Lettre d'un ancien GI d'Irak à Bush

Un vétéran de l'armée américaine à l'agonie dénonce la guerre "illégale" en Irak

Par David Walsh  / 2 avril 2013

Le vétéran de la guerre d'Irak Tomas Young, actuellement en soins palliatifs dans sa ville de Kansas City, au Missouri, a écrit une « dernière lettre » dévastatrice publiée sur Truthdig.com à l'attention de l'ex-président George W.Bush et du vice-président Dick Cheney.

Young, à qui était consacré le documentaire de 2007 Body of War [chronique en anglais] explique qu'il écrit sa lettre « au dixième anniversaire de la guerre d'Irak au nom de mes camarades vétérans de la guerre d'Irak. J'écris cette lettre au nom des 4488 soldats et marines qui sont mort en Irak. J'écris cette lettre pour le compte des centaines de milliers de vétérans qui ont été blessés, et pour le compte de ceux dont les blessures physiques et psychologiques ont détruit leur vie. Je suis l'un de ceux qui ont été gravement blessés. J'ai été paralysé au cours d'une embuscade de l'insurrection en 2004 à Sadr City. Ma vie touche à sa fin. »

Young poursuit : « J'écris cette lettre pour le compte de ces vétérans dont le traumatisme et le rejet de soi causés par ce qu'ils ont vu, subi et commis en Irak les a poussés au suicide, et pour les soldats et marines en service actif qui commettent en moyenne un suicide par jour. J'écris cette lettre au nom de certains des 1 million d'Irakiens morts et au nom des innombrables Irakiens blessés. J'écris cette lettre au nom de nous tous – les déchets humains que votre guerre a laissés derrière, ceux qui passeront leur vie dans la douleur et les remords sans fin. »

Body of War (2007) : Tomas Young se rendant sur le site de Ground Zero [crédits : Ellen Spiro /Mobilus Media]

S'adressant à Bush et Cheney, Young écrit : « J'écris, non pas parce que je pense que vous saisissez les terribles conséquences humaines et morales de vos mensonges, manipulation et soif de richesses et de pouvoir. J'écris cette lettre parce que, avant ma propre mort, je voudrais dire clairement que moi-même, et des centaines de milliers de mes camarades vétérans, ainsi que des millions de mes concitoyens, tout comme des centaines de millions d'autres en Irak et au Moyen-Orient, nous savons parfaitement qui vous êtes et ce que vous avez fait. » Body of War, co-dirigé par Phil Donahue et Ellen Spiro, raconte l'histoire de Young, sa maladie terrible et son opposition continue à la guerre en Irak. Young s'était engagé dans l'armée américaine après les attentats du 11 septembre 2001, parce que, comme il l'explique dans sa dernière lettre, « notre pays avait été attaqué. »

Body of War (2007) : Des femmes de l'organisation Gold Star Mothers qui ont perdu des enfants dans la guerre d'Irak avec Tomas Young lors d'une marche pour la paix à Washington DC [crédits : Ellen Spiro / Mobilus Media].

Cinq jours seulement après son premier déploiement en Irak en avril 2004, pendant qu'il traversait le quartier de Sadr City à Bagdad dans un véhicule tout terrain, le jeune soldat avait été blessé par balle par un insurgé placé en hauteur. La balle lui a sectionné la colonne vertébrale. À l'époque de l'enregistrement de Body of War, comme la rapportait le WSWS, il était « non seulement rivé sur un fauteuil roulant mais il souffre de graves handicaps supplémentaires, dont l'incapacité à tousser, des troubles de la régulation de la température corporelle, des problèmes d'élocution, des infections urinaires, et des dysfonctionnements sexuels. »

Après une hypoxie cérébrale en 2008, Young, qui a 33 ans aujourd'hui, expliquait à Chris Hedges de Truthdig, « j'ai perdu beaucoup de dextérité et de force dans le haut du corps. Je ne serais même pas capable de me tirer une balle ou même d'ouvrir une bouteille de médicaments pour me faire une overdose. » Il lui a dit, « Je me sentais au bout du rouleau […] J'ai pris la décision de me mettre en soins palliatifs, de cesser de m'alimenter et de disparaître. »

Le documentaire de Donahue et Spiro comprend un certain nombre de scènes émouvantes où Young participe à des activités anti-guerre où il rencontre d'autres vétérans blessés, ainsi que des membres de familles de soldats morts en Irak. En août 2005, avec son épouse de l'époque, Young s'était rendu à Camp Casey, le campement de protestation établi par Cindy Sheehan devant le ranch de George W. Bush à Crawford au Texas.

