifient deux responsables politiques du Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR) : le président de la république par intérim, Théodore Sindikubwabo, et le ministre des affaires étrangères, Jérôme Bicamumpaka. Les militaires français, sans informations ni instructions sur le sort à réserver à ces personnalités, leur donnent 24 heures pour quitter la Zone Humanitaire Sûre et demandent des consignes à l'ONU. Les militaires français attendent toujours ces consignes ! — Réf « les Larmes de l'honneur » de Jacques Hogard, éditions Hugo Doc 2205.

Désarmement symbolique et non-arrestation des génocidaires

Le rapport parlementaire français montrera de nombreux éléments qui attestent que le désarmement des génocidaires fut insuffisant, et qu'aucune arrestation de génocidaires n'a eu lieu. Lors de son audition, Alain Juppé, ministre français des affaires étrangères en 1994, arguera que, « compte tenu des effectifs affectés à l’opération Turquoise, il n’a pas été possible d’y procéder à l’arrestation de probables criminels de guerre, le Conseil de Sécurité de surcroît n’ayant jamais accordé un tel mandat ».

D'après la Commission d'enquête citoyenne, les autorités françaises auraient fourni des passeports à plusieurs membres du gouvernement intérimaire rwandais, aujourd'hui tous jugés ou en attente de jugement devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda.

Le choléra dans les camps de réfugiés au Zaïre

Les militaires de l'Opération Turquoise furent confrontés à une grave épidémie de choléra qui se déclara dans les camps des réfugiés hutus à Goma, au Zaïre. Près de 100 000 consultations médicales et 25 000 vaccinations furent effectuées16.

Médecins sans frontières quitta les camps de réfugiés au Zaïre en novembre 1994 devant le constat de la mainmise des génocidaires sur les camps. Selon Médecins sans frontières :

Les camps […] sont transformés en base arrière pour la reconquête du Rwanda via les détournements massifs de l'aide, la violence, les recrutements forcés, la propagande et les menaces contre les candidats au rapatriement.

Je vous laisse juger de la responsabilité de la France ... Déçu

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Date de dernière mise à jour : 04/09/2013

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