Danger : notre président est d'origine hongroise ...

La droite hongroise vire à l’extrême

«Travail, famille, santé, ordre.» Les conservateurs élus en avril glorifient leur «révolution» par une série de mesures très nationalistes.

Par FLORENCE LA BRUYÈRE Budapest correspondance

Cela a un petit air de déjà-vu qui rappelle les moments les plus absurdes du régime communiste. Leader d’une droite nationaliste et populiste, le premier ministre Viktor Orbán a décrété l’affichage obligatoire de la «Déclaration sur l’entente nationale». Ce texte nébuleux décrit le triomphe de son parti conservateur (Fidesz) aux législatives d’avril comme «une révolution». Le peuple hongrois «a renversé l’ancien régime et créé un nouveau système de coopération nationale»dont les piliers sont «travail, famille, foyer, santé et ordre». Téléchargeable sur Internet, l’affiche doit mesurer «50 sur 70 centimètres et être bien en vue» dans tous les bâtiments publics, dit le décret. Surnommé la «Bulle orbanale», le texte suscite l’hilarité de bon nombre de Hongrois. Sur Internet, on en trouve des versions illustrées parodiant le réalisme socialiste ; faucille, marteau et étoile rouge ou bien radieuse paysanne blonde tenant un exemplaire de la Déclaration, avec photo d’Orbán en couverture. Directeur d’un institut de recherches, László Majtényi a entouré l’affiche d’une guirlande kitsch de fleurs en plastique, puis a réuni ses collaborateurs pour commenter la déclaration. Un clin d’œil aux années staliniennes où les travailleurs avaient droit, chaque jour, à une demie heure d’endoctrinement idéologique.

Chauvinisme. La révolution unit tous les Hongrois «à l’intérieur et à l’extérieur des frontières», proclame la Bulle. Plus de 2,5 millions de Hongrois vivent dans les pays voisins et le premier geste du gouvernement Orbán a été de leur permettre d’obtenir un passeport délivré à Budapest. Un geste symbolique car ce document ne donnera pas le droit de vote, mais qui a ravivé le spectre du chauvinisme magyar chez le voisin slovaque, voire aussi en Serbie et en Roumanie, où vivent d’importantes minorités hongroises. Cependant, le Fidesz ne s’est pas contenté de gestes symboliques. Dès son arrivée au pouvoir, il s’est empressé d’édulcorer la loi sanctionnant la négation de l’Holocauste, votée par son prédécesseur socialiste. Le nouveau texte parle de «déni des crimes commis par des régimes oppresseurs» et met sur le même plan la négation des crimes nazis et ceux imputés au communisme, une idée prônée par le Fidesz depuis des années. Or, «il n’existe pas de doctrine ou de parti politique qui nie les crimes des régimes communistes, souligne Péter Hack, professeur de droit constitutionnel à l’université de Budapest. En revanche, il y a des politiciens qui veulent réhabiliter Hitler. Des négationnistes qui ne se bornent pas à débattre sur l’histoire mais qui planifient l’avenir. Relativiser le négationnisme, c’est envoyer un très mauvais message à la société.»

Qui a applaudi ces nouvelles dispositions pénales ? Le petit parti d’extrême droite Jobbik, qui a déposé plainte le 6 août, accusant un ancien ministre de l’Intérieur de nier les crimes commis pendant la répression de l’insurrection de 1956. Fort d’une majorité des 2/3 à l’Assemblée nationale, le parti de Viktor Orbán n’a pas besoin de l’extrême droite (47 sièges au Parlement) pour gouverner. Le problème est que «les frontières entre droite et extrême droite ne sont pas étanches : 15% des électeurs du Fidesz, soit 450 000 personnes, sympathisent avec le Jobbik», explique Péter Krekkó, du think tank Political Capital. A l’instar de la droite des années 30, le parti de Viktor Orbán n’a jamais vraiment pris ses distances avec les valeurs d’extrême droite. Pas étonnant, donc, qu’il se retrouve sur le même terrain de jeu que le Jobbik. Et lui pique le ballon. Pour preuve, l’opération «Rendre des comptes» (Elszámoltatás), idée chipée par le Fidesz aux néofascistes. Objectif : faire la lumière sur de «possibles cas d’abus de biens publics» par la gauche et les libéraux ces huit dernières années.