Malheureusement, les motivations des réalisateurs pour faire ce film n'étaient pas vraiment pures. Body of War se termine sur un laïus lamentable en faveur du Parti démocrate et de son prétendu engagement contre la guerre. Le héros implicite du film est l'ex-sénateur Robert Byrd, démocrate de Virginie occidentale, qui figure dans la dernière scène du film.

Ironiquement, le mouvement anti-guerre officiel, dont faisaient partie des personnalités comme Donahue, l'ex-présentateur de débats télévisés, était sur le point de se dissoudre au moment du tournage et de la sortie de Body of War. La victoire des démocrates aux élections de novembre 2006, suivie immédiatement par des assurances données par les grandes figures du parti qu'il n'y aurait aucune procédure d'impeachment contre Bush et que le financement des guerres d'Irak et d'Afghanistan se poursuivrait, a sérieusement entamé ce processus. L'arrivée au pouvoir d'Obama l'a complété.

Young lui-même adhère à l'idée que la guerre d'Irak était « la plus grosse erreur stratégique de l'histoire des États-Unis, » et affirme dans sa lettre qu'il ne ressentirait pas le même désespoir s'il avait été blessé « en combattant en Afghanistan contre ces forces qui ont mené les attentats du 9/11. »

Pour autant, aucune personnalité du Parti démocrate, parti impérialiste couvert de sang, ne prononcerait des mots aussi sincères et justes que ceux-ci : « Je n'ai pas rejoint l'armée pour "libérer" les Irakiens ou faire fermer des installations d'un inexistant programme d'armes de destruction massive, ni pour implanter ce que vous appelez cyniquement la "démocratie" à Bagdad et au Moyen-orient. Je n'ai pas rejoint l'armée pour reconstruire l'Irak, ce qu'à l'époque vous nous disiez pouvoir faire avec les revenus du pétrole du pays. Au lieu de cela, cette guerre a coûté aux États-Unis plus de 3000 milliards de dollars. Je n'ai sûrement pas rejoint l'armée pour mener une guerre préventive. La guerre préventive est illégale d'après le droit international. En tant que soldat en Irak j'étais, je le sais maintenant, en train de soutenir votre imbécillité et vos crimes. »

Young décrit son corps « saturé d'anesthésiants, ma vie s'éloignant de moi, » confronté au fait « que des centaines de milliers d'êtres humains, y compris des enfants, et moi-même, ont été sacrifiés par vous, uniquement pour la cupidité des compagnies pétrolières, pour votre alliance avec la monarchie pétrolière d'Arabie saoudite, et vos visions impérialistes complètement malades. »

Vers la fin de sa lettre, Young écrit, « j'ai, comme beaucoup d'autres vétérans handicapés, souffert de l'assistance inadéquate et souvent inepte apportée par le ministère des anciens combattants. J'en suis venu, comme beaucoup d'autres vétérans handicapés, à réaliser que nos blessures mentales et physiques ne sont d'aucun intérêt pour vous, peut-être d'aucun intérêt pour aucun politicien. Nous avons été utilisés. Nous avons été trahis. Et nous avons été abandonnés. […] Le moment approche, pour moi, où je devrai rendre des comptes. Le vôtre viendra. J'espère que vous serez traduits en justice. »

La lettre de Young et sa situation témoignent de la tragédie épouvantable des guerres d'Irak et d'Afghanistan, du gâchis et de la destruction de centaines de milliers – peut-être de millions – de vies, toutes sacrifiées à la poursuite de la domination des États-Unis sur le monde. Le « moment de rendre des comptes » approche en effet pour l'élite dirigeante américaine.

(Article original paru le 22 mars 2013) dans


En complément, l'article de Robert Bibeau sur le même sujet :

COMMENT COMMÉMORER DIX ANS DE MASSACRE EN IRAK ?

Il y a dix ans l’humanité hébétée assistait au déchainement de violence dirigé par une coalition imposante montée contre un petit peuple ostracisé – mis au ban de la «communauté internationale» omnipotente, qui finalement s’avéra être un rassemblement de criminels de guerre (1).

