Il existe deux formes de capitalisme

Goldman Sachs et le côté obscur de la Force

Edité le 21 /09 2009

Chaque jour, dans les villes, des gens perdent des pièces de monnaie, qui roulent hors de leur poche ou de leur porte-monnaie. Et chaque jour, d'autres personnes trouvent ces pièces par terre, et s'enrichissent d'autant, ravies de l'aubaine. Il ne viendrait à l'idée de personne de considérer que le gain des trouveurs de pièces est un enrichissement collectif; après tout, ce qu'ils gagnent a exactement été perdu par d'autres. Pour la même raison, il n'y a pas à considérer la perte de ceux qui ont laissé tomber une pièce comme une perte pour la collectivité, dans la mesure ou cet argent a été retrouvé et ramassé par quelqu'un d'autre (d'ailleurs, même si personne ne ramasse la pièce, il ne s'agit pas non plus d'une perte sociale : en guise de travaux pratiques de rentrée, expliquez pourquoi).

Imaginons maintenant que dans une grande ville, un gang de mendiants s'organise pour ramasser, de façon systématique, les pièces de monnaie perdues. Résultat, au lieu que les pièces égarées soient trouvées par tout un chacun, ce gang s'approprie la totalité de celles-ci, garantissant un revenu quotidien pour ses membres.

Les gains de ce gang constituent-ils un enrichissement pour la collectivité? Certainement pas. Il s'agit d'une simple appropriation; alors qu'avant les pièces perdues pouvaient être trouvées par tout le monde, désormais, elles ne sont reçues que par les membres du gang. La société ne s'en trouve ni moins riche, ni plus riche, qu'auparavant.

Le jugement sur cette activité, pour autant, sera peut-être différent. Il y aura ceux pour qui, par principe, un profit est un gain mal acquis, acceptable à l'extrême limite lorsqu'il constitue la carotte d'un entrepreneur, et encore. Ceux-là pourront dire que les gains du gang constituent une extorsion, exercée au désavantage de l'ensemble de la population, qui n'a plus la possibilité de trouver une pièce de monnaie par hasard. C'est oublier que l'identité des bénéficiaires des pièces perdues, d'un point de vue d'efficacité économique, n'a strictement aucune importance. Il y aura aussi ceux pour qui, par principe toujours, une activité privée est par nature bonne; ceux-là se livreront à mille exercices de ratiocination pour identifier l'origine du "gain" dans un quelconque avantage apporté à l'économie dans son ensemble, loueront le génie de l'entrepreneur qui a réussi à s'enrichir de la sorte. Ils commettront la même erreur; ce genre de transfert pur, du point de vue de l'efficacité économique, n'a strictement aucun effet.

Sur une liste des économistes qui auraient mérité un prix Nobel, mais sont morts sans le recevoir, Jack Hirshleifer y figurerait probablement. Comme souvent en économie, son apport a consisté à mettre le doigt sur un phénomène évident une fois qu'il est formulé, mais dont la formulation et les conséquences avaient échappé à tout le monde avant lui. Son idée, développée notamment dans son ouvrage "the dark side of the force" consistait à remarquer qu'il existait deux grandes catégories de façons de s'enrichir; la production et l'échange d'une part, qui concerne l'enrichissement collectif; et la prédation et le conflit d'autre part, qui est au mieux seulement redistributive, et au pire, destructrice. Hirshleifer constatait que les économistes, fascinés par le mécanisme de la main invisible, avaient toujours eu tendance à accorder beaucoup plus d'intérêt à la première sorte d'enrichissement, négligeant assez largement la seconde, alors que celle-ci est très fréquemment rencontrée. L'essentiel de ses travaux a porté précisément sur l'analyse des formes et des conséquences de la seconde forme d'enrichissement.

Dans la typologie d'Hirshleifer, le gain réalisé par notre gang de mendiants est purement prédatoire, ne relevant ni de la production, ni de l'échange. Si a priori il ne génère aucun coût direct pour la collectivité, il constitue potentiellement un gaspillage de ressources - la force de travail des mendiants pourrait être utilisée à des tâches de production et d'échange. Ce que nous rappelle Hirshleifer, c'est que ce type d'activité est remarquablement banal, et que les économistes sont remarquablement sous-équipés pour savoir quoi dire à leur sujet.

Exemple typique : Etienne Wasmer nous renvoie à une interview de Thomas Philippon, dans laquelle celui-ci recommande d'évaluer l'utilité sociale des différentes activités des banques, afin de taxer celles qui en sont dépourvues, ou sont nuisibles. Il prend l'exemple du high frequency trading pratiqué par certaines banques, notamment Goldman Sachs, activité consistant à l'aide d'ordinateurs et de logiciels performants à passer des ordres sur les marchés un très court instant avant les autres opérateurs, permettant de réaliser un gain dans l'opération. Il s'agit d'une activité qui au fond, ne se distingue pas des pratiques de notre gang de mendiants. En l'absence de High Frequency trading, les gains appropriés de cette façon seraient simplement disséminés entre les différents opérateurs; ces techniques ne servent qu'à concentrer ces gains vers ceux qui les utilisent. Krugman, dans une récente critique de ce type de pratiques, citait d'ailleurs les travaux d'Hirshleifer sur ce sujet.

Mais comme le remarque Wasmer, la solution proposée consistant à taxer les activités bancaires en fonction de leur dangerosité sociale, si elle respecte les canons de l'économie de manuel de base, frappe par son irréalisme. Comment identifier, par avance, les coûts et risques d'une innovation financière? Que dire, au hasard, des credit default swaps, conçus pour réduire les risques, mais dont l'utilisation déraisonnée a produit la chute de Lehmann et d'AIG? Philippon suppose que des régulateurs bien informés pourraient identifier la nature des risques, mais on peut raisonnablement en douter. Et quand bien même, comment espérer que tous les pays parviennent à un accord également contraignant vis à vis de leurs banques nationales, alors même que la situation est avant tout celle du pouvoir politique acquis par celles-ci vis à vis des gouvernements? L'identification du problème est une chose, les solutions proposées paraissent à la fois singulièrement simplistes et à côté des enjeux. On peut en dire autant des pistes de David Thesmar sur le sujet.

Par défaut, face aux activités prédatoires, les économistes semblent se cantonner aux bases; taxes pigoviennes pour Philippon, transparence et actionnaires chez Thesmar; tout cela laisse franchement sur sa faim. Les économistes n'ont jamais tant eu besoin de Jack Hirshleifer.

Article d'Alexandre Delaigue dans le blog d'Econoclaste

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