Esclavage moderne : les hommes aussi sont exploités

Le procès des employeurs de M. K, accusés de l'avoir exploité pendant sept ans dans un haras en Normandie, commence mardi.

Des figurines en terre (Metoc/Flickr)

Quand on entend le terme « esclavage moderne », on pense souvent à une jeune femme dormant dans la cuisine, parfois abusée sexuellement.

Ce genre de témoignages a marqué les esprits. Enlevée à 14 ans par une
certaine « Mme O », Paulette, jeune Béninoise, est placée chez un
employeur qui la viole, la frappe et la force à travailler de 6 heures
du matin à 18 heures le soir, sans rémunération. Il y a aussi Erika,
jeune Moldave achetée par un proxénète albanais et forcée à la
prostitution en France.

Mais le Comité contre l'esclavage moderne (CCEM) explique que 10% des victimes que l'association suit sont de sexe masculin. Comme Monsieur K, retenu sept ans durant par deux femmes dans un haras normand. Le procès s'ouvre ce mardi, et il espère obtenir justice.

Les hommes sont aussi victimes

Son cas montre que si la traite à des fins d'exploitation par le travail peut perdurer aujourd'hui, c'est souvent grâce à de fausses promesses : une scolarisation pour les mineures, un salaire ou l'obtention de titres de séjour pour les majeurs.

Pour Sophia Lakhdar, directrice du Comité contre l'esclavage moderne, les hommes sont tout aussi vulnérables que les femmes :

« En revanche, les domaines de recrutement sont différents : pour les femmes, c'est plutôt la domesticité, le travail à la maison. Pour les hommes, c'est la manutention : le bâtiment, le milieu agricole et viticole, la restauration, l'artisanat, parfois la prostitution aussi. »

Début des années 2000. Monsieur K, réfugié politique vietnamien, travaille sur une péniche à Boulogne-Billancourt en région parisienne. Il fait la rencontre d'une mère de famille et de sa fille qui lui proposent de réaliser des menus travaux sur leur bateau en échange d'un hébergement.

Pas de soins, ni de chauffage

Les deux femmes déménagent en Normandie en 2004 après avoir vendu leur péniche. Là-bas, elles achètent un haras. Monsieur K accepte de les suivre, mais peu à peu la situation se dégrade.

Selon le CCEM, tous les jours, sauf le dimanche après-midi, de sept heures du matin jusqu'au soir, il est chargé des travaux d'entretien de la maison et du haras. Nettoyer le box des chevaux, les nourrir, s'occuper du jardin… En échange, il est rémunéré entre 100 et 150 euros par semaine.

Encore affecté, Monsieur K préfère ne pas témoigner. Sophia Lakhdar raconte son histoire pour lui :

« Tous les quinze jours, il allait au supermarché avec la mère ou la fille, avec l'argent gagné. Il était amené à l'arrière du camion pour les chevaux, sans fenêtres, pour qu'il ne sache pas où il était exactement. »

En plein Calvados, perdu dans la campagne, il n'a guère de contact avec ses anciens amis sur Paris ou les habitants du coin.

« Il n'a reçu aucun soin pendant cette période alors qu'il avait des douleurs dentaires. Il n'a pas pu pas aller consulter un médecin. Il s'est arraché plusieurs dents avec une pince. »

Sept ans d'esclavage

Le calvaire dure sept ans. Jusqu'au jour où en février 2010, Monsieur K se confie à un ami resté à Paris, François. Choqué par sa situation, ce dernier lui demande de rentrer et l'héberge le temps de contacter la CCEM pour être pris en charge.

François connaît Monsieur K depuis 1979, quelques années après qu'il ait quitté le Vietnam pour la France, à peine âgé de dix ans. A l'époque, il lui avait donné un coup de pouce : il l'a aidé à trouver un travail, se débrouiller dans la vie. En 2010, à son retour du Calvados, il le retrouve meurtri, psychologiquement éprouvé :

« Quand je l'ai revu, je l'ai trouvé méconnaissable, dans un état lamentable. Il a pris un sacré coup de vieux, des cheveux blancs.

Il met souvent ses doigts sous ses aisselles, une habitude qu'il avait prise au haras : il était toujours gelé, n'avait pas droit au chauffage, ni à des gants ou des bottes pour travailler. Il mangeait mal et bossait beaucoup. »

Un cas de « traite d'être humain »

L'affaire sera jugée demain au tribunal de Lisieux, en Normandie. Les prévenues sont poursuivies pour rétribution insuffisante d'une personnes vulnérable et emploi d'un étranger sans autorisation de travail (article 225-13 du code pénal).

Des qualificatifs qui ne contentent pas l'association. Me David Desgranges, avocat de Monsieur K, demande à la cour de statuer sur une autre infraction :

« On voudrait qu'elles soient poursuivies pour “traite d'être humain” et conditions de vie et de travail contraires à la dignité humaine. Ce qualificatif donne un autre statut à la victime et lui accorde de nouveaux droits pour réparer le préjudice. »

Chaque condamnation est une petite victoire

Ces histoires, le Comité contre l'esclavage moderne en a des dizaines à raconter. Ils obtiennent régulièrement justice. Cette année, 126 personnes sont venues chercher de l'aide auprès de l'association. Comme Omar et Yacine, deux frères d'origine algérienne en situation irrégulière (les prénoms ont été changés).

Pendant deux ans, ils sont exploités par un garagiste en région parisienne. Omar est séquestré par son patron : il peut travailler à l'atelier pour réparer des voitures mais le reste du temps, il doit dormir dans le garage au milieu des produits d'entretien.

Quand son frère, Yacine, souhaite le rejoindre en France, il rencontre à son tour le garagiste qui l'exploite pendant un an pour garder des voitures.

Un premier jugement pénal a été rendu. L'employeur a été condamné à six mois de prison avec sursis, les frères devraient recevoir 1 800 à et 8 000 euros de dédommagements.

Une petite victoire pour Sophia Lakhdar et son comité, qui accompagne les victimes dans leur reconstruction.

« Le principe pour nous est de faire réparer le préjudice des victimes car on a abusé de leur vulnérabilité : le fait qu'ils soient pauvres, en situation irrégulière ou autre. Notre but est de lutter contre l'impunité des employeurs et faire réparer ce préjudice. »

Photo : des figurines en terre (Metoc/Flickr)

Par Estelle Faure | Journaliste | 23/05/2011 

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