L’indice des prix aux mains du privé ?

La collecte des prix alimentaires pourrait être réalisée par les grandes enseignes. Les syndicats exigent l’abandon d’un tel projet qui mettrait en péril l’indépendance et l’impartialité de l’INSEE.

L’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) planche actuellement sur un projet qui consiste à remplacer les relevés des prix alimentaires, réalisés par ses enquêteurs, par une utilisation directe des fichiers constitués par les grandes enseignes elles-mêmes.
Cette décision, présentée comme technique, aurait des conséquences sociales et politiques importantes. Il ne s’agit rien de moins que d’une délégation de la collecte des prix alimentaires aux grands distributeurs. «Où sera l’indépendance, l’objectivité?», s’alarme Marie-José Defrance, Secrétaire générale du syndicat FO de l’INSEE. «On nous dit qu’il s’agit d’une expérimentation sur les seuls prix de l’alimentation, mais on sait très bien que si cela passe, le reste suivra», ajoute la responsable FO. Les prix de l’alimentation entrent pour 15% dans la composition de l’indice global des prix, au second rang après les transports (16,5%).
Indicateur phare de l’INSEE, l’indice des prix –par son utilité économique et sociale– est une production ultrasensible de l’Institut. Il sert à calculer le pouvoir d’achat, il est la référence dans les négociations salariales et c’est notamment sur sa base que le gouvernement fixe la hausse du SMIC, indexe les pensions de retraite, les
pensions alimentaires, etc. «Permettre à des acteurs intéressés de peser sur l’indice des prix est inacceptable», ont unanimement réagi l’ensemble des syndicats de l’INSEE, qui exigent l’abandon du projet censé aboutir en 2015. Poids lourd de l’économie, la grande distribution a un lien très fort avec le pouvoir politique, par exemple en ce qui concerne ses implantations. «Le conflit d’intérêts est donc patent», font remarquer les syndicats. «Comment
imaginer que l’INSEE pourrait faire le poids face à un tel lobby?»

Faire plus avec moins

Du côté de la direction, on explique que la nouvelle méthode a «beaucoup d’avantages et permettrait de répondre à des demandes nouvelles sur le coût de la vie». Ce que contestent les syndicats: «Ce projet n’est pas de construire une source supplémentaire, mais bien de se substituer aux relevés actuels pour faire des économies.» En fait, il s’agit pour l’INSEE de résoudre l’équation insoluble d’une demande croissante de production statistique avec des moyens en baisse constante. Intervenant le 19 janvier dernier devant l’Autorité de la statistique publique, le directeur général de l’INSEE, Jean-Philippe Cotis, a ainsi présenté son bilan: «Le contexte se caractérise par les exigences croissantes de l’Union européenne en matière statistique et au niveau national, par l’acuitédes pressions budgétaires.» En 2010, le budget del’INSEE a été revu à la baisse de 5%. «Pour accroître notre efficience dans ce contexte tendu, a expliqué M. Cotis, le recours plus systématique à l’exploitation de sources administratives ou externes contribuera à réduire les coûts de collecte.»
Pris dans l’étau de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), l’INSEE doit composer avec le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux, les coupes budgétaires et les restructurations. La plus choquante
étant la délocalisation brutale d’un millier de postes à Metz, que les agents ont appris par voie de presse.
Choquante car il s’agit de compenser les pertes d’emplois dues au redéploiement de la carte militaire en Moselle. «La statistique publique à la rescousse du réaménagement du territoire!», ironise le syndicat FO en soulignant un paradoxe de taille: «On regroupe les armées et on éclate l’INSEE!»
De là à penser que le gouvernement est en train de démanteler un organisme public qui dérange...

LE POUVOIR ET L’INSEE

Je t’aime moi non plus

La publication de certaines statistiques est parfois retardée, mais quand elles sont bonnes le Premier ministre va jusqu’à rompre l’embargo. Le 12 mai, avec un jour d’avance sur l’INSEE, François Fillon a annoncé, au JT de TF1, que le chiffre de la croissance serait «supérieur à 0,8%» au premier trimestre. De fait, il est de 1%, «le plus fort taux depuis le deuxième trimestre 2006», s’est félicitée la ministre de l’Économie, Christine Lagarde.
«Tous les clignotants sont au vert», s’est-elle réjouie. Pas un mot en revanche sur les chiffres de l’inflation parus au même moment (+0,3% en avril, soit +2,1% sur un an), ou ceux du pouvoir d’achat du salaire mensuel de base (+0,1% au premier trimestre 2011 et +0,1% sur an)...

Catastrophisme et fariboles

 L’INSEE a fêté ses 65 ans le 27 avril et depuis sa création, les gouvernements de tous bords ont souvent été tentés d’instrumentaliser les statistiques officielles à des fins politiques, quitte à les dénigrer. Le chef de l’État se révélant particulièrement virulent: «Je propose qu’on annonce une prévision [de croissance –NDLR] très catastrophique, puis l’INSEE va réviser la sienne [...] pour être bien sûr qu’on plonge encore un peu plus. Je ne suis qu’à peine ironique», raillait le président Sarkozy le 21 mars 2009.  En novembre 2007, le président fraîchement élu s’agaçait d’une statistique de l’INSEE pointant une hausse du pouvoir d’achat: «Je demande qu’on crée un indice du pouvoir d’achat qui corresponde enfin à la vie quotidienne des Français [...] pour que les Français aient le sentiment qu’on ne se moque pas d’eux [...] et non pas qu’on leur raconte des fariboles».
En janvier 2010, présentant ses voeux aux forces économiques, le président de la République s’enthousiasmait: «Malgré la crise, en 2009 le pouvoir d’achat a continué de progresser. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les statistiques. Ce n’est pas rien»!

Source : FO - INSEE  / 18/05/2011

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