Confession d'un policier

La mauvaise rencontre

Ferhat Réhane, 33 ans, entrepreneur, Maison-Alfort (94). / Nouvelle .

 « Je croyais pourtant avoir fait le bon choix, en parfait accord avec mes principes, lorsque j’ai décidé d’entrer dans la police… » Le jeune correspondant Ferhat Réhan s’est mis dans la peau d’un jeune lieutenant face à sa première arrestation d’un sans-papiers.

Fidèle à ses habitudes, Sara accroche sa veste sur le portemanteau de l’entrée, puis pose son sac sur la petite table dans le hall. Elle en sort son téléphone portable pour le poser sur la télé du salon. Mais elle s’arrête net sur le seuil. La scène qui s’offre à elle est inhabituelle. Fred, son mari, est là. Affalé sur le canapé, la tête entre les mains. La télé est allumée, mais Fred ne semble pas y prêter attention. Sara remarque sur la table basse un journal, un paquet de gauloises blondes, un cendrier qui à l’évidence a trop servi, deux bouteilles de vin. L’une est presque totalement vidée de son contenu, l’autre conserve encore son bouchon.

- Ça va chéri ?

Fred lève lentement la tête vers Sara sans baisser les mains ni répondre à sa question. Elle s’approche, se débarrasse négligemment d’un coussin pour se faire de la place à côté de son mari.

- Parle-moi, Fred. Tu m’inquiètes, tu as les yeux tout rouges. Y a un problème ?

Le visage qui se dévoile alors est celui d’un homme abîmé par l’alcool, brisé par une peine accablante.

- Qu’est-ce qu’il y a chéri ? C’est pourtant toi qui dis toujours « pas d’alcool pendant la semaine ». Tu as bu tout ça ! Pourquoi ? Tu as des problèmes au travail ? C’est ton patron ? C’est à propos de ta prime ?

- Je suis un monstre, dit Fred, je suis un monstre, rien qu’un ignoble monstre obtus et méchant. Je n’aime pas ce que je deviens, chérie. Je croyais pourtant avoir fait le bon choix, en parfait accord avec mes principes, lorsque j’ai décidé d’entrer dans la police. Je n’ai fait que mon devoir. Je n’ai fait que mon devoir… Oui, je n’ai fait que mon devoir. C’est mon travail, mais mon travail fait du mal à d’autres personnes. Mais c’est…

Il tend la main pour prendre le verre à moitié vide, laissant sa phrase en suspens, mais Sara l’intercepte avant qu’il ne puisse l’amener à ses lèvres.

- J’ai écrit quelques lignes dans mon journal, poursuit-il.

- Ah oui, ça, c’est triste. Moi aussi ça m’a fait la même chose la dernière fois que j’ai gribouillé sur mon journal. Mais tu verras ça va passer. C’est vrai, y a pas plus triste. C’est même dramatique.

Fred, qui d’ordinaire n’est jamais insensible à ce genre d’humour, ne bouge pas un cil. Il fixe sa femme dans les yeux, sans même un sourire pour la remercier de cette tentative d’apporter un peu de légèreté à ce climat lugubre. Sara comprend alors que l’état de son mari nécessite bien plus que ne pourrait résoudre sa bonne humeur.

D’un geste lent, Fred prend le calepin rouge posé sur l’accoudoir du fauteuil, retire le stylo qui faisait office de marque-pages et lit : « J’ai pourtant pris mon air méchant, le plus méchant que j’aie pu, car je craignais que l’empathie que j’éprouvais pour cet adolescent encore boutonneux finisse par adoucir mes traits et ne l’autorise à avoir le moindre espoir quant au dénouement de la situation.

« À l’école, le formateur nous parlait d’une attitude juste, respectueuse, sévère et intraitable. Il paraît que ça aide à se sentir plus sûr de soi. Non, ça n’a pas marché pour moi. Plus je fronçais mes sourcils, plus je durcissais mon regard, plus fort me criait cette petite voix en moi : "bourreau, bourreau, voila ce que tu es, un sale petit bourreau."

« Sachant que je ne parviendrai pas à faire taire seul ma conscience, je me suis mis à rechercher des alliés parmi les passagers du bus. Tandis que ma victime décrochait son regard de tout ce qui l’entourait, j’accrochai le mien à tout ce qui pouvait renforcer ma foi en la justesse de mon acte. Un par un, j’ai regardé les yeux qui voulaient bien croiser les miens. Rien. Aucun des passagers de ce foutu bus n’a daigné me témoigner le moindre geste d’approbation ou de tolérance. Je me serais même contenté d’un peu d’indifférence. Je n’y ai décelé que du mépris.

« Lorsque je vis la voiture de police sur la chaussée d’en face, je demandai au conducteur d’arrêter son bus, ce qu’il fit avant d’ouvrir la porte. La contrôleuse qui avait démasqué le contrevenant accourut au dehors pour rejoindre mes collègues venus en renfort. Ils étaient là pour accompagner le malheureux à ce qui sera certainement le lieu de son dernier séjour dans mon pays.

« Cela faisait longtemps que je n’espérais plus le soutien de l’assistance et cette séquence a offert à mon esprit tourmenté un petit moment de répit. Mais cela ne dura pas, car j’ai commis l’erreur de regarder encore une fois le visage de ce jeune garçon. Il était pâle, absent, les yeux dans le vague. La vie semblait s’être arrêtée pour lui au moment où son chemin a croisé le mien. Une larme a dévalé sa joue pour se briser sur son genou, comme ce petit résidu de satisfaction qui persistait en moi.

« J’en voulais à cette contrôleuse de m’avoir signalé qu’il n’avait pas de papiers. Je lui enviais cette satisfaction du "travail bien fait" et de cette gaîté qu’elle affichait en s’approchant de mes collègues. On aurait dit une écolière qui a réussi son examen et qui court montrer ses résultats à ses parents.

« Je m’en voulais d’être là car ce jeune à qui j’étais en train d’arracher tout espoir ne m’avait rien fait. Je lui en voulais, un peu, à lui aussi. Il aurait quand même pu s’acheter un ticket de transport, ne pas se faire attraper ou encore se déplacer à pied. Je lui en voulais de ne pas avoir essayé de fuir, de ne pas s’être débattu, de ne pas m’avoir mis un coup de poing. Ce n’est que comme cela que ma conscience aurait, peut-être, cessé de m’accabler de reproches. Je l’aurais, alors, plaqué face contre terre, comme je sais le faire. Proprement, sans bavures, du beau travail. Je lui aurais passé les menottes suivant la procédure. L’espace d’un petit moment, je me serais vu en héros. Je l’aurais relevé fièrement et j’aurais gardé la tête bien haute. J’aurais impressionné cette assistance qui maintenant n’a d’yeux que pour mes collègues en uniforme, entrés dans le bus pour achever la triste oeuvre que j’ai entamée. Ils sont venus chercher la part du mérite qui leur revient mais ils m’ont laissé mon chagrin tout entier… »

Fred se tait. Après un instant de lourd silence, Sara saisit la bouteille et en verse dans le verre de Fred, puis se lève et s’éloigne en direction de la cuisine.

- Où vas-tu ? s’exclame Fred.

- Chercher un autre verre. Bois, mon amour, bois…

Article paru
le 24 novembre 2008 dans http://www.humanite.fr/

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Commentaires (2)

muller christian
  • 1. muller christian | 28/11/2008
Tout le monde doit se mettre a la fenetre pour se regarder passer.
Erotica51
Ce temoignage prouve combien l'administration deshumanise les gens qui y travaillent.

Ceux-ci ne sont plus que des pions. Quand tu essaies d'etre humain, tu te fais luncher par ton administration !

On ne nous demande plus de faire du "bon travail" mais du chiffre !

Ceci dit, si je tenais le petit salopart qui m'a brulé ma voiture en ce 22 decembre 2008, en pleine nuit, je me ferai un réel plaisir de lui filer une bonne trempe !

La delinquance diminue ? Mon oeil ! C'est ma troisième voiture ! Que la police aille un peu plus dans certains quartiers et non se balader dans le centre ville en petit groupe.

Marie Ange excédée !

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