Assassinat d'un leader Kurde en Syrie

Qui avait – vraiment – intérêt à tuer Mechaal Tamo ?

On sait pas qui a tué Mechaal Tamo, mais on voit bien à qui profite ce crime

On ne sait pas qui a tué Mechaal Tamo, mais on voit bien à qui profite ce crime

Washington et Paris – villes jumelées diplomatiquement depuis cinq ans – ont vivement réagi à l’assassinat, vendredi 7 octobre, du dirigeant kurde syrien Mechaal Tamo. Agé de 53 ans, Tamo était une figure du récent « Conseil national syrien » (CNS) qui tente de fédérer, depuis la Turquie et avec l’appui des Occidentaux, divers courants de l’opposition radicale à Bachar al-Assad (voir notre article « Les contradictions internes du président Ghalioun… », mis en ligne le 3 octobre). Il animait le « Courant du Futur », formation kurde se présentant comme « libérale », et il avait récemment été libéré de la prison où il avait passé trois ans et demi – encore un geste de Bachar, soit dit en passant. Ce qui n’avait pas empêché Tamo de rejeter une proposition de dialogue émanant du pouvoir.

D’après ce que l’on sait, Tamo a été abattu à son domicile de Qamichli, dans le nord-est du pays par « quatre hommes armés et masqués », qui ont également blessé son fils et une collègue, affirme depuis Londres l’OSDH, tandis que Sana prétend que Mechaal Tamo a été victime d’un commando opérant depuis une voiture, et qui a ouvert le feu sur le véhicule où avait pris place le dirigeant kurde.

Toujours est-il que l’annonce de sa mort a jeté dans la rue des milliers de Kurdes, jusque-là assez en retrait du mouvement de contestation. Et l’OSDH chiffre à 50 000 le nombre de ceux qui l’ont porté en terre samedi. La communauté kurde représenterait avec 2 millions de membres environ 10 % de la population syrienne, essentiellement présente dans la pointe nord-est du pays, avec des concentrations autour d’Alep et dans certains quartiers de Damas. Cette communauté, pour une part importante, est d’origine turque mais elle est considérée comme bien intégrée à son pays d’accueil et, en juin dernier, Bachar al-Assad a décidé d’accorder la nationalité syrienne à plusieurs dizaines de milliers d’entre eux, rompant avec la politique de mise à l’écart de son père Hafez al-Assad. Dans un contexte régional explosif, où la question kurde pèse non seulement sur la Syrie, mais aussi la Turquie, l’Iran et l’Irak, ce qui s’est passé vendredi équivaut donc à allumer un briquet auprès d’une citerne d’essence.

Un meurtre qui « tombe bien », à plusieurs égards

 Naturellement, les chancelleries occidentales ne sont pas les seules à avoir récupéré le cadavre encore chaud de Mechaal Tamo : la porte-parole du CNS, Bassma Kodmani, a accusé le pouvoir syrien d’avoir armé les tueurs, déclarant qu’il avait « franchi une nouvelle étape dans la stratégie de répression ». « Tous les leaders de l’opposition doivent se protéger » a encore mélodramatisé Bassma Kodmani, qui faisait aussi allusion à l’agression à Damas, dans des conditions non éclaircies, de l’opposant et ancien député Riad Seif, roué de coups par des hommes présentés par les médias étrangers comme les « agents de sécurité » d’une mosquée.

Si l’on s’en tient à l’adage romain « Is fecit cui prodest » – qu’on peut traduire par « à qui profite le crime ? » – on ne voit pas pourquoi Damas aurait fait abattre un dirigeant d’une communauté plutôt « neutre » jusque-là, alors qu’il était en train de gagner la « bataille de la rue ». Or ce meurtre est survenu vendredi matin, de quoi relancer le processus de manifestation, bien affaibli depuis des semaines. Et de fait, c’est sous l’égide du CNS que plusieurs milliers de personnes seraient descendues dans la rue, notamment autour de Damas, à Homs et à Deraa.

Ensuite, ce crime permet opportunément de faire oublier – à ceux qui le veulent bien – que jusqu’à présent, les meurtres ciblés de personnalités visaient des partisans et notables du régime, professeurs, généraux, ingénieurs (voir notre article « La nouvelle stratégie « serial killers » des opposants radicaux à Homs », mis en ligne le 29 septembre). Et ceux qui à Washington ou à Istambul stigmatisent la dérive criminelle du régime se sont bien gardés de réagir à l’assassinat ô combien symbolique du fils du Grand mufti (sunnite) de Syrie (voir notre article « Plus qu’un crime, une faute : le fils du Grand mufti de Syrie assassiné », mis en ligne le 3 octobre).

En conséquence de quoi, et nous en sommes désolés pour nos opposants « à nous », cette histoire nous paraît cousue de fil blanc. Un fil qui, si on le tirait, ne nous conduirait pas, à notre avis, aux « services » syriens, qui ne sont pas payés, a priori, pour créer des difficultés supplémentaires à leur employeur ! Dans cette tragédie syrienne, il y a, depuis le début, trop de gens, syriens ou non, qui sont prêts à tout pour obtenir la peau de Bachar et son régime. Des professionnels pour qui la provocation est un « outil de travail » comme un autre.

Par Louis Denghien,

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Date de dernière mise à jour : 20/10/2011

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