Woerth est-il un produit made in HEC ?

Elodie Emery - Marianne | Samedi 18 Septembre 2010
Il faut lui reconnaitre une qualité : Eric Woerth est résistant. Quatre mois après le début de « l'affaire », le ministre du Travail est toujours debout, et il défend sa réforme comme le patron le lui a demandé. Le fait d'avoir été formé à HEC peut-il expliquer cette endurance ? L'école de commerce la plus prestigieuse de France s'est-elle fixée comme objectif de former des dirigeants-Terminator capables de résister à tous les assauts ? Marianne2 mène l'enquête...
Mais comment fait-il ? Depuis qu’a éclaté l’affaire Bettencourt, pas un jour ne passe sans qu’Eric Woerth ne soit accablé des pires maux, l’intéressé lui-même qualifiant ces attaques répétées de « lapidation médiatique ». Et pourtant, à l’heure de défendre la réforme des retraites dont il a la charge, Eric Woerth paraît certes éprouvé, mais relativement serein. Et surtout, il « paraît ». Combien de ministres auraient jeté l’éponge depuis bien longtemps pour goûter à une mise au repos salvatrice ?

Sûr de lui Eric Woerth ? Opiniâtre ? Masochiste ? Une chose est sûre : au contraire de ses camarades, il est un pur produit de l’école de commerce HEC. Traditionnellement, les ministres français sont plutôt titulaires d’une formation en droit (François Fillon, Brice Hortefeux, Michèle Alliot-Marie, Rachida Dati…), et/ou ils sont passés par l’Ecole Nationale d’Administration (Michel Barnier, Martin Hirsch, Jean-Pierre Jouyet, Chantal Jouanno…). On compte à peine une dizaine de femmes et d’hommes politiques diplômés d’HEC, dont la plupart (Valérie Pécresse, François Hollande) a enchaîné avec l’ENA. Mais pas Eric Woerth. En ce sens, le maire de Chantilly est un homme politique du troisième type.

Première « business school » européenne, HEC est réputée pour former des « leaders » qui ne reculent devant rien pourvu qu’argent et pouvoir soient bien au rendez-vous en bout de course (voir le clip de promotion qui résume bien les ambitions de l’école). Est-ce là le secret de l’endurance du ministre du Travail ? HEC s’emploie-t-elle à engendrer des êtres dépourvus d’émotions ? À quel type d’épreuves les élèves doivent-ils faire face pour avoir la peau si dure ? C’est ce que Marianne 2 a cherché à savoir.

1ère épreuve : entrer à HEC

« La prépa c'est deux années de sacrifice et de travail acharné, de compétition entre élèves, de coups bas, de pleurs, de dépression. »*

Pour avoir une chance d’intégrer une école de commerce, il faut suivre une « préparation aux concours » d’une durée de deux ans minimum. Et pour accéder à HEC, il y a tout intérêt à en choisir une bonne, c’est-à-dire une qui pratique le bourrage de crâne avec plus de succès que les autres. En prépa, il ne s’agit pas de se cultiver, mais d’assimiler un maximum de notions en un minimum de temps. Deux à trois ans d’apnée sociale passée enfermé dans une classe, en bibliothèque ou dans une chambre, avec pour les plus chanceux une mère conciliante qui laisse des plateaux-repas devant la porte. Le rythme d’apprentissage est pourtant loin d’être la seule difficulté ; pour ces élèves qui étaient parmi les meilleurs au lycée, les résultats constituent aussi un choc brutal. « Les profs font exprès de mettre des notes pitoyables », dit Déborah, ancienne élève diplômée en 2007. Pour Stéphanie, diplômée en 2006, « c’est surtout stressant parce que tu te retrouves face à tes responsabilités : il ne s’agit plus de faire plaisir aux profs pour passer dans la classe supérieure, il s’agit d’avoir le concours, un point c’est tout. »

Car le pire reste à venir : le concours. Outre les très nombreuses épreuves reposant sur les connaissances et l’esprit d’analyse, les élèves passent également un entretien « face à face » qui ne fait pas appel au savoir, mais plutôt à la personnalité, à la confiance en soi, et à la capacité à se défendre sur n’importe quel sujet. Sur le site de l’école, on explique que « l'épreuve d'entretien "face à face" a pour objectif d'apprécier le comportement du candidat dans des situations de négociation et de décision et sa personnalité. » Concrètement, cela signifie que les élèves doivent être capables d’affirmer n’importe quoi avec un aplomb inébranlable : « Si on tombe sur un sujet comme « la banane », il faut être capable de problématiser la banane avec le plus grand sérieux, sans jamais se laisser décontenancer par les arguments de la partie adverse. Le but est de remporter la joute verbale, même, et surtout, sur un sujet absurde. C’est très politique ! », raconte Déborah. Un exercice qui peut en effet se révéler utile lorsqu’il s’agit de nier en bloc son implication dans une affaire par exemple, même quand les preuves sont indiscutables.