Nul peuple au cours des vingt dernières années n’a subi un tel assaut, ni encaissé un tel déluge de feu, ni enduré un tel chambardement de son tissu social collectif – dont les souffrances sont toujours palpables, dix ans après le commencement des évènements funestes – en n’oubliant pas que ces assassinats collectifs (1 450 000 assassiné(e)s; 5 millions d’orphelins; 1 million de disparu(e)s; 3 millions de veuves) a débuté des années auparavant – par des sanctions lâches de la part de l’auxiliaire Conseil de sécurité de l’ONU commandées expressément par l’impérialisme français et américain (2).

À compter du 20 mars 2003, un tueur en série, psychopathe, malencontreusement commandant en chef d’une machine de guerre meurtrière, fit débuter sur cette Terre millénaire 3650 journées de feux croisés des forces coalisées dirigées par ce pestiféré, récidiviste assassin, adjdant d’une meute de chevaliers d’Apocalypses : Royaume-Uni, Arabie, Allemagne, Pays-Bas, Canada – souteneur hypocrite malgré les démentis de ses dirigeants asservis – et la Syrie dont c’est aujourd’hui le tour de passer au pilori (3).

Le 20 mars 2013 ne marque pas une « fête », comment pourrait-on fêter le calvaire d’un peuple meurtri (4,7 millions de réfugiés) – l’anniversaire d’un assassinat collectif – 3650 fois répétées et pas encore terminé (4) ?

Un Requiem serait plus approprié. Il y a tout juste dix ans, du ventre de l’enfer s’expurgeait un déluge de fer sur la terre de Babylone, la cité sumérienne magnifique – joyau précieux de la civilisation mésopotamienne, berceau de l’écriture et des mathématiques – l’une des plus brillantes civilisations d’Orient – devenue arabe et musulmane par le hasard de l’histoire, pleinement assumée sous la dynastie des Omeyyades siégeant à Damas, revenue à Bagdad sous la dynastie des Abbassides. Cité étincelante qui renferme encore les artefacts de populations venues d’Afrique en migration vers l’Asie – Pacifique, puis vers l’Amérique (5).

Justement, l’Amérique était de retour dans le Golfe Persique ce 20 mars 2003, non pas pour apporter son tribut de reconnaissance pour cette magnificence – mais plutôt pour bombarder et défigurer cette perle d‘éternité. Honte à tous ceux qui ont comploté et trempé dans cette forfaiture, 3650 fois proférées.

Ce peuple admirable, d’un courage inégalable, même mutilé, occupé, bombardé, fusillé, strangulé, ensanglanté, c’est tristement vrai, n’est toutefois pas défait. Il lui reste par-dessus tout des réserves de force – d’altruisme et malgré les apparences et quoi qu’on en pense, un trésor de cohésion sociale pour resurgir à la face de ce monde impuissant à stopper le bras séculier de l’oligarchie impérialiste de Bush à Obama.

Nous étions pourtant des millions dans les rues de par le monde (225 000 à Montréal – la plus grande manifestation de l’histoire du Canada) à nous objecter – à hurler – à pleurer aussi, notre rage impuissante contre le bourreau d’une nation saine et sereine.

Nulle force au monde ne pourra éradiquer cette nation de 30 millions d’individus refusant de disparaître. Ce délit concerté – ce crime contre l’humanité ne restera pas impuni. Ce pays et ce peuple renaîtront de ces sévices. L’Irak est endeuillé, c’est exact, mais il a conservé l’essentiel de ses forces vives, sa classe ouvrière tranquille, pugnace, créatrice de plus-value, source de toutes les richesses.

Il faudra du temps cependant et de la bravoure pour reforger l’unité ainsi qu'une forte dose d’ardeur et d’abnégation autour du leadership de la classe prolétarienne irakienne pour refonder ce pays sur de nouvelles bases économiques, politiques et idéologiques.

La guerre contre l’Irak fut menée par les puissances d’argent et de carburant, suivies par leurs suppôts serviles pour faire exemple devant le monde immobile. Quand l’impérialisme pointe un doigt rageur et décrète un oukaze contre un gouvernement – détenteur d'une richissime réserve pétrolière – ce gouvernement devrait trembler et s’incliner devant les desideratas du potentat ou périr sur le bucher de l’inquisition étatsunienne. Que chaque roitelet, que chaque président-polichinelle et que chaque premier ministre de pacotille se tienne tranquille. Sinon, les drones, vautours de guerre, tourneront autour de leurs têtes.