Déballage. Ferenc Papcsák, député du Fidesz, coordonne les enquêtes lancées dans tous les ministères. Notamment celle sur un tronçon de 65 km de l’autoroute M6, inauguré par les socialistes peu avant les élections. «La Hongrie est un pays très plat, mais lorsqu’on emprunte cette autoroute on se croirait en Suisse ! Tant il y a de tunnels, de collines artificielles et de ponts. Sa construction a coûté près de 10,5 millions d’euros par kilomètre alors que la moyenne européenne est de 6 millions d’euros», observe-t-il. László L. Simon, président (Fidesz) de la commission des affaires culturelles de l’Assemblée, s’intéresse lui à un centre du design qui a englouti 3,5 millions d’euros… et n’a jamais vu le jour. Un déballage annoncé qui vise, selon l’opposition, à traîner les socialistes dans la boue. «C’est une chasse aux sorcières. Dans une démocratie, c’est à la police et à la justice de travailler», fustige Attila Mesterházy, président du parti socialiste.

Pendant que les commissaires mènent l’enquête, «l’usine à lois tourne à plein régime», ironise Index, premier portail de news. Profitant de sa majorité des 2/3, la droite a voté 56 lois en moins de trois mois ! Dont l’immense majorité sans débat public. La loi électorale a été modifiée pour favoriser un raz-de-marée aux municipales d’octobre. Le principe du pluralisme de l’information a été rayé de la Constitution et remplacé par le droit du public à une «information correcte». Le gardien de cette règle d’or ? Un Conseil des médias, dominé par les représentants du Fidesz, nommés pour neuf ans, et dont le chef est désigné par Orbán. Les organes de presse, y compris les sites Internet, devront se faire enregistrer auprès du Conseil pour pouvoir exister, une obligation qui n’avait plus cours en Hongrie… depuis 1989. Il faut aller en Biélorussie, en Azerbaïdjan et en Russie pour trouver un cadre aussi restrictif. «Complètement ridicule», assène l’écrivain András B. Vágvölgyi qui, s’inspirant des samizdats (écrits) de la dissidence russe, a créé un blog, Samizblog.hu. «Pas question que je l’enregistre ; et s’ils me font un procès, j’irais jusqu’à la Cour de Strasbourg.»

Fidélité. Cette politique musclée d’Orbán, qui a aussi refusé de se plier aux demandes de réformes du FMI pour affirmer son indépendance économique, a porté ses fruits. «Le Fidesz a réussi à affaiblir le Jobbik : les sondages montrent l’érosion du soutien de l’extrême droite», constate le politologue Péter Krekkó.

Et si la «révolution» était un prétexte pour se tailler un pouvoir personnel ? Depuis la chute du communisme, le président de la République, celui de la Cour des comptes, les juges de la Cour constitutionnelle étaient des personnalités indépendantes et choisies par consensus entre les partis. Ce n’est plus le cas. Viktor Orbán contrôle aujourd’hui jusqu’à la dernière nomination et choisit des hommes en fonction de leur fidélité au parti et non de leur compétence. «C’est la fin de la troisième République. Ces vingt dernières années, la Hongrie a bâti un Etat de droit qui empêchait la concentration du pouvoir dans une seule main. Ces principes ont été démolis en deux mois», affirme Gábor Halmai, l’un des plus éminents juristes du pays. La majorité des Hongrois n’en a cure. Le Fidesz reste aussi populaire qu’au moment des élections. «Orbán peut faire ce qu’il veut avec la Constitution et les médias, je m’en moque, affirme Emese, enseignante de 42 ans. Il faut mettre de l’ordre dans ce pays.» 

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