2ème épreuve : survivre au campus.

« Le campus, c’est le champ où on se prépare pour la guerre. »
(Esther, diplômée en 2007)


Comme l’explique Yves-Marie Abraham dans son enquête auprès des étudiants appelée Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment devenir un « HEC »**, sur le plan scolaire, les jeux sont faits : les élèves ont prouvé leur valeur intellectuelle en réussissant le concours d’entrée. L’enjeu ne se situe plus au niveau des notes ; il s’agit de devenir un homme d’action, d’ « apprendre à oser », pour reprendre le slogan de l’école.  Et pour cela, l’école encourage les élèves à s’investir dans les nombreuses associations siégeant sur le campus et à participer à la vie de l'école. « "Les fêtes du jeudi soir", les "campagnes" pour l'élection du bureau de la Junior Entreprise (J. E.) et du Bureau des Élèves, la BOOM HEC, la Nuit de la Pub ou encore les Mercuriales (rassemblement sportif d'une semaine, sur le campus), qui ne pourraient avoir lieu sans l'aide financière et logistique que leur assurent les autorités de l’École, mobilisent pleinement leurs organisateurs des semaines durant et offrent à de nombreux élèves l'occasion de se détourner totalement de leurs activités scolaires. ».

Il convient de s’investir dans ces activités sociabilisantes pour échapper à deux statuts humiliants : celui de « nobod » (abréviation de « nobody », « personne » en anglais, qui désigne ceux qui n’ont pas d’amis) et celui de « polard » (pour qualifier ceux qui continuent à travailler avec le même sérieux qu’en prépa). « L’enseignement reste très en surface. Ce n’est plus ça qui compte, mais la constitution d’un réseau de personnes potentiellement influentes à la sortie de l’école. », dit Esther. « Les « stars » de l’école sont capables des pires lynchages sociaux à l’égard des « sans-amis ». C’est d’une violence inouïe, et il est inutile de vouloir se révolter, c’est comme crier dans le désert ». On peut supposer qu’à son époque, Eric Woerth a passé cette seconde épreuve avec succès en tissant la toile de son réseau de manière efficace, allant même jusqu’à épouser l’une de ses camarades de promotion.

(Dessin : Louison)
(Dessin : Louison)
 

3ème épreuve : les stages et les débuts en entreprise.

En 3ème année d’école, les élèves reviennent d’une année de césure durant laquelle ils ont fait la découverte du monde du travail. Ils sont alors invités à choisir leur spécialisation dans le cadre d’une « majeure ». La plus prestigieuse d’entre elles est la «majeure entrepreneurs », et elle est accessible après deux entretiens fondés sur la résistance au stress et le potentiel de conviction des postulants. « Tu arrives pour t’asseoir, et tu trouves une poubelle à la place de ta chaise. Le prof peut se lever et quitter la salle pendant que tu parles, se curer le nez ou te demander de lui raconter une blague. Il ne faut pas s’effondrer, ne jamais avoir l’air décontenancé ; ce sont tes réactions qu’ils observent », raconte Déborah. Selon elle, ce type d’épreuves prépare bien aux entretiens d’embauche dans certains grands groupes, dans le domaine du conseil notamment. « Tu dois être capable de conserver ton sang froid, même quand tu ne connais rien au sujet dont on te parle. Sinon, c’est la porte. ».

« C’est au cours des stages et des premiers boulots que l’on apprend vraiment à s’endurcir, surtout dans le conseil et dans l’audit », confirme Paul, diplômé en 2007. Notons que c’est précisément dans ce secteur d’activité que le ministre du Travail a commencé sa carrière.  Pour Michel Villette***, professeur de Sociologie, « le moment central de la socialisation professionnelle d’Eric Woerth semble être le passage par le cabinet d'audit Arthur Andersen. (...) Le président est comme un patron, en un mot "un client" dont il faut faire les comptes comme on en avait l'habitude chez Andersen, c'est à dire avec un certain sens de la cosmétique.... ».

Après l’école : le corporatisme.

« On te dit que tu es l’élite, tu es soutenu dans l’idée que tu es plus intelligent que les autres... Il y a de quoi perdre le sens des réalités. »
(Déborah, diplômée en 2007)


À la sortie de l'école, les statuts de « stars » et « nobod » disparaissent pour céder la place à un réseau d'entraide dont tous bénéficieront, et ce, tout au long de leur carrière. Ceux qui cherchent du travail savent qu'ils peuvent choisir n'importe quel nom dans l'annuaire des anciens élèves et téléphoner avec la certitude d'être reçus pour un entretien.

« HEC repose surtout sur le corporatisme. En sortant de l’école, on passe de microcosme en microcosme, en étant toujours soutenu par le réseau, sans jamais vraiment avoir besoin de prendre contact avec une autre réalité. », explique Paul. 

Ce sentiment d’appartenir à une société d’élite n’est d’ailleurs pas sans risque. « Dans notre promotion, dit Stéphanie, il y a eu deux suicides dans les trois ans qui ont suivi le diplôme. Je ne crois pas que le fait de répéter aux gens qu’ils ont tout gagné parce qu’ils ont fait HEC rendent service à qui que ce soit. ». En tout cas pas à ceux qui se détournent des voies « royales » de l’audit et du conseil pour travailler dans des domaines où le label HEC fait moins d’effet. L’école souffre notamment d’un cruel manque de notoriété à l’étranger où les diplômés ne bénéficient d’aucun traitement de faveur, ce qui est vécu par certains d’entre eux comme une déchéance incompréhensible.

Mais à en croire Gilles Amado****, professeur émérite de Psychosociologie des Organisations à HEC et docteur en psychologie clinique, cette conviction chez certains d'être les meilleurs peut aussi occasionner de graves dégâts psychologiques. « Cette cécité vis-à-vis de la réalité peut conduire à la création d’un « faux-self » aux effets catastrophiques. Le contrôle émotionnel se paie, et il se paie cher. ». C’est ce qui l’a conduit à participer à la majeure « alter-management » (ça ne s'invente pas...) où une place prépondérante est consacrée au développement d’une sensibilité humaniste. Il se félicite d’ailleurs d’accueillir des élèves concernés par l’éthique et la justice sociale et récuse l’idée d’une « doctrine HEC ». Plutôt que de dire à ses élèves qu’ils sont les rois du monde, Gilles Amado préfère leur suggérer qu’avec la chance, viennent aussi les responsabilités. Selon lui, c’est surtout le système Sarkozy qui donne ce sentiment d’infaillibilité et de toute puissance. « Je pense qu’Eric Woerth ne se rend même plus compte de ses mensonges, il a fini par les croire. Il doit être touché d’être soutenu à ce point-là, de sentir qu’on a besoin de lui. ».

En somme, si HEC peut mener à un certain formatage, à un corporatisme d’élite qui aboutit à une forme de rupture avec la réalité, il semble que rien ne soit plus efficace en ce domaine que la stratégie de toute puissance initiée par Nicolas Sarkozy. Associée au corporatisme made in HEC, elle forme un cocktail détonnant dont notre ministre « résiste à tout » est le résultat le plus probant.
« Et encore, tout ça n'est rien à côté de ce qui se passe à l'ENA... », soupire Stéphanie.


*Témoignages d'élèves en prépa sur le forum Le Banc des bandits

**Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment devenir un "HEC" - enquête auprès des étudiants de HEC Paris
, par Yves-Marie Abraham, HEC Montréal, Cahier de recherche n° 05-02, Février 2005***Michel Villette est professeur de sociologie à AgroParisTech et maître de conférence à l'EHESS. Il a notamment publié L'homme qui croyait au management ; L'Art du stage en entreprise, Le Manager Jetable, et Portrait de l'homme d'affaires en prédateur (La Découverte, 2005).

****Professeur de Psychosociologie des Organisations à HEC, spécialisé sur les dimensions psychologiques du leadership, Gilles Amado est docteur en psychologie clinique.
                                                    http://www.marianne2.fr/Woerth-est-il-un-produit-made-in-HEC-2-2_a197475.html

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