Les 10 stratégies de manipulation de masse

A propos des « dix stratégies de manipulation de masses » attribué à Noam Chomsky

Jean BRICMONT

Un texte intitulé « Les dix stratégies de manipulation de masses » (http://www.pressenza.com/npermalink/les-dix-strategies-de-ma...) et attribué à Noam Chomsky circule abondamment sur le net ces jours-ci. Par ailleurs, on voit déjà, en réponse à ce texte, des critiques de Chomsky comme « adepte de la théorie du complot », dans la « grande » presse.

Le 10ème principe reflète d’ailleurs bien les fantasmes, fréquents dans l’extrême gauche, sur la connaissance que le « système » aurait de l’individu moyen grâce à « la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée », ce qui est très différent de ce que pense Chomsky, qui sait que la connaissance (vraiment) scientifique de l’être humain est extrêmement limitée.

Comme ce texte me semblait être une simplification et une déformation de sa pensée, et que je ne trouvais pas son équivalent en anglais, je lui ai posé la question, pour en avoir le coeur net. Voici sa réponse : « Je n’ai aucune idée d’où cela vient. Je n’ai pas fait cette compilation moi-même, je ne l’ai pas écrite ni mise sur le web. Je suppose que celui qui l’a fait pourrait prétendre que ce sont des interprétations de ce que j’ai écrit ici ou là mais certainement pas sous cette forme ni en tant que liste. »

Le succès apparent de ce texte illustre bien la mauvaise compréhension de la pensée de Chomsky à propos de la « manipulation », à la fois chez certains de ses partisans et de ses adversaires. Lui et Ed Herman, co-auteurs de La fabrique du consentement (ed. Agone, 2008) ne suggèrent jamais qu’il y a quelque part une organisation cachée qui « manipule les masses ». Ils montrent qu’il existe un certain nombre de filtres, liés à la propriété privée des médias, à nécessité de la publicité, à l’action de groupes d’influence etc., qui ont pour résultat que la vision du monde véhiculée par les médias est extrêmement biaisée, mais tout cela fonctionne un peu comme l’idéologie chez Marx, un processus sans sujet.

Curieusement, il est d’une certaine façon rassurant de penser qu’il existe des manipulateurs conscients qui, parce qu’ils le dirigent, savent au moins où va le monde. Malheureusement, il y a bien des relations de pouvoir, des mensonges et des biais idéologiques, mais il n’y a pas de pilote dans l’avion.

Jean Bricmont

L’ordre et le chaos

Thomas Gunzig Ecrivain

Depuis quelques jours, il y a un lien qui tourne sur Facebook : une sorte de « digest » d’un texte de Noam Chomsky.
Bon, Noam Chomsky, c’est le profil même de l’intellectuel ultra-baraqué, une pointure, une référence, le type qu’on aimerait avoir comme grandoncle pour l’inviter, une fois par mois, à manger de la tarte pour l’écouter parler de linguistique, de philosophie ou de politique. C’est le genre de type qui a dû réfléchir en un demi-siècle plus que je ne pourrais le faire en un demi-millénaire.
J’ai donc lu avec attention les extraits de textes publiés sous le titre : Les dix stratégies de la manipulation de masse. Un ensemble de réflexions ou de constats sur ce que pourrait être le contrôle social. A première vue, c’est pas mal vu, c’est séduisant, cela met des mots précis sur des sentiments vagues que chacun d’entre nous peut avoir un jour ou l’autre :
– Stratégie de la distraction, par laquelle on détourne l’attention du public.
– Créer des problèmes et puis offrir des solutions (afin que le public soit lui-même demandeur de « mesures qu’on souhaite lui voir accepter »).
– S’adresser au public comme à des petits enfants.
– Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion.
– Remplacer la révolte par la culpabilité.
– Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes.
– La « Stratégie de la dégradation » (consistant à appliquer les mesures inacceptables très progressivement).
– La stratégie du différé : consistant à faire accepter un sacrifice futur, plutôt qu’un sacrifice immédiat…

Ça sonne bien, ça a l’air bien… Mais quand j’ai lu ça, ça m’a fait comme un petit caillou dans ma chaussure : un sentiment d’inconfort…

Ce qui me gênait, c’était le présupposé d’un plan général, c’était le lien indirect mais évident à l’idée de « complot mondial » à laquelle je ne suis jamais parvenu à adhérer. Mettez un pied là-dedans, et vous n’en sortirez pas : en acceptant l’idée de manipulation (qui est, dans une certaine mesure, fondée), on glisse de site en site, d’article en article, de forum en forum, vers l’éternelle démonstration qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le World Trade Center, sur les rumeurs d’intégration forcée de « puces sous-cutanées », sur les démonstrations de la toxicité des « chemtrails », sur des avis éclairés concernant l’existence de la Base 51, ou encore sur la domination universelle des Illuminati.

Je ne suis jamais parvenu à croire à l’existence d’un grand complot mondial, de la même façon que je n’arrive pas à me faire à l’idée d’une grande manipulation savamment orchestrée par des réseaux qui nous dépassent.

Quand je regarde le monde, je ne vois qu’un grand bordel, la chambre mal rangée d’un enfant perturbé. Que je me retourne sur l’Histoire, je n’y vois qu’une accumulation de braquages ratés, de rêves, d’ambitions, de fantasmes, de désirs entrant en collision les uns avec les autres et au final, s’annulant à plus ou moins long terme. En un mot, ce bon vieux cliché shakespearien de l’histoire humaine : « Un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien. »

Cela dit, ça ne me fiche pas moins la trouille qu’un grand complot. Bien au contraire...

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Date de dernière mise à jour : 23/03/2012

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