Mais l’histoire est pleine de rebondissements surprenants. L’Irak refusa le diktat de ce vaurien que l’histoire tient pour assassin, et ceux qui ont tant souffert – les Irakiens – sont ceux qui auront eu raison de cette grande puissance militaire. Le prédateur étatsunien aura consacré pas moins de trois mille milliards de dollars à cette guerre de conquête – la plus coûteuse de son histoire – pour faire exemple et terroriser ce pays spolié de ses ressources. Cet effort colossal contre, somme toute un petit pays (30 millions d’Irakiens face à 310 millions d’Américains) l’aura entrainé vers sa propre perte. La dette de l’agresseur sanguinaire est devenue extraordinaire tant et si bien qu’elle emportera ce tigre aux pieds d’argile.

Comme l’invasion et la guerre d’agression contre l’Afghanistan auront sonné le glas et précipité l’effondrement du social-impérialisme soviétique, l’invasion et l’occupation de l’Irak auront sonné le glas et précipité la perte de l’impérialisme étatsunien. Une chercheure de l’Université Harvard démontre, chiffres à l’appui, que ces 3000 milliards de dollars US ne sont que le commencement des dépenses militaires américaines dans cette guerre perdue et que le pire reste à venir (6).

Dix années après le méfait, l’Irak est exsangue, souffrant, c’est douloureusement vrai – presque retourné à l’âge préindustriel – comme James Baker le promettait – mais l’impérialisme américain est sur sa fin et n’a aucune chance de se relever de cette troisième chute sur son chemin de Damas, vers son déclin tenu pour certain. L’Amérique n’a plus aucune chance de s’imposer comme le paratonnerre des puissances réactionnaires et la Chine pourpre impériale se propose désormais de mener le troupeau par monts et par vaux vers de nouveaux sommets d’exploitation.

Le peuple irakien nous aura enseigné, comme les peuples chinois, cubain, vietnamien avant lui, que l’on peut résister et vaincre la bête immonde, mais une fois cette prouesse accomplie le prolétariat doit conserver le pouvoir et ses acquis sous peine de retourner sinon à l’âge préindustriel – du moins à l’ère de l’impérialisme décadent.

Dix années après le déluge de feu qui a défiguré ce pays tout entier, les bombes explosent toujours dans les quartiers. Le Kurdistan irakien est sous tutelle israélienne; la communauté chiite est sous protectorat iranien; la communauté sunnite sous gouvernance saoudienne et qatarie; des armées privées, des mercenaires chapardeurs payés par la CIA parcourent le pays strangulé alors que quelques potentats locaux se sont taillé des fiefs de combattants et massacrent leurs commettants, plutôt que de faire sauter les oléoducs, les puits de pétrole et les quais d’embarquement qui fournissent le précieux carburant que l’occupant est venu expressément ravir pour en faire une monnaie d’échange contre ses dollars plombés et dévalués.

Qu’attendent tous ces Partisans de l’ombre et de bonne volonté pour porter le coup de grâce à cette armée d’invasion effrontée ? Commémorons dix ans de massacre et sus aux oléoducs, aux réservoirs, aux quais d’embarquement et aux pétroliers. L’Irak vaincra dans dix ans ou avant, et alors nous célèbrerons la dégaine étatsunienne…

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(1) http://www.rtbf.be/info/monde/detail_il-y-a-dix-ans-g-w-bush-lancait-ses-troupes-a-l-assaut-de-l-irak?id=7951390
(2) http://www.brussellstribunal.org/article_view.asp?id=803#.UVU75Tdfbz6
(3) http://www.palestine-solidarite.org/analyses.Robert_Bibeau.140312.htm
(4) http://www.michelcollon.info/Les-chiffres-invraisemblables-sur.html
(5) http://pythacli.chez-alice.fr/lespremiershommes.htm
(6) http://www.hks.harvard.edu/news-events/news/articles/bilmes-iraq-afghan-war-cost-wp 

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Date de dernière mise à jour : 02/04/